«En classe!»: analyse d’un film culte

Dans son cours sur le film noir, Stéphane Leclerc décortique Taxi Driver, de Martin Scorsese.

12 Novembre 2019 à 10H58, mis à jour le 13 Novembre 2019 à 9H30

Série En classe!
Un journaliste d'Actualités UQAM redevient étudiant et s'immisce dans un cours offert par l'un des 40 départements et écoles de l'Université.

Dans son cours sur le film noir, Stéphane Leclerc décortique Taxi Driver, de Martin Scorsese.
Photo :Nathalie St-Pierre

Are you talkin’ to me?...Are you talkin’ to me?, lance un Robert De Niro au regard halluciné, tenant un revolver pointé vers le miroir auquel il s’adresse. Cette scène d’anthologie du cinéma américain se trouve dans le film culte Taxi Driver, pour lequel le réalisateur Martin Scorsese a remporté la Palme d’or au Festival de Cannes en 1976. Ce mardi soir, la séance du cours «Le film noir: intrigue, corruption, anxiété», dispensé par le chargé de cours du Département d’études littéraires Stéphane Leclerc (M.A. études littéraires, 1986), est consacrée à l’analyse de Taxi Driver. Une cinquantaine d’étudiants sont au rendez-vous, la plupart inscrits aux programmes de premier cycle en cinéma, études littéraires, création culturelle ou psychologie.

Taxi Driver est associé au film noir, un genre cinématographique aux multiples visages qui, depuis les années 1940, expose les maux et les malaises de la société contemporaine: violence, criminalité, corruption, angoisse existentielle, dépression… Dans Taxi Driver, Travis Bickle, le personnage central incarné par Robert De Niro, est un vétéran de la guerre du Vietnam. Solitaire, il vit dans un appartement miteux et, parce qu’il est insomniaque, travaille de nuit comme chauffeur de taxi dans les quartiers les plus mal famés de New York. Le jour, il va au cinéma porno, regarde la télévision ou déambule dans les rues de la ville. Taxi Driver a été l’un des premiers films à décrire les répercussions psychologiques de la guerre du Vietnam sur les soldats qui y ont participé.

«Avec l’angoisse sourde, la déchéance, le combat entre le bien et le mal et la figure de la femme fatale, la mélancolie compte parmi les ingrédients du film noir. Le personnage de Travis, dont nous tracerons le profil psychologique à l’aide de quelques séquences de Taxi Driver, est une sorte d’archétype de l’individu mélancolique.»

Stéphane Leclerc,

Chargé de cours au Département d'études littéraires

«Avec l’angoisse sourde, la déchéance, le combat entre le bien et le mal et la figure de la femme fatale, la mélancolie compte parmi les ingrédients du film noir, observe Stéphane Leclerc. Le personnage de Travis, dont nous tracerons le profil psychologique à l’aide de quelques séquences de Taxi Driver, est une sorte d’archétype de l’individu mélancolique.».

Tout au long de la séance, le chargé de cours livre sa matière sans Powerpoint, consultant à peine ses notes. Lorsqu’il veut que les étudiants retiennent une idée importante, il s’arrête et répète la même phrase deux ou trois fois: «La mélancolie se traduit par un découragement douloureux et profond». Tac, tac, tac, tac… Les étudiants pianotent promptement sur les claviers de leurs portables afin de capter au vol les propos de leur enseignant.

Photo: Nathalie St-Pierre

Un individu mélancolique

L’individu mélancolique manifeste un désintérêt à l’égard du monde extérieur, communique peu avec les autres, a du mal à faire des choix et à agir. «C’est le cas de Travis, note Stéphane Leclerc. Il se sent étranger dans une société qu’il juge en perte de valeurs et éprouve des difficultés relationnelles, en particulier avec les femmes.»

Paradoxalement, le mélancolique éprouve aussi le désir de se conformer au groupe. Comme dit Travis: Une personne doit chercher à devenir une personne ordinaire, comme tout le monde. «Mais Travis n’y parvient pas, souligne le chargé de cours. Toute la narration du film tourne autour de sa tentative de donner un sens à son existence en reconstruisant son image et en se créant une vie imaginaire. Dans une carte de souhait destinée à ses parents, Travis écrit qu’il travaille pour le gouvernement, lequel lui a confié une mission ultra secrète.»

Pour poursuivre la discussion sur le personnage, Stéphane Leclerc présente la séquence d’ouverture du film. Un taxi jaune surgit à travers la fumée d'une bouche d'égout, puis apparaissent en gros plan les yeux de Travis, qui bougent au ralenti pendant que la lumière fluctue.

«En quoi cette séquence nous montre que Travis est perturbé?», demande le chargé de cours. «Il regarde sans cesse à droite et à gauche, comme s’il était inquiet», dit un étudiant. «Très bien et que voit-il?», interroge encore Stéphane Leclerc. «Il est enveloppé par un nuage de fumée et aperçoit des lumières qui clignotent», remarque une étudiante. «La pluie qui tombe sur son pare-brise l’empêche de voir le monde de façon nette, observe le chargé de cours. La fumée donne l’impression que Travis est en enfer. Quant à la musique, sa sonorité grave et angoissante indique qu’un drame se joue peut-être à l’intérieur du personnage. Enfin, tout est morcelé: on ne voit que des parties du taxi et du corps de Travis. Cette perception altérée de la réalité constitue le premier signe avant-coureur de la schizophrénie du personnage.»

«Travis se plaint constamment de la violence à laquelle il est confronté, du chaos qui l’entoure.»

