Découverte d'une pharaonne

Deux femmes, et non pas une, ont régné sur l'Égypte au 14e siècle avant J-C, soutient Valérie Angenot.

15 Avril 2019 à 16H01

Peinture murale au Musée Ashmolean représentant les princesses égyptiennes.Image: Ashmolean Museum

Les égyptologues du monde entier savent depuis une cinquantaine d’années qu’une femme a régné sur l’Égypte au 14e siècle avant J-C, entre le décès du pharaon Akhenaton et l’avènement au pouvoir de son fils, le jeune Toutankhamon (v.1345-1327). Ils sont toutefois divisés quant à l’identité de cette reine mystérieuse. Or, en s’appuyant sur des recherches épigraphiques et iconographiques, la professeure du Département d’histoire de l’art Valérie Angenot, spécialiste de l’art égyptien ancien, soutient que deux femmes, et non pas une, sont montées sur le trône d’Égypte à la mort d’Akhenaton. Elle a présenté les résultats de ses travaux au colloque annuel de l’American Research Center in Egypt (ARCE), tenu du 12 au 14 avril à Alexandria, en Virginie, qui a rassemblé des égyptologues venus du Canada, des États-Unis et d’Europe.

«Les égyptologues travaillent sur des fragments d’histoire qu’ils essaient de recoller ensemble, comme les morceaux d’un puzzle», indique Valérie Angenot. L’analyse de certaines pièces du trésor de Toutankhamon, dont le tombeau a été découvert en 1922, révèle que l’enfant-roi avait usurpé une grande partie du matériel funéraire appartenant à une reine-pharaon du nom de Neferneferouaton Ankhkheperure. «Au fil de leurs investigations, les égyptologues se sont rendus compte que des objets et des hiéroglyphes trouvés dans le tombeau portaient des marques féminines», explique la professeure.

Mais quelle est la véritable identité de cette reine-pharaon ? «Certains égyptologues pensent qu’il s’agit de Néfertiti, épouse d’Akhenaton, qui avait accolé à son nom celui de Neferneferouaton, incitant à croire qu’elle et Neferneferouaton Ankhkheperure étaient une seule et même personne, note Valérie Angenot. D’autres égyptologues estiment qu’il s’agit plutôt de la fille aînée du couple, la princesse Méritaton.» Il faut savoir qu’en plus de Toutankhamon, trop jeune pour prendre le pouvoir, Akhenaton et Néfertiti ont eu six filles, dont trois sont mortes sous le règne de leur père. Les trois autres sont Méritaton, Ankhesenpaaton, qui a épousé son jeune frère, et la cadette Neferneferouaton Tasherit.

En se fondant sur des documents épigraphiques (gravés dans l’argile ou la pierre), la chercheuse affirme que le pharaon Akhenaton, qui a marié sa fille Méritaton pour la préparer à lui succéder, aurait ensuite associé au pouvoir une autre de ses filles, Neferneferouaton Tasherit. «Neferneferouaton Tasherit et Méritaton auraient donc régné ensemble après la mort de leur père, durant trois ou quatre ans, sous le nom de Neferneferouaton Ankhkheperure, semant ainsi la confusion parmi les égyptologues.»

De nombreux artefacts

Pour appuyer son hypothèse, Valérie Angenot a analysé des documents épigraphiques, mais aussi de nombreux artefacts. «On a retrouvé dans le tombeau de Toutankhamon un document montrant qu’Akhenaton associait ses deux filles en tant que couple royal. On trouve aussi dans le tombeau des statues et des statuettes aux traits féminins qui représenteraient les princesses.»

Scène de la stèle préservée au Musée de l'art égyptien de Berlin qui transpose dans un contexte royal l'iconographie traditionnelle des princessses. Image: Musée de l'art égyptien de Berlin

Une stèle préservée au Musée de l'art égyptien de Berlin représente deux personnages que les égyptologues ont tout à tour identifiés comme étant Akhenaton régnant en couple avec un corégent masculin, Akhenaton et son père, ou encore Akhenaton et Nefertiti. «Quand on analyse la scène, tout renvoie à un contexte royal et à l’iconographie traditionnelle des princesses égyptiennes, observe la professeure. De plus, l’un des personnages caresse le menton de l’autre. Dans le répertoire iconographique égyptien, ce geste n’est attesté que pour les filles d’Akhenaton et de Néfertiti.»

L’hypothèse des deux reines-pharaons avancée par Valérie Angenot, jamais envisagée par l’égyptologie, apporte un éclairage nouveau sur bon nombre d’artefacts, de documents, de hiéroglyphes et de témoignages qui font l’objet de débats depuis près d’un siècle.

«Mes recherches bousculent les idées reçues et relancent le débat sur l’identité du ou des mystérieux successeur(s) féminin(s) d’Akhenaton, remarque la professeure. Plusieurs disciplines, y compris l’égyptologie, reposent sur des paradigmes qu’il est difficile de renverser. Peut-être faudra-t-il attendre encore quelques années avant que mon hypothèse ne fasse son chemin dans les mentalités.»

Des femmes puissantes

Dans l’Égypte ancienne, la femme était plus libre qu’elle ne l’a été dans la Grèce antique, rappelle Valérie Angenot. «La société égyptienne de cette époque était certes patriarcale, mais la femme avait des droits.» Elle pouvait, notamment, divorcer, être propriétaire d’un domaine agricole et être prêtresse. Les mères et épouses des pharaons jouaient, par ailleurs, un rôle actif dans la gestion du royaume. «Dans le système politique égyptien, les femmes n’étaient pas des personnes accessoires, relève la chercheuse. Certaines d’entre d’elles, comme Hatchepsout, sont même devenues pharaons. On peut supposer, dans le cas de Méritaton et de Neferneferouaton Tasherit, qu’il existait une rivalité avec leur frère Toutankhamon, lequel s’est approprié leurs trésors, leur déniant ainsi le droit à l’éternité.»

Valérie Angenot croit que les résultats de ses recherches pourront être utiles dans le domaine des études de genre. «Ils sont susceptibles d’intéresser aussi tous ceux et celles qui étudient la place et le rôle de la femme dans l’histoire des civilisations.»

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