Emmanuelle Léonard en solo à la Galerie

La photographe et vidéaste documente le quotidien de militaires en mission dans le Grand Nord canadien.  

19 Novembre 2019 à 16H56

Dans le cadre d’une exposition solo présentée à la Galerie de l’UQAM, la photographe et vidéaste Emmanuelle Léonard propose un corpus d’œuvres réalisées dans le cadre d’une mission militaire à Resolute, sur l’île de Cornwallis, au Nunavut. 
Photo :Emmanuelle Léonard, Rangers et soldat, 2019, impression jet d'encre, 1,01 x 1,52 m. Avec l’aimable permission de l’artiste

Qu’est-ce qu’une mission militaire? Comment apprend-on à survivre sur un territoire aussi hostile que le Grand Nord canadien? Pourquoi les militaires s’enrôlent-ils? Quels sont leur rapport à l’autorité? Dans le cadre d’une exposition solo présentée à la Galerie de l’UQAM, la photographe et vidéaste Emmanuelle Léonard (M.A. arts visuels et médiatiques, 2002) propose un corpus d’œuvres réalisées dans le cadre d’une mission militaire à Resolute, sur l’île de Cornwallis, au Nunavut. Le commissariat de l’exposition, intitulée Le déploiement, est assuré par la directrice de la Galerie, Louise Déry. En 2018, Emmanuelle Léonard a accompagné un groupe de soldats provenant de la base militaire Shilo, au Manitoba, durant une phase de l’Opération NUNALIVUT. Cette opération des Forces armées canadiennes, qui s’est déroulée de 2007 à 2018, avait pour objectifs d’assurer une présence fédérale dans le Nord du Canada, d’affirmer la souveraineté du pays dans ses régions les plus éloignées et d’entraîner les militaires afin d’intervenir de manière plus efficace dans les conditions hivernales rigoureuses de l’Extrême-Arctique. «J’ai suivi les soldats dans leur quotidien en documentant, par exemple, les exercices de survie auxquels ils devaient prendre part», raconte Emmanuelle Léonard, qui a réalisé son projet lors d’une résidence de recherche dans le cadre du Programme d’arts des Forces canadiennes, qui permet aux artistes de créer un projet artistique autour du travail des militaires canadiens au pays ou à l’étranger.

Celle qui est aussi chargée de cours à l’École des arts visuels et médiatiques poursuit ainsi le travail photographique et vidéographique réalisé depuis 15 ans sur des groupes hiérarchisés issus des systèmes social, judiciaire, militaire et religieux, tout en continuant de s’intéresser aux fonctions d’autorité. 

«L’Arctique est un lieu fascinant puisqu’il est appelé à changer en raison des changements climatiques, note Emmanuelle Léonard. De nombreux enjeux nationaux, politiques et économiques se jouent là-bas sur fond de crise climatique.»

Durant leur séjour à Resolute, les soldats étaient guidés par un groupe de Rangers locaux, dont les membres proviennent principalement des communautés inuites avoisinantes. «Les soldats devaient apprendre à ériger des campements par une température de moins 50 degrés Celsius!», ajoute Emmanuelle Léonard, qui s’est longuement préparée pour affronter le froid polaire. «J’étais surtout inquiète pour mon matériel, affirme-t-elle. Je devais recouvrir ma caméra avec une pochette antihumidité, avant de visionner mes images. Il faut prendre toutes sortes de précautions là-bas et il n’y a pas de plan B!»

