Dans COZIC, il y a Monic

Depuis plus de 50 ans, Monic Brassard contribue à faire évoluer COZIC, un duo d’artistes incontournable de la scène de l’art contemporain québécois.

1 Décembre 2019 à 7H22, mis à jour le 5 Décembre 2019 à 7H30

Depuis plus de 50 ans, Monic Brassard contribue à faire évoluer COZIC, un duo d’artistes incontournable de la scène de l’art contemporain québécois.
Photo :Nathalie St-Pierre

Monic Brassard (B.Sp. enseignement des arts plastiques, 1973) est l’une des deux têtes de COZIC, cet artiste bicéphale et quadrumane auquel le Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ) consacre actuellement une importante rétrospective. Depuis plus de 50 ans, elle collabore à bâtir une œuvre foisonnante qui a contribué à décloisonner les disciplines artistiques et à engager une nouvelle forme de dialogue avec le public, à rapprocher l’art de la vie et à désacraliser l’objet d’art.

L’autre tête de COZIC, c’est Yvon Cozic. Les deux têtes se sont rencontrées quand Monic, qui débarquait de sa campagne natale, a fait son entrée à l’École des beaux-arts de Montréal, à l’âge de 17 ans. «Un lieu mythique, un espace de liberté et de rencontres incroyable», se souvient-elle. Depuis, ils ne se sont jamais quittés. Et c’est dans leur maison-atelier, qu’ils ont déménagée de Longueuil en Estrie il y a quelques années, qu’ils ont bricolé toute leur production artistique.

Taillées dans le tissu, le papier, le bois ou le métal, les œuvres de COZIC ont déjà fait l’objet d’une cinquantaine d’expositions individuelles et ont fait partie de plus de 200 expositions de groupe. Mais c’est la première fois qu’un musée national leur consacre une grande rétrospective: COZIC À vous de jouer – De 1967 à aujourd’hui. Une sorte de consécration.

Ensemble, ils ont exploré les matériaux «non nobles» de la société industrielle – peluche, ratine, vinyle, formica, mélamine –, ils ont habillé des arbres et tendu des cordes à linge ornées de papiers multicolores, ils ont pratiqué l’installation avant que le mot ne devienne à la mode, ils ont dessiné, peint, coupé, assemblé des bouts de papier, des objets trouvés et toutes sortes d’autres matières qui les interpellaient. «Nous allions dans un magasin de tissu, je passais la main dans une fourrure synthétique et je montrais à Yvon la trace que cela laissait, raconte Monic. Nous trouvions cela beau et cela nous donnait une idée pour un projet.»

Créer en tandem

TOUCHEZ Please do not touch (version champêtre), 1975.
Photo: COZIC

Dès le début, ils ont créé en tandem. Quand Yvon est sorti des Beaux-Arts, il a tout de suite trouvé du travail comme enseignant en arts plastiques. Les deux jeunes artistes avaient convenu de se partager le poste («on pouvait faire ça, à l’époque») et d’enseigner une année chacun en alternance, de manière à se consacrer à leur pratique le reste du temps. «Quand mon tour est venu, j’ai appris que j’allais être payée 3700 dollars pour l’année – 1000 de moins qu’Yvon pour le même travail!, se rappelle Monic. Alors, nous avons décidé qu’il continuerait à enseigner et que je resterais à la maison.»

À l’époque, ils avaient déjà leur fille unique, Nadja. Pendant qu’Yvon est à l’école (il enseignera au secondaire toute sa carrière), Monic poursuit les travaux amorcés à deux, coud, assemble, bricole. «L’enseignement est épuisant, remarque l’artiste, et plusieurs collègues d’Yvon ont fini par abandonner leur pratique artistique. Pour lui, c’était plus facile de continuer vu que l’atelier était à la maison et que le travail avançait même quand il n’était pas là!»

