Un système inégalitaire

Les élèves du régulier sont deux fois moins nombreux à atteindre le cégep que ceux du privé ou des programmes enrichis.

18 Janvier 2019 à 15H32

La segmentation en filières de l'enseignement secondaire au Québec favorise la reroduction des inégalités, souligne une étude. Photo: Nathalie St-Pierre

Une nouvelle étude vient confirmer, une fois de plus, que l'égalité des chances en éducation constitue un mythe. Dans un article à paraître dans les Cahiers québécois de la démographie, intitulé «L'accès à l'enseignement postsecondaire au Québec: le rôle de la segmentation scolaire dans la reproduction des inégalités», six chercheurs, dont le professeur du Département de sociologie Pierre Doray, montrent que les élèves du secteur régulier dans les écoles publiques sont deux fois moins nombreux (36 %) à accéder au cégep que ceux inscrits dans des écoles privées ou dans des programmes particuliers (75 %). La recherche portait sur le parcours d'une cohorte de plus de 22 400 élèves du secondaire sur une période de 10 ans (2002-2003 à 2012-2013).

«Notre objectif était de comprendre les effets de segmentation et de ségrégation des différentes filières du secondaire sur l'accès au cégep», explique Pierre Doray. L'étude décrit six filières différentes: les classes ordinaires, les programmes d'éducation internationale et ceux d'arts et de sports études, qui se retrouvent tant dans les écoles publiques que privées. «Nous avons cherché à identifier quels facteurs intervenaient sur le fait de fréquenter une filière plutôt qu'une autre. Puis, nous avons examiné les effets des filières sur l'accès au cégep. Par exemple, environ 95 % des élèves inscrits dans les programmes d'éducation internationale – au public et au privé – atteignent le cégep.»

«Nos résultats montrent que la fréquentation des filières est étroitement liée au capital économique et, surtout, scolaire des familles des élèves. Pour les auteurs qui ont étudié la reproduction sociale, les inégalités scolaires sont la conséquence des inégalités sociales.»

Pierre Doray,

Professeur au Département de sociologie

L'étude constate que les élèves les plus forts, lesquels peuvent avoir un effet bénéfique sur les autres jeunes, désertent les classes ordinaires pour s'orienter vers les écoles privées ou les programmes particuliers. Résultat: les élèves plus faibles, avec des difficultés d'adaptation ou d'apprentissage, se concentrent dans les classes ordinaires, ce qui a des effets importants à la fois sur le décrochage et sur l'accès au cégep. Cela dit, les 64 % d'élèves des classes ordinaires qui ne se rendent pas au cégep ne seront pas tous des décrocheurs à vie. Certains s'inscrivent en formation générale des adultes et obtiennent un diplôme, tandis que d'autres se retrouvent en formation professionnelle. Néanmoins, les chiffres de l'étude demeurent préoccupants. «Cela signifie que nous avons un système reposant sur l'exclusion systématique d'élèves, lesquels n'atteindront pas l'éducation supérieure à cause de mécanismes de sélection et de distribution entre les différentes filières du secondaire», observe Pierre Doray.

La segmentation en filières de l'enseignement secondaire au Québec résulte de la coexistence d'écoles publiques et privées et de la différence, au sein de ces écoles, entre les programmes réguliers et ceux associés à des projets pédagogiques particuliers, dits enrichis. «Ce système favorise la reproduction des inégalités, c'est-à-dire dire des héritages socio-économiques et culturels par l'intermédiaire du choix de la filière, affirme le chercheur. Nos résultats montrent que la fréquentation des filières est étroitement liée au capital économique et, surtout, scolaire des familles des élèves. Pour les auteurs qui ont étudié la reproduction sociale, les inégalités scolaires sont la conséquence des inégalités sociales.»

Écoles privées et publiques

Au moment de la réforme de l'éducation à l'époque de la Révolution tranquille, tous ne s'entendaient pas sur le sort à réserver aux écoles privées. Certains voulaient qu'elles soient maintenues au nom du droit des parents à choisir l'école de leurs enfants, alors que d'autres souhaitaient leur disparition à cause de leur rôle dans la reproduction des inégalités sociales. L'État opte alors pour le maintien des écoles privées, lequel est cependant soumis à deux conditions: ne pas concurrencer l'école publique par la sélection des élèves et accepter le contrôle de l'État. Entre 1964 et 1968, l'enseignement public devient plus populaire que jamais et plusieurs établissements privés, confrontés à une baisse rapide d'effectifs, ferment leurs portes.

Pour favoriser la survie des écoles privées, le gouvernement québécois adopte deux mesures importantes en 1968: l'une assure leur financement public et l'autre leur donne le droit de sélectionner leurs élèves. En 1975, l'article 42 de la Charte des droits et libertés de la personne confirme le droit des parents de choisir un établissement privé pour leurs enfants. La part des effectifs des écoles secondaires privées passe de 5,2 % en 1970 à 20 % en 2010. «Selon des données récentes, le secteur privé, tous cycles confondus, regroupe 125 000 élèves dans près de 270 établissements concentrés dans les régions fortement urbanisées, indique Pierre Doray. Dans la région montréalaise, plus de 30% des élèves du secondaire fréquentaient une école privée en 2013-2014.»