Froidure et lenteur

L’installation audiovidéo Opération Nunalivut (2019), qui se compose d’une double projection sous la forme d’un grand diptyque, témoigne de l’expérience des militaires dans ce climat hostile. On peut voir les soldats dans l’avion Hercule les transportant vers Resolute. Assis à même le sol, en rangs serrés, certains passagers lisent, d’autres mangent, boivent leur boisson gazeuse en chantant, casque vissé sur la tête. Le bruit des moteurs est assourdissant. Une autre séquence met en scène un campement dans un désert neigeux. De temps à autre, un soldat apparaît dans le paysage. Vêtu d’un «bouclier contre le froid» composé de vêtements chauds de type camouflage, d’un masque lui couvrant le visage et d’une paire de lunette, il fait les cent pas, semble guetter l’ennemi (?) tout en observant l’horizon arctique qui se déploie à perte de vue. «Les soldats vivent dans une structure sociale super organisée, dit l’artiste. Avec leurs vêtements qui les couvrent de la tête aux pieds, ils sont anonymes, mais ils expriment leur singularité en arborant différents masques. Ils ont tous des têtes différentes.»
La séquence qui suit nous montre des soldats et des Rangers, toujours affublés de leur combinaison anti-froid, qui ne réussissent pas à démarrer leurs motoneiges. «Nous sommes loin de la glorification du quotidien, plus près du geste répété et de l’art de faire face aux éléments de la nature», explique Emmanuelle Léonard. L’artiste a bénéficié d’une complète liberté pour réaliser son projet, mais devait être accompagnée dans ses déplacements. «C’est la loi là-bas, c’est une question de survie.» Le fait de se déplacer, même sur de courtes distances, demande une organisation rigoureuse. «Il faut toujours bouger en groupe et toujours en avertir les autres, raconte-t-elle. Il y a une tension qui se crée entre l’immensité du territoire et la petitesse du déplacement.» L’installation est accompagnée de plusieurs photographies grand format représentant des portraits de soldats et de Rangers, des séances d’entraînement (un champ de tir) ou de déplacement (le vol en avion Hercule) et des paysages.

Intitulée Impressions, Arctique, une seconde vidéo met en scène les perceptions des militaires face aux paysages du Grand Nord. Les soldats sont à l’aise devant la caméra et une vraie candeur se dégage de leurs témoignages. «Je suis restée deux semaines sur place, ce qui m’a permis d’établir tranquillement une relation avec eux, dit Emmanuelle Léonard. Mon travail, c’est de rester en retrait, de me faire discrète tout en observant le travail des militaires. J’écoute beaucoup et je parle peu.»

Emmanuelle Léonard s’est aussi faite le témoin de l’attente et de la passivité relative des soldats. «Il y a un rapport au temps dans le Nord qui est différent de celui du Sud. C’est plus lent, il n’y a pas grand-chose qui se passe, c’est très contemplatif. L’armée, pour plusieurs militaires, c’est passer son temps à attendre. Mais, en l’espace de deux minutes, tout peut changer et il faut être prêt à réagir rapidement.»

Dans la vidéo Les motivations (2019), des militaires déployés à la base de Valcartier (qui n’ont pas participé à la mission de Resolute) exposent les raisons pour lesquelles ils ont rejoint les forces armées tout en décrivant les difficultés vécues au quotidien. L’aisance avec laquelle les soldats se confient est déconcertante. «Le pire, c’est de dormir avec les autres dans un shack, c’est un vrai choc culturel!», lance un des militaires.

L’exposition propose également deux projets de l’artiste amorcés en Colombie, dans le cadre d’une résidence sur le thème des mineurs et des soldats. Leur réalité offre un parallèle surprenant avec celle des militaires du Grand Nord. Dans l’un des projets, des soldats colombiens, stationnés à 5000 mètres d’altitude, essaient d’assurer la sécurité du territoire alors qu’une brume épaisse recouvre le territoire. Dans l’autre, de jeunes mineurs de la région désertique et isolée de La Guajira recueillent du sel dans une chaleur suffocante.

L’exposition Le déploiement est présentée jusqu’au 25 janvier 2020 et fait relâche du 22 décembre au 6 janvier. Un catalogue bilingue comprenant un essai de Louise Déry et un portfolio de corpus antérieurs d’Emmanuelle Léonard est prévu à la fin de janvier 2020.

Visite commentée et table ronde

Une visite commentée de l’exposition aura lieu le samedi 23 novembre à 15 h, en compagnie d’Emmanuelle Léonard et Louise Déry. L’activité sera l’occasion de mieux saisir la richesse du travail documentaire de l’artiste. Toujours en présence d’Emmanuelle Léonard et de la commissaire, une table ronde rassemblera, le 3 décembre prochain, des militaires et des spécialistes des enjeux géopolitiques, sociaux, environnementaux et artistiques liés au Grand Nord canadien.

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