Gare aux éditeurs prédateurs

La compétition accrue entre chercheurs favorise la multiplication de revues pseudo-savantes.

10 Décembre 2019 à 15H24

Profitant du mouvement de libre accès aux résultats des recherches, des éditeurs prédateurs inondent les chercheurs de courriels en leur promettant une visibilité accrue grâce à une publication rapide dans des revues soi-disant internationales, mais sans une véritable évaluation par les pairs et moyennant un paiement. Photo: Istock

On en parle de plus en plus. Dernièrement, le New York Times, aux États-Unis, le Guardian, en Angleterre, et le magazine L’actualité, au Québec, ont consacré des articles à la prolifération de revues dites prédatrices, c’est-à-dire pseudo-scientifiques ou de qualité douteuse, qui publient sur le Web des études déficientes, et même frauduleuses. Apparues au tournant du 21e siècle, ces revues se comptent aujourd’hui par milliers et leurs éditeurs par centaines.

Afin de permettre au corps enseignant, aux étudiants et au personnel de soutien à la recherche de mieux connaître et d’éviter ces publications, le Service de la recherche et de la création a tenu récemment un atelier d’information sur le sujet. Animé par les bibliothécaires Jean Rancourt et Jean-Jacques Rondeau, membres du Comité communication scientifique et libre-accès du Service des bibliothèques, l’atelier portait sur l’émergence des revues prédatrices, leurs caractéristiques et leur impact sur l’écosystème de la communication savante. Des conseils ont aussi été proposés en vue de contourner leurs éditeurs.

Pour un chercheur, le fait de pouvoir publier ses découvertes ou les résultats de ses travaux dans une revue savante revêt une importance capitale. Plus sa liste de publications est riche, meilleures sont ses chances d’accéder à des postes ou à des promotions, et d’obtenir des subventions de recherche. Mais avant d’être accepté par une revue scientifique, un article doit être soumis à un processus d’édition rigoureux, incluant la critique par des pairs. Le processus peut s’étirer sur plusieurs mois, voire des années.  

«Profitant du mouvement de libre accès aux résultats des recherches, des éditeurs prédateurs inondent les chercheurs de courriels en leur promettant une visibilité accrue grâce à une publication rapide dans des revues soi-disant internationales, mais sans une véritable évaluation par les pairs et moyennant un paiement», a expliqué Jean Rancourt.

Bien qu’un certain flou entoure encore la définition de ce qu’est une revue prédatrice, les comportements non éthiques des éditeurs prédateurs, qui visent avant tout à s’enrichir en exploitant le modèle du libre accès, sont connus. «En janvier dernier, le groupe OMICS, l’un des plus grands éditeurs prédateurs dans le monde, a été condamné par un tribunal américain à payer une amende de 50 millions de dollars pour des pratiques d’édition trompeuses», a noté le bibliothécaire.

Transformations de la recherche

S’appuyant, notamment, sur un article du professeur du Département d’histoire Yves Gingras, spécialiste de l’histoire et de la sociologie des sciences, Jean Rancourt a expliqué que les revues prédatrices prospèrent en raison des transformations – depuis le milieu des années 1990 – du monde de la recherche. Leur essor, a-t-il précisé, s'appuie sur la compétition généralisée qui régit désormais la recherche scientifique internationale. Aujourd'hui, l’article scientifique est devenu une unité comptable de la renommée d'un chercheur ou d'un laboratoire, en plus (ou avant) d'être une unité de savoir. D'où le fameux publish or perish (publier ou périr), qui fait force de loi.

La course à la publication, les coûts croissants imposés aux bibliothèques universitaires pour l’abonnement aux principales revues savantes et l’arrivée d’Internet ont favorisé l’émergence du mouvement de libre accès au contenu des publications scientifiques. Ce mouvement n’a rien de négatif en soi puisqu’il vise un accès élargi aux résultats de la recherche, mais il a permis à des investisseurs – parfois peu scrupuleux – de créer de nouvelles revues pour répondre à la demande de publication, que les revues établies ne pouvaient absorber.

 «Des centaines de publications évoluent dans une sorte de zone grise, a observé le bibliothécaire  Certaines revues font se côtoyer articles crédibles et contenus douteux, alors que d’autres pratiquent la fraude pure et simple. D’autres encore calquent leur processus d’édition sur celui des revues sérieuses, mais avec des normes peu rigoureuses, ou portent un nom similaire à celui d’une publication établie.» Par exemple, le Journal of Depression and Anxiety, édité par OMICS, ressemble étrangement à Depression and Anxiety, une publication dont la réputation est bien établie.

Reconnaître les revues prédatrices

Majoritairement basées dans les pays en développement, les revues prédatrices se retrouvent principalement dans les domaines des sciences (30,5 %), de la médecine et de la santé (21,8 %), des technologies (20,1 %), ainsi que de la gestion et des affaires (14,2 %). Leur comité éditorial est composé de chercheurs fictifs, de chercheurs connus dont le nom est utilisé à leur insu ou de chercheurs sans expérience. 