«La baisse de la part des élèves du secondaire fréquentant l'école publique et la mauvaise réputation que lui fait l'obligation d'accueillir tous les élèves, notamment ceux en difficulté, ont plongé celle-ci dans une situation de crise.»

Les écoles privées choisissent les élèves qu'elles admettent et ne sont pas obligées d'adapter leurs services éducatifs aux élèves en situation de handicap, en difficulté d'adaptation ou d'apprentissage. «La baisse de fréquentation de l'école publique et la mauvaise réputation que lui fait l'obligation d'accueillir tous les élèves, notamment ceux en difficulté, ont plongé celle-ci dans une situation de crise, relève le chercheur. Le discours valorisant l'enseignement dispensé par les écoles privées s'accompagne de la stigmatisation des écoles publiques, surtout au secondaire. De plus, le palmarès annuel des écoles secondaires au Québec, dont la méthodologie est rarement discutée, renforce la mauvaise perception du public.»

Des programmes enrichis

L'école publique a réagi à la concurrence des écoles privées et à la perte de ses meilleurs effectifs en créant des programmes pédagogiques enrichis ou particuliers. Depuis 1988, la loi sur l'instruction publique autorise les établissements publics à se doter de tels programmes, qui se sont multipliés. «Ces écoles peuvent sélectionner les élèves qu'elles admettent sur la base de leurs résultats scolaires, de leur comportement et même de la capacité de payer de leurs parents, souligne Pierre Doray. Les écoles privées ont emboîté le pas en créant elles aussi des projets du même type. Une telle dynamique a considérablement complexifié la segmentation de l'enseignement secondaire.»

Ce système, poursuit le chercheur, «crée et maintient une structure stratifiée qui oppose les classes régulières des écoles publiques à celles des écoles privées et les classes ou écoles régulières aux classes ou écoles à projet pédagogique particulier au sein de chacun des deux secteurs.»  

Abolir les subventions au privé?

Est-il possible de renverser la vapeur ? Plusieurs voix réclament l'abolition des subventions publiques aux écoles privées afin de renforcer le secteur public. «Je ne suis pas certain que ce soit la solution, dit Pierre Doray. Cela ne règlerait pas le problème de la segmentation au sein des écoles publiques. Au contraire, cela les encouragerait à développer encore davantage de programmes sélectifs.»

D'autres personnes défendent l'idée de rendre l'école obligatoire jusqu'à l'obtention d'un diplôme professionnel, universitaire ou autre, ou jusqu'à l'âge de 18 ans, afin d'inciter chacun à fréquenter un établissement d'enseignement jusqu'à la majorité. «Je ne crois pas que rallonger la durée des études soit la solution pour des jeunes qui ont de la difficulté à obtenir un premier diplôme, note le professeur. Cela ne résoudrait pas le problème de leur rapport au savoir, de leur intérêt pour l'école.»

«On pourrait introduire une diversité de cours de langues et d'art, lesquels ne seraient pas reconnus formellement par un système de notes, développer des activités parascolaires obligatoires, qui constitueraient une forme de formation complémentaire, ou encore des programmes pédagogiques enrichis ouverts à tous les élèves, sans sélection. Ces approches ne reposeraient pas sur la ségrégation, mais plutôt sur la mixité sociale et l'inclusion scolaire.»

Une nouvelle réflexion collective

Une nouvelle réflexion collective sur l'école obligatoire, au primaire comme au secondaire, est devenue nécessaire. «La dernière grande consultation remonte à plus de 20 ans, soit en 1995-1996, rappelle Pierre Doray. Des états généraux, réunissant tous les acteurs concernés, pourraient se pencher sur ce que devrait être une école inclusive, sur ce qu'il faudrait faire pour que les effets de classe aient le moins de prise possible sur la scolarisation.»

Encore aujourd'hui, l'école reproduit, voire accentue les inégalités, plutôt que de contribuer à les aplanir en offrant le même enseignement de qualité à tous les élèves, peu importe leur origine sociale. Pour y arriver, le sociologue indique des avenues possibles. «On pourrait introduire une diversité de cours de langues et d'art, lesquels ne seraient pas reconnus formellement par un système de notes, développer des activités parascolaires obligatoires, qui constitueraient une forme de formation complémentaire, ou encore des programmes pédagogiques enrichis ouverts à tous les élèves, sans sélection. Ces approches ne reposeraient pas sur la ségrégation, mais plutôt sur la mixité sociale et l'inclusion scolaire. Plus une école est mixte et plus les enfants de milieux défavorisés ont des chances de réussir, car ceux de milieux favorisés agissent comme une locomotive.»