Dans la nuit new-yorkaise

Au contact de la faune nocturne – prostituées, proxénètes, trafiquants de drogues, mafieux – dans les secteurs les plus chauds de New York, Travis devient de plus en plus anxieux et s’isole progressivement, avant de basculer dans une forme de psychose. «Travis se plaint constamment de la violence à laquelle il est confronté, du chaos qui l’entoure», note Stéphane Leclerc. Une nuit, un client (interprété par Martin Scorsese lui-même) lui dit qu’il a l’intention de tuer sa femme parce qu’elle le trompe avec un homme de race noire. Travis est comme hanté par l’idée de nettoyer les rues de New York de sa racaille.»

Pour appuyer son propos, Stéphane Leclerc montre la séquence de la fameuse tirade anxiogène – Are you talkin to me? – que le héros lance à son reflet dans le miroir, accomplissant une sorte de dissociation. «Cette scène exprime avec violence toute la puissance des frustrations et pulsions de Travis.»

Le chargé de cours Stéphane Leclerc. Photo: Nathalie St-Pierre

Un double échec

Au début du film, Travis rencontre Betsy, l’assistante d’un sénateur candidat à l’élection présidentielle. «Blonde et vêtue de blanc, Betsy incarne une image de pureté», observe le chargé de cours. La jeune femme accepte de sortir avec Travis, mais est dégoûtée lorsque celui-ci l’entraîne dans un cinéma porno. Travis se met ensuite en tête de sauver Iris, une prostituée de 12 ans qui a fui son foyer familial et qu’il rencontre régulièrement dans la rue. Iris sympathise avec lui, mais refuse son aide.

«Le double rejet que lui infligent Betsy et Iris renvoie Travis à sa solitude et aggrave son déséquilibre psychologique, commente Stéphane Leclerc. Travis trouve un exutoire dans la violence. Il se procure des armes à feu et projette d’assassiner le sénateur. Mais sa tentative échoue.»

Le chargé de cours projette alors la séquence la plus violente du film, qui précède l’épilogue. En vue de délivrer Iris des griffes de son souteneur, Travis se rend dans la rue où elle se prostitue. Il tue son proxénète, puis le tenancier de l’hôtel de passe et enfin le mafieux qui se trouve dans une chambre avec Iris. Lui-même atteint de deux balles, il est toujours vivant au moment où arrivent les voitures de police et l’ambulance.

«Travis a-t-il survécu après la scène de carnage? Nous allons regarder les dernières séquences du film qui ont laissé plus d’un spectateur perplexe. Puis, je vous exposerai mon interprétation personnelle de l’épilogue, qui n’a rien à voir avec le happy end hollywoodien traditionnel.»

Un épilogue énigmatique      

«Travis a-t-il survécu après la scène de carnage?, demande le chargé de cours. Nous allons regarder les dernières séquences du film qui ont laissé plus d’un spectateur perplexe. Puis, je vous exposerai mon interprétation personnelle de l’épilogue, qui n’a rien à voir avec le happy end hollywoodien traditionnel. Mon hypothèse est que le film se conclut avec la mort de Travis.»

La caméra amorce un lent traveling dans l’appartement vide de Travis. Des coupures de journaux épinglées au mur relatent la fusillade et présentent Travis comme un héros. L’une d’elles est illustrée par une photo des parents d’Iris. Une voix-off, celle du père d’Iris, lit une lettre de remerciements adressée à Travis. «Avez-vous remarqué quelque chose à propos de la photo des parents», questionne Stéphane Leclerc. «Ils sont vieux», répond un étudiant. «En effet, ils sont trop âgés pour être les parents d’une fille de 12 ans. Quant à l’écriture de la lettre, c’est la même que celle de Travis, que nous avons vue dans des scènes antérieures. Ces éléments suggèrent que nous ne sommes pas dans la réalité, mais dans le destin fantasmé par Travis.»   

Place maintenant aux derniers plans. «Regardez bien et, surtout, écoutez attentivement», dit le chargé de cours. Rétabli de ses blessures, Travis bavarde sur le trottoir avec ses collègues chauffeurs de taxi, lorsqu’une cliente se présente. C’est Betsy. Au cours du trajet, les deux personnages parlent ensemble du séjour de Travis à l’hôpital. Elle sort du taxi, Travis refuse son argent et redémarre. Pendant que l’image de Betsy s’éloigne, Travis ajuste brusquement son rétroviseur pour mieux la voir, un son étrange se fait entendre et son visage disparaît.

«Qu’avez-vous retenu?», interroge le chargé de cours. «Le visage de Betsy apparaît uniquement dans le rétroviseur», remarque un étudiant. «Très juste, enchaîne Stéphane Leclerc. Aucun plan nous montre Travis et Betsy ensemble dans le taxi, comme si la scène n’était pas réelle. Et qu’est-ce qu’on entend de particulier?» Silence dans la classe. «Un moniteur cardiaque, quand quelqu’un s’éteint, ça produit quel type de son? Exactement la vibration que l’on vient d’entendre. Ce son n’est pas là par hasard. On peut supposer que les scènes dans l’appartement et dans le taxi avec Betsy, et celle où Travis déplace son rétroviseur, ont été imaginées par le héros au moment où il succombe à ses blessures.»

Le film se termine sur les images du générique de fin, accompagnées par une musique jazzée à la sonorité mélancolique. Alors que défilent les faisceaux colorés des lumières des gratte-ciel, le taxi poursuit sa route dans les rues nocturnes de la ville.

«Voilà, c’était Taxi Driver», dit Stéphane Leclerc devant des étudiants un peu interloqués par la conclusion du film. «La semaine prochaine, nous poursuivrons sur le thème de la mélancolie avec Romeo is bleeding, un film sur un policier corrompu dont les combines se retournent contre lui.»         

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