Décoloniser les esprits

De nouveaux cours en sciences de la gestion visent à sensibiliser les étudiants aux pratiques néocoloniales.

28 Février 2019 à 11H50

Fosse à ciel ouvert dans une mine de charbon en Afrique du Sud. Pour les entreprises multinationales, les pays en développement, notamment en Afrique, représentent des sources de matières premières (ressources minières, forestières, hydrocarbures), des marchés captifs (denrées alimentaires, téléphonie, carburant, services bancaires) et des zones de sous-traitance à bas prix. Photo: Getty/Images

Les résultats d’une enquête financée par le Fonds de recherche du Québec – Société et culture indiquent que plusieurs questions, considérées comme taboues, ne sont pas abordées dans le cursus des étudiants en gestion. «Il s'agit des pratiques néocoloniales des entreprises dans les pays en développement, des inégalités socio-économiques et de genre ainsi que des relations de pouvoir dans les entreprises et dans la vie économique en général», observe la professeure du Département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale Lovasoa Ramboarisata, qui a mené l'enquête et publié un article sur le sujet dans le magazine Découvrir.

Une autre recherche réalisée avec ses collègues du Département des sciences comptables Paulina Arroyo et Saidatou Dicko, appuyée par l’Autorité des marchés financiers du Québec, montre que les investisseurs institutionnels demandent de plus en plus aux entreprises de rendre des comptes concernant leurs activités à l'étranger.

«La nécessité s'impose de former des gestionnaires socialement responsables, sensibles aux enjeux néocoloniaux et ayant une pensée critique. L'acquisition de ces compétences est essentielle quand on sait que les étudiants des écoles de gestion occidentales sont déjà ou seront demain les leaders, administrateurs, conseillers, investisseurs ou interlocuteurs politiques et économiques d'entreprises multinationales.»

Lovasoa Ramboarisata,

Professeure au Département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale

«La nécessité s'impose de former des gestionnaires socialement responsables, sensibles aux enjeux néocoloniaux et ayant une pensée critique, soutient la professeure. L'acquisition de ces compétences est essentielle quand on sait que les étudiants des écoles de gestion occidentales sont déjà ou seront demain les leaders, administrateurs, conseillers, investisseurs ou interlocuteurs politiques et économiques d'entreprises multinationales.»

C'est dans cet esprit que Lovasoa Ramboarisata a bâti à l'École des sciences de la gestion deux nouveaux cours de premier cycle – Approches critiques du management et Changement social et organisationnel – en collaboration avec ses collègues Marie Langevin (stratégie, responsabilité sociale et environnementale), Viviane Sergi (management et technologie) et Nathalie Lemieux (organisation et ressources humaines).  Elle enseigne également, depuis 2014, le cours de MBA Contexte économique et sociopolitique des entreprises, dans lequel elle aborde les enjeux néocoloniaux.

Les cours de premier cycle abordent la pensée critique (études postcoloniales et féministes) appliquée au management et à l'analyse des organisations, les fondements théoriques du changement social et du changement organisationnel, les questions du pouvoir et du contrôle au sein des organisations ainsi que la financiarisation de l'économie et divers aspects légaux, politiques et sociaux de l'environnement dans lequel évoluent les entreprises. «Nous souhaitons que ces cours, présentement optionnels, deviennent obligatoires», souligne la professeure.

Pratiques néocoloniales

Les résultats des élections présidentielles de janvier dernier à Madagascar et en République démocratique du Congo, accueillis avec enthousiasme par les puissances occidentales dans le premier cas, avec scepticisme dans le second, ont ravivé le débat sur le néocolonialisme et sur le rôle des entreprises étrangères dans la vie politique des pays en développement, notamment en Afrique. «Quand le candidat élu est un "ami" des pays dont les entreprises bénéficient depuis longtemps de parts de marché avantageuses, les chancelleries étrangères s'empressent de lui donner leur appui. À l'inverse, la victoire d’un candidat qui est plus ou moins hostile aux intérêts de ces entreprises risque d'être contestée», souligne Lovasoa Ramboarisata.

