Histoire d’une élite intellectuelle

Un programme de bourses d’études à l’étranger, entre 1920 et 1960, a favorisé la formation d’une élite scientifique et artistique.

4 Juin 2019 à 16H09

Bibliothèque de l'École nationale des chartes, à Paris, l'une des institutions européennes les plus réputées, où des boursiers québécois en histoire ont étudié.
Photo: Wikipédia

Entre 1920 et 1960, Maurice Sauvé, Hubert Aquin, Alfred Pellan et quelques centaines d’autres jeunes Québécois partent étudier en Europe, principalement en France, grâce à un programme de bourses du gouvernement québécois. «En favorisant la constitution d’une élite scientifique et artistique, ce programme a joué un rôle majeur dans le développement du Québec moderne au 20e siècle, notamment durant la Révolution tranquille», affirme le professeur du Département d’histoire Robert Gagnon. Avec son collègue Denis Goulet, professeur associé, Robert Gagnon a mené la première étude sur ce sujet.

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, des politiciens et des journalistes lancent l’idée de créer un premier programme québécois de bourses d’études supérieures pour étudier à l’étranger. L’idée est reprise au bond par le haut-commissaire du Canada à Paris, Philippe Roy. Ce dernier convainc le gouvernement québécois de promulguer une loi lui permettant de mettre sur pied le programme Bourses d’Europe. Celui-ci est géré par le Secrétariat provincial du Québec, dont le titulaire est Athanase David (celui-là même qui a donné son nom au pavillon de l’UQAM). Ses objectifs s’étant élargis au fil des ans, ce programme est devenu un programme de bourses d’études à l’étranger.

«Les boursiers étudiaient dans les établissements les plus réputés dans leur discipline. Ceux en histoire et en histoire de l’art s’inscrivaient à l’École nationale des chartes et à l’École du Louvre, à Paris, alors que des boursiers en médecine fréquentaient l’Université Johns Hopkins, aux États-Unis.»

Robert Gagnon,

Professeur au Département d'histoire

 En quatre décennies, le programme aura permis de décerner quelque 660 bourses à de jeunes médecins (près du tiers des boursiers), à des finissants en sciences humaines et sociales ainsi qu’à des artistes et à de jeunes scientifiques. «Le contingent des boursiers est formé majoritairement d’hommes francophones, contre 10 % d’anglophones et 10 % de femmes», note le professeur. Les établissements d’enseignement supérieur soumettaient une liste de candidats au Secrétariat provincial, lequel procédait au choix final. La valeur des bourses était de 1 200 dollars, une somme importante pour l’époque, pour une durée moyenne de trois ans. Dans certains cas, toutefois, les montants étaient moins élevés. Les bourses décernées aux femmes, par exemple, s’élevaient à 600 dollars.

«Les boursiers étudiaient dans les établissements  les plus réputés dans leur discipline, souligne Robert Gagnon. Ceux en histoire et en histoire de l’art s’inscrivaient à l’École nationale des chartes et à l’École du Louvre, à Paris, alors que des boursiers en médecine fréquentaient l’Université Johns Hopkins, aux États-Unis.»

Développer des compétences

Durant la première moitié du 20e siècle, de nombreuses institutions d’enseignement supérieur –  HEC Montréal, Faculté des sciences de l’Université de Montréal, École supérieure de chimie de l’Université Laval – voient le jour au Québec, participant à la formation de centaines de spécialistes dans différents domaines: sciences sociales, médecine, sciences naturelles et arts. «L’apport de ces institutions n’aurait pas été aussi important sans l’existence d’un programme de bourses d’études à l’étranger pour favoriser le développement de compétences qui manquaient alors cruellement au Canada français», affirme l’historien.   

Entre 1920 et 1939, les boursiers séjournent essentiellement en Europe, en particulier en France. Durant la Seconde Guerre mondiale, ceux en médecine et en sciences se rendent pour la plupart aux États-Unis. Puis, à partir de 1945, les boursiers en sciences sociales et en arts retournent en Europe, alors que ceux en sciences continuent de se diriger massivement vers les universités américaines. Cette dernière période est également marquée par le fait que le programme Bourses d’Europe, jusque là sous la responsabilité du Secrétariat de la province, est pris en charge par le ministère du Bien-Être social et de la Jeunesse.

«À leur retour au Québec, plusieurs boursiers se mettent à enseigner dans les universités, jouant un rôle  de pionnier dans de nombreuses disciplines.»

Profils des boursiers

La recherche montre dans quelle mesure la langue, le sexe, l’origine sociale et le statut de clerc ou de laïc limitent ou élargissent le champ des possibles pour les boursiers. «Les boursiers anglophones sont plus nombreux à faire le choix de ne pas retourner au Québec après leur séjour à l’étranger. Un bon nombre d’entre eux décident de rester aux États-Unis pour y faire carrière, la langue ne constituant pas une barrière comme c’est le cas pour leurs compatriotes francophones», observe Robert Gagnon.