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COMMENTAIRES 5 COMMENTAIRES

Commentaires

Voilà une étude dont la question traitée est fort pertinente. Mais, en lisant le présent article, une question m’intrigue. Deux points qui m’apparaissent pertinents, sinon incontournables, ne semblent pas avoir été soulevés ici avec toute l’attention qu’ils méritaient : les capacités intellectuelles des étudiants et l’encadrement pédagogique des parents. (Ou bien ils sont traités adéquatement dans l’étude, mais l’article n’en parlent pas, ou bien l’étude elle-même ne les traitent pas adéquatement.) Ces deux facteurs (en amont de la question principale de la segmentation) doivent pourtant expliquer, au moins en partie, la performance académique des élèves et les raisons pour lesquelles des programmes enrichis existent. En effet, si tous les élèves bénéficiant tous des mêmes capacités et du même appui parental, aucune segmentation ne serait envisagée. Ceci étant, il ne faut pas se surprendre que les études post-secondaires soient plus accessibles aux élèves plus doués et ayant profités de l’implication de leurs parents. En effet, lorsque Pierre Doray, l’auteur de l’étude affirme que «nous avons un système reposant sur l'exclusion systématique d'élèves, lesquels n'atteindront pas l'éducation supérieure à cause de mécanismes de sélection et de distribution entre les différentes filières du secondaire», a-t-il bien pris soin de tenir compte des deux questions que nous soulevons? Bref, affirmer que «les inégalités scolaires sont la conséquence des inégalités sociales» est peut-être une affirmation trop forte, trop catégorique, qui aurait avantage à être nuancée à la lumière, notamment, des capacités intellectuelles des élèves et de l’implication des parents. Bien qu’elles me semblent incontournables, peut-être les auteurs de l’étude ont fait le choix de ne pas traiter de ces deux questions (en amont de la segmentation) pour des raisons invoquées dans l’étude elle-même. Enfin, considérant la question de l’effet des inégalités économiques et sociales, la question ultime, là où il y a matière à s’indigner, me semble-t-il, est de savoir si certains élèves suffisamment doués et prêts pour les études post-secondaires et désirant y accéder en sont empêchés pour des questions financières.
Il faudrait aussi distinguer les écoles privées qui offrent des bourses d'excellence aux moins nantis pour les accepter et qui ont des mesures tenant compte de certaines difficultés d'apprentissage qui ne se sont pas nécessairement manifestées lors de l'examen de sélection, des autres qui s'en tiennent à une sélection purement élitiste. Je suis le produit d'une école secondaire privée, parce que mes études ont été financées par un tiers. Il est clair que le gouvernement a délaissé le système d'éducation public. Tant qu'il ne sera pas prêt à lui donner l'attention qu'il faut, ne brûlons pas nos ponts en condamnant l'école privée. On ne peut être contre le désir d'un élève de vouloir faire des études au privé, même s'il n'en a pas les moyens. Il croit qu'il a plus d'avenir s'il passe par cette filière. Et même si des écoles publiques sont des modèles, elles sont trop peu nombreuses pour garantir que l'élève sera en mesure de poursuivre ses études. De là, pour le moment, la solution imparfaite mais porteuse d'espoir, que le gouvernement impose au secteur privé un quota d'élèves moins nantis ET ayant certaines difficultés d'apprentissage. Mais l'abolition du financement de l'école privée n'est pas la solution, car le secteur public n'aurait pas la possibilité d'accueillir les élèves du privé laissés sur le carreau. Je voudrais bien financer le secteur public s'il y avait un organisme central recueillant des dons et qui pourrait faire rapport de l'affectation de ces dons chaque année. J'aimerais savoir que mon don a contribué à engager, entre autres, un psychologue ou un éducateur spécialisé, parce qu'ils sont très en demande dans le moment. Chose certaine, le Québec n'a certainement pas le moyen de sacrifier l'éducation de ses enfants. Comme dirait l'autre : "L'éducation coûte cher? Essayez l'ignorance pour voir."
Je suis tellement contente que M. Marc Meunier mettre en lumière l'absence , dans l'article, de deux élément vraiment incontournable :"les capacités intellectuelles des étudiants et l’encadrement pédagogique des parents."Car en effet,les capacités intellectuelles sont intrinsèques à l'apprenant et l'encadrement des parents détermine le niveau de stimulation à l'apprentissage et l'ouverture de l'esprit face aux nouveaux concepts. Puis une autre question se pose, quel est le rôle social de la scolarisation au secondaire? Est-ce que les apprentissages au secondaires doivent être toutes en lien avec une formation supérieure ou en lien avec les besoins de connaissances au quotidien pour réussir sa vie dans n'importe quelle type de formation à la fin du secondaire?
Pourquoi ne parle-t-on pas de nationalisation des écoles privés plutôt que toujours penser à la coupure des subventions?
Cette étude est très pertinente et propose de belles pistes! Le collectif citoyen Debout pour l'école! y travaille.