Après un séjour à Rimouski, le couple revient s’installer à Montréal. «C’était l’Expo 67 et nous voulions être là où ça se passait, explique Monic. Mais, aussi, pour avoir une carrière d’artistes, il fallait être à Montréal.» En parallèle à ses activités de création, elle retourne finir sa formation interrompue par la naissance de Nadja et le déménagement à Rimouski. Même si les cours se donnent toujours dans les locaux de l’École des beaux-arts, c’est l’UQAM qui lui décernera son diplôme. En effet, l’École des beaux-arts a fusionné avec la nouvelle université lors de sa création, en 1969. Son diplôme en poche, Monic assumera ici et là quelques charges d’enseignement et donnera des conférences, y compris à l’UQAM, mais, toute sa carrière, elle se consacrera principalement à la création.

Dès le début, le travail de COZIC attire l’attention. Si leurs œuvres iconoclastes ne se vendent pas facilement en galerie – un choix assumé –, ils n’auront jamais de difficulté à montrer ce qui émerge de leur atelier. «Pendant les années 1970, nous avons exposé au Musée d’art contemporain presque chaque année, dit Monic. Pour de jeunes artistes, c’était assez exceptionnel.»

Un seul nom, Cozic 

Le choix d’œuvrer et d’exposer sous un seul nom, COZIC, n’a toutefois pas été facile à imposer. «Les journalistes voulaient toujours savoir qui était derrière, qui avait fait quoi, et on avait beau leur dire que l’artiste, c’était COZIC, ils écrivaient souvent Yvon Cozic», se souvient Monic.

Dans les années 1970, en plein essor du mouvement féministe, on lui reproche parfois de s’effacer derrière son mari. Mais la jeune femme ne s’en fait pas avec ça. «On faisait de la couture! lance-t-elle en riant. Je me disais que les gens allaient bien se rendre compte qu’il y avait de moi là-dedans.»

A cocotte a day keeps the obsession on the way, 1978.
Photo: Daniel Roussel

Chacun des membres du duo ne touchait pas à tout à part égales. Il y a eu des périodes qui ressemblaient davantage à Monic et d’autres à Yvon. Mais c’est à deux qu’ils prenaient du recul sur les œuvres en devenir et, dans l’ensemble, c’est COZIC qu’on reconnaît.

Travailler à deux, c'est du jeu

«On dit que notre travail est ludique, mais il est certain que de travailler à deux, c’est du jeu», observe Monic. Si elle laissait un bâton sur la table de l’atelier et un carton de couleur, il lui arrivait de revenir le lendemain pour découvrir qu’Yvon avait bricolé quelque chose à partir de ces éléments. Et elle s’amusait à poursuivre le geste. «Nous aimons nous surprendre», confie-t-elle.

Dès qu’ils ont commencé à travailler ensemble, ils ont eu la conviction de tenir quelque chose de spécial, affirme l’artiste. «Aujourd’hui, on dit que nous sommes une trinité : il y a Monic, Yvon et COZIC.»

Le duo a été récompensé à de multiples reprises. Il a reçu la prestigieuse Bourse de carrière Jean-Paul Riopelle en 2012, le prix du Québec Paul-Émile Borduas en 2015 et le Prix du Gouverneur général en arts visuels et arts médiatiques au printemps dernier.

Une rétrospective au MNBAQ

Son œuvre a fait l’objet de plusieurs publications, dont une monographie (Cozic, Éditions du Passage et Plein Sud, 2017), à laquelle ont collaboré le critique d’art Jérôme Delgado, le professeur émérite du Département d’histoire de l’art Laurier Lacroix, son collègue, le professeur associé Gilles Lapointe, et la diplômée Ariane De Blois (B.A. communication, 2002; M.A. études des arts, 2005). C’est cette dernière qu’Annie Gauthier (B.A. arts visuels, 1998), directrice des collections et des expositions au MNBAQ, a approchée pour monter la rétrospective actuellement en place au musée.

«Tout a commencé par un projet d’acquisition, raconte Ariane De Blois. Le musée voulait acheter une nouvelle œuvre de COZIC, puis il a décidé de faire une exposition, puis le projet a pris de l’ampleur, pour finir par occuper quatre salles du pavillon Lassonde.»