L’examen des trajectoires des boursiers indique, par ailleurs, que deux femmes seulement ont reçu une bourse pour étudier en sciences, contre quatre en médecine et deux en droit, la très grande majorité s’étant perfectionnée dans les arts musicaux. «Pour aller au bout de leurs rêves, les boursières ont dû surmonter de nombreux obstacles et consentir des sacrifices, relève le chercheur. Certaines ont mis fin à une carrière prometteuse en se mariant ou en heurtant le plafond de verre.»

La démocratisation de l’enseignement universitaire ne commençant qu’avec la Révolution tranquille, il n’est pas étonnant de constater que la plupart des boursiers proviennent de milieux aisés. «Notre étude montre que le capital hérité – social, culturel, ou artistique – a joué un rôle fondamental dans l’obtention d’une bourse, note Robert Gagnon. C’est vrai pour les artistes, dont plusieurs sont issus d’une famille de musiciens ou de chanteurs, mais aussi dans les autres domaines.»

Former une élite laïque

La faible proportion des clercs chez les boursiers – à peine 2 % –  révèle que le programme Bourses d’Europe a largement servi à former une élite laïque. «Si les recteurs des universités francophones font partie de la haute hiérarchie de l’Église catholique, il reste que les facultés de médecine, de droit, de sciences, les deux Écoles des beaux-arts, les Conservatoires de musique, HEC et Polytechnique sont dirigés par des laïcs», rappelle le professeur.

À partir de 1920, le poids de l’Église dans le champ des institutions universitaires, bien que toujours imposant, tend à diminuer au profit de celui des laïcs. «Il faut dire que les clercs, par tradition ou désintérêt, s’excluent eux-mêmes de larges domaines dominés entièrement par les laïcs, indique Robert Gagnon. Pour eux, les carrières en médecine, en droit, en commerce, en finance ou en architecture sont pratiquement interdites.»

«La société québécoise n’aurait pas pu se transformer en profondeur sans les apports de cette masse critique d’individus qui, grâce à leur passage dans de grandes institutions européennes ou américaines, ont eu la chance de vivre dans un milieu intellectuel et culturel stimulant, souvent porteur de valeurs nouvelles.»

Quelles retombées?

La réussite du programme repose sur le rôle joué par les boursiers pour importer des savoirs et des pratiques spécialisés permettant de rehausser le niveau d’enseignement au pays, mais aussi d’amorcer le virage vers l’université moderne, vouée à la fois à la transmission des connaissances et à leur production par la recherche. «À leur retour au Québec, plusieurs boursiers se mettent à enseigner dans les universités, jouant un rôle  de pionnier dans de nombreuses disciplines», souligne le chercheur. Ainsi, après l’obtention de sa bourse en 1924, Mercier Fauteux se forme auprès des grands précurseurs de la chirurgie cardiaque à Paris, puis il se joint à un laboratoire de l’Université Harvard. Quelques années plus tard, il revient enseigner à l’Université de Montréal et devient un pionnier de la médecine expérimentale au Québec. Pierre-Raoul Gendron, l’un des premiers détenteurs d’un doctorat en chimie de l’Université de Montréal, en 1949, part se spécialiser à l’Université Columbia, à New York, et contribuera par la suite au développement des sciences appliquées au Canada.

Les retombées sont aussi importantes à l’extérieur du champ académique. Des boursiers tels que Maurice Sauvé, Jean-Luc Pépin et Maurice Lamontagne occuperont des postes de ministre et de sous-ministre pendant les années de la Révolution tranquille, alors que d’autres se retrouvent dans la haute fonction publique. «Un boursier est à la tête d’Hydro-Québec lors de la nationalisation de 1963 et une dizaine d’autres figurent parmi les membres des grandes commissions d’enquête fédérales et provinciales mises sur pied entre 1953 et 1985», observe Robert Gagnon. D’autres encore se distinguent dans le secteur des affaires et du commerce, créant des entreprises qui deviendront des fleurons du Québec inc.

Dans le monde des lettres, Victor Barbeau, François-Albert Angers, Hubert Aquin, Jeanne Lapointe et Jean-Marc Léger, notamment, se sont imposés en tant qu’intellectuels, œuvrant à la définition de la société canadienne-française. Enfin, des artistes comme Rodolphe Dugay, Alfred Pellan, Jean-Philippe Dallaire, Stanley Cosgrove et  Julien Hébert ont laissé un héritage culturel que l’on admire encore aujourd’hui.

«La société québécoise n’aurait pas pu se transformer en profondeur sans les apports de cette masse critique d’individus qui, grâce à leur passage dans de grandes institutions européennes ou américaines, ont eu la chance de vivre dans un milieu intellectuel et culturel stimulant, souvent porteur de valeurs nouvelles», conclut l’historien.

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