Les anciennes puissances coloniales, européennes notamment, cherchent à conserver leur influence politique par l'entremise d'entreprises multinationales dont les pratiques de collusion impliquent les leaders politiques des pays dans lesquels elles agissent. «L'influence politique des entreprises étrangères est grande là où règne la corruption et où l'encadrement des campagnes électorales et du financement des partis politiques est défaillant», explique la professeure.  

Cette influence se traduit par la présence de cadres d'entreprises dans les organes de gouvernance d’institutions et d’organisations locales, par des contributions aux partis politiques et par la présence de politiciens aux conseils d'administration des sociétés étrangères. «Ces activités, note Lovasoa Ramboarisata, permettent aux entreprises de bénéficier de réseaux de relations favorisant leur accès privilégié aux ressources et aux marchés, l'obtention de contrats, une prise de participation dans les entreprises locales, voire leur acquisition, et l'adoption de lois moins contraignantes en matière de normes environnementales ou du travail.»

À l'intervention en Afrique des anciens pays colonisateurs, tels que la France à Madagascar, la Belgique en République démocratique du Congo et le Royaume-Uni au Zimbabwe, s'est ajoutée ces dernières années celle de nouveaux acteurs comme la Chine et la Russie, mais également la Turquie, l'Arabie saoudite et le Qatar.

«Bien que le modèle utilitariste demeure dominant dans les pratiques d'enseignement et de recherche en sciences de la gestion, le paradigme critique, qui intègre les approches postcoloniale et féministes, est de plus en plus présent.»

L'approche postcoloniale

Pour analyser la dynamique et les manifestations du néocolonialisme, les chercheurs en sciences sociales ont développé une approche critique, dite postcoloniale. «L'adoption de cette approche dans le domaine du management, qui remonte à une vingtaine d'années, est relativement récente, rappelle Lovasoa Ramboarisata. Mais bien que le modèle utilitariste demeure dominant dans les pratiques d'enseignement et de recherche en sciences de la gestion, le paradigme critique, qui intègre les approches postcoloniale et féministes, est de plus en plus présent.»

Les deux nouveaux cours de premier cycle conçus par la professeure et ses trois collègues s'inspirent de ces approches critiques et ce ne sont pas les seuls. «D'autres professeurs de l'ESG UQAM s'y intéressent également, remarque Lovasoa Ramboarisata. Ainsi, certains abordent dans leur cours la question du plafond de verre, qui empêche les femmes d'accéder aux postes de direction et aux conseils d'administration, alors que d'autres traitent d'économie sociale et solidaire, de management humain, d'entrepreneuriat collectif, de responsabilité sociale et environnementale ainsi que de développement durable.»

Défis pédagogiques

Les nouveaux cours, offerts depuis 2017 et 2018, comportent des défis pédagogiques. «Comme nous ne pouvions pas travailler avec les études de cas traditionnelles utilisées dans la plupart des cours de base en gestion – les plus importantes en stratégie et management étant celles de la Harvard Business School –, nous avons dû développer du nouveau matériel pédagogique correspondant au contenu socio-politique  de nos cours.» Les études de cas utilisées par les professeures présentent des problèmes de gestion à résoudre qui s'inspirent de l'approche postcoloniale.

Dans les deux cours de premier cycle, les étudiants ont semblé au début un peu déstabilisés, voire sceptiques, note Lovasoa Ramboarisata. «Ils avaient peu entendu parler de domination coloniale ou d'hégémonie masculine. Certains se demandaient en quoi cela pouvait leur être utile.» Dans le cadre du cours de MBA, qui s'adresse spécifiquement à des cadres en exercice, les étudiants ont manifesté leur intérêt pour les alternatives aux pratiques néocoloniales en matière de gestion et d'indicateurs de performance. «Au moment de l'évaluation du cours, les étudiants nous ont remercié d'avoir abordé ces thématiques et de leur avoir ouvert les yeux sur certaines réalités, dit la professeure. C'est notre plus belle récompense!»

Pour Lovasoa Ramboarisata et ses collègues, le fait d'avoir amené les étudiants à reconnaître les pratiques néocoloniales des entreprises, leurs ramifications politiques et la perte de légitimité qui en découle représente une victoire. «Ce sont de petits pas sur le long chemin conduisant à la décolonisation des esprits», conclut la professeure.

PARTAGER
COMMENTAIRES 0 COMMENTAIRE