Non indexées dans les bases de données réputées, même si elles prétendent le contraire, ces revues peuvent être localisées dans un autre pays que l’adresse fournie ou ne posséder aucune adresse physique. Prétendant avoir une réputation internationale, elles portent un nom pompeux, présentent une ligne éditoriale floue et ne possèdent pas de politique claire en matière de rédaction, d’éthique, de finances, d’archivage et de rétractation des articles.

Des revues prédatrices contiennent des articles déjà publiés ailleurs, connaissent un rythme de publication irrégulier et dévoilent leurs frais de publication seulement après avoir accepté un article. Enfin, leur site web est peu professionnel: fautes d’orthographe et de grammaire, pages en construction, publicités, liens non fonctionnels et images de mauvaise qualité.

«Avant de soumettre un article dans une revue que l’on ne connaît pas ou peu, il faut exercer son jugement et se poser des questions», a souligné Jean Rancourt. La revue est-elle indexée dans des bases de données reconnues? Le processus de révision par les pairs est-il détaillé et adéquat ? Les membres du comité éditorial sont-ils des experts réputés dans leur domaine ? Les frais chargés aux auteurs sont-ils clairement exposés ? Les bibliographies des articles présentent-elles des publications provenant d'autres revues savantes ? Enfin, la revue fait-elle partie d'une liste publiée par une association reconnue d'éditeurs, telle que le Directory of Open Access Journals (DOAJ), ou d’une liste noire de publications prédatrices, comme la List of Predatory Journals, Flaky Academic Journals ou la List of Hijacked Journals ?

«Publier dans une revue prédatrice entache votre réputation d’auteur ainsi que celle de votre équipe de recherche et de votre institution», a rappelé le bibliothécaire. 

Conférences bidon

La multiplication des conférences bidon organisées par des éditeurs et non par des sociétés professionnelles ou par des universités est un autre phénomène préoccupant, a indiqué le bibliothécaire Jean-Jacques Rondeau. «Comme les revues prédatrices, certaines conférences déjouent le processus de révision scientifique à des fins lucratives, a-t-il déclaré. Leur nombre étant croissant, la vigilance est de mise !»

Des chercheurs ayant participé à ce type de conférences ont rapporté qu'elles avaient été annulées ou reportées à leur arrivée, ou qu'elles étaient pauvrement organisées: peu de participants, plusieurs présentations associées à des domaines très différents les uns des autres et ayant lieu dans une même salle. Les communications soumises étaient acceptées rapidement et sans révision, avec des frais d’inscription élevés. Les noms des organisateurs et leurs fonctions étaient soit faux, soit absents. Le site web de l’événement, peu professionnel, annonçait à tort la présence de chercheurs reconnus et comportait des mentions d’affiliation ou de parrainage trompeuses.

Livres et thèses

Vous avez été approché par un éditeur qui propose de publier sans frais votre thèse ou votre mémoire, notamment aux Presses académiques francophones ou aux Éditions universitaires européennes, filiales du consortium VDM Publishing ? Alors, méfiez-vous ! «Les éditeurs prédateurs cherchent à obtenir d’anciens étudiants les droits de vendre leurs thèses ou mémoires sans les avoir lus ou après une lecture sommaire, a indiqué Jean-Jacques Rondeau. En accomplissant peu de travail éditorial et en vendant en ligne des exemplaires imprimés à la demande, ces éditeurs font des profits qu’ils reversent rarement aux auteurs. Leur ayant transféré leurs droits, ces derniers ne pourront plus publier leur travail par la suite.»

Ces éditeurs présentent un curriculum vitae prestigieux, mais souvent fictif. Ils demandent des droits exclusifs sur l’œuvre et gardent virtuellement tous les profits. Il n’existe aucun comité de révision par les pairs et aucun travail d’édition.

Différencier fausse et vraie science

Les universités peuvent-elles résister à la culture du publish or perish? Comment différencier la fausse science et le travail rigoureux? Des outils sont apparus ces dernières années pour aider à y voir clair. Ainsi, la société américaine spécialisée en services d’édition Cabell’s International a publié la Journal Whitelist, qui recense 11 000 revues légitimes, et la Journal Blacklist, qui en compte 10 000 trompeuses. Les abonnements à ces listes, quoique coûteux, peuvent aider les facultés universitaires à repérer les publications fiables.

Le Service des bibliothèques de l’UQAM offre un guide sur son site web, qui comporte des informations et des astuces permettant d’identifier les éditeurs prédateurs et leurs revues. 

Les dysfonctionnements de l'édition savante ont fini par susciter une réaction parmi les scientifiques, qui s’est traduite par la création d’un mouvement appelant à ralentir la science (slow science). Ses partisans défendent l’idée d’une science où la réflexion et la qualité de la recherche primeraient sur la vitesse de publication.

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