Le français acadien de 1755

Philip Comeau a tenté de recréer la langue parlée lors du Grand Dérangement pour une capsule des Minutes du patrimoine.

15 Août 2019 à 9H04

Le professeur du Département de linguistique Philip Comeau a participé à titre d'expert à une capsule de la série des Minutes du patrimoine portant sur le Grand Dérangement et les Acadiens. La capsule a été dévoilée à l'occasion de la fête nationale de l'Acadie, le 15 août. «Les concepteurs voulaient recréer la langue parlée autour de 1755 et ils m’ont demandé de les aider», précise le chercheur, dont les travaux portent sur la diversité et l'évolution du français acadien.

La série des Minutes du patrimoine est composée de courts métrages de 60 secondes chacun qui dressent le portrait d'une personnalité canadienne d'importance ou racontent un événement significatif de l'histoire canadienne. Présentées pour la première fois en 1991, ces capsules sont diffusées à la télévision, au cinéma et sur le Web.

Philip Comeau s'est joint au projet en octobre dernier par l'entremise de Melissa O'Neil, qui travaille pour l'organisme Historica Canada, réalisateur des Minutes du patrimoine. «Melissa est une locutrice native d'une variété de français acadien de la Baie Sainte-Marie, en Nouvelle-Écosse, et je l'embauche ponctuellement depuis quelques années pour faire de la transcription d'entrevues dans le cadre de mes recherches», raconte le professeur.

Historica Canada a fourni à Philip Comeau le scénario de la capsule. «Une Acadienne y raconte que ses ancêtres sont venus de France pour se bâtir une meilleure vie. On y voit des bateaux britanniques lors de la prise de possession des colonies françaises et la narratrice explique que les officiers ont séparé les hommes des femmes et des enfants. Ce sont des images dures qui évoquent les tragédies vécues par ces familles brisées. À la fin, la romancière et dramaturge acadienne Antonine Maillet offre une mise en contexte du Grand Dérangement. Elle conclut en soulignant que malgré ces événements, la culture acadienne persiste dans le Canada atlantique.»

Recréer la langue acadienne parlée il y a plus de 250 ans constituait un défi intéressant, souligne le professeur, qui a d'abord dû sélectionner la variété de français acadien actuelle la plus semblable à celle de l'époque. «Personne ne parle aujourd'hui comme au 18e siècle, précise-t-il. En nous basant sur des travaux antérieurs menés sur le sujet, nous avons retenu les variétés de deux régions acadiennes de la Nouvelle-Écosse reconnues par plusieurs chercheurs comme étant les plus conservatrices.»

Philip Comeau a consulté des études sur le français acadien, mais aussi sur le français européen du 18e siècle. «Certaines formes acadiennes utilisées aujourd'hui existaient en France à cette époque, souligne-t-il. On en retrouve notamment dans des grammaires ou des pièces de théâtre.» À partir de cette littérature, il a travaillé à peaufiner les formes linguistiques du scénario. «J'ai participé à plusieurs échanges pour décider de la prononciation de certaines consonnes et de voyelles, mais aussi pour valider le choix des mots, les structures syntaxiques et les accords verbaux.»

Il a, par exemple, suggéré la prononciation du son «è» en «a», typique du français acadien. Le mot «terres» se prononce ainsi «tarres». On en entend également dans la capsule le «r» apical, dit «roulé», ainsi que le mot «homme» prononcé «houmme» - «un phénomène nommé l'ouisme», précise le chercheur.

La conjugaison au passé simple présente aussi des particularités. «Au lieu de prononcer "les Anglais se décidèrent", la narratrice dit "les Anglais se décidirent", illustre Philip Comeau. Il s'agit d'une forme non standard que l'on ne retrouve pas dans le Bescherelle, mais qui est attestée dans d'autres ouvrages plus anciens en France.» On retrouve également dans la bouche de cette Acadienne de 1755 une ancienne forme de la première personne du pluriel: le «je... -ons», comme dans «J'étions» et «Je vivions».

Philip Comeau est fier du résultat obtenu. «Cet exercice m'a donné l'occasion de rassembler les connaissances que j'ai accumulées au fil de mes recherches afin de recréer, dans la mesure du possible, le français du 18e siècle de la façon la plus authentique qui soit», conclut-il.

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