Les trapus fugitifs, 1997.Photo: COZIC

La jeune commissaire a eu carte blanche pour monter cette exposition. «Je connaissais déjà le travail de COZIC, dit-elle, mais c’est en me rendant à leur atelier et en fouillant que je me suis rendue compte de la richesse de leur œuvre. C’est là que l’idée de la rétrospective s’est imposée.» Ce grand atelier baigné par la lumière du jour où s’accumulent objets, souvenirs, matériaux, projets, la commissaire a décidé de le reproduire, en partie, dans une salle du musée.

L’exposition est centrée sur le geste artistique, souligne Ariane De Blois. «La scénographie est pensée pour permettre une rencontre sensible entre le public et les œuvres parce que c’est ce que COZIC a toujours cherché à faire. Il y a quelques documents d’archives illustrant l’époque, mais ce n’est pas un traitement systématique. Plutôt que de tomber dans l’illustration de leur travail, je voulais surtout présenter des œuvres vivantes.»

Le travail de COZIC a beaucoup porté sur la désacralisation de l’œuvre d’art, non seulement à travers le choix de matériaux «non nobles» – le carton et la peluche plutôt que le bronze ou le marbre, par exemple –, mais aussi à travers la volonté des artistes de créer une relation sensorielle avec les œuvres – une pièce des années 1970 s’intitule carrément TOUCHEZ please do not touch. «On voit dans les œuvres une volonté d’engager le dialogue, dit la commissaire. C’est une pratique qui n’est pas hermétique et qui ne se veut pas autosuffisante.»

Des premières créations en tissu aux œuvres plus récentes du projet Code Couronne, la fabrication manuelle et le travail sur la couleur sont des fils conducteurs importants dans la production de COZIC. Mais leur œuvre se caractérise aussi par des revirements importants. «On passe d’œuvres molles à des pliages, du papier et du carton au bois et au métal. Même si on reconnaît toujours une forme de signature, leur œuvre a évolué de manière importante», souligne Ariane De Blois.

Tétraktys, 2004.
Photo: Daniel Roussel

COZIC a fait partie de la première génération d’artistes contemporains au Québec, observe-t-elle. Une génération héritière du Refus global qui s’est nourrie de la Révolution tranquille et qui, en même temps, a participé à ses bouleversements. En se détournant des médiums traditionnels que sont la peinture et la sculpture pour adopter une pratique hybride qui décloisonne les genres, COZIC était en phase avec ce qui se faisait de plus avant-gardiste ici et à l’international sur la scène de l’art contemporain.

Quelque chose de pop

«Il y a quelque chose de très pop dans le travail de COZIC, remarque la commissaire. Mais contrairement aux autres artistes qui vont intégrer des images du quotidien ou de la pub dans leurs oeuvres, COZIC n'est pas dans la représentation. Le caractère pop s'exprime donc à travers le choix des matériaux issus de la société de consommation, comme les vinyles et les peluches colorées. Il faut aussi préciser que le travail avec ces matières permet aux artistes de faire des explorations formelles et spatiales très riches et souvent inédites.»

Pour Ariane De Blois, les deux têtes de COZIC sont des artistes de leur époque, qui embrassent la transdisciplinarité, la performance, l’art in situ. En 1971, ils fondent la Société protectrice du Noble Végétal. «C’était par dérision, comme un clin d’œil humoristique aux sociétés qui appuient les artistes tout en imposant souvent des limites à leur liberté de création», commente Monic. C’est sous l’égide de cette «société» qu’ils habillent des arbres, font des interventions dans la nature et organisent des événements à la campagne où ils invitent public et artistes à se joindre à eux pour toutes sortes de manifestations artistiques.

Qu’est-ce que l’art? Est-ce que l’art doit être mis à distance du public? Est-ce que seuls certains matériaux ont leur place au musée? La commissaire Ariane De Blois souligne la grande authenticité du duo. «Il y a un aspect indéniablement ludique à leur travail, dit-elle, mais cela va beaucoup plus loin. Leur pratique est demeurée très engagée, ils ont toujours cultivé l’idée que l’art pouvait être un espace de changement.»

L’exposition COZIC À vous de jouer – De 1967 à aujourd’hui est présentée au Musée national des beaux-arts du Québec jusqu’au 5 janvier 2020.

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