Corps codifiés

L’exposition collective Over My Black Body propose un regard critique sur la représentation du corps noir.

28 Mai 2019 à 16H03, mis à jour le 29 Mai 2019 à 9H45

Amartey Golding, White Pink and Red Flowers, 2018; Fox Tails, 2016.
Photo :Nathalie St-Pierre

À l’occasion du 50e anniversaire de l’Université, la Galerie de l’UQAM boucle sa saison 2018-2019 avec Over My Black Body, une exposition collective qui explore la codification et le contrôle des corps noirs dans les sociétés contemporaines. Présentée jusqu’au 22 juin prochain, l’exposition réunit des œuvres – tableaux, sculptures, photos, vidéos – de cinq artistes noirs des scènes locale, américaine et britannique.

«Over My Black Body propose une pluralité de récits, de voix et d’expériences à propos du corps noir, explique Eunice Bélidor, co-commissaire de l’exposition avec sa complice Anaïs Castro. Dans l’élaboration de ce projet, l’image qui s’est imposée à nous était celle d’un archipel, notamment en raison des origines antillaises de la majorité des artistes, mais aussi parce que leurs œuvres constituent une constellation d’identités, un ensemble solidaire.»

L’exposition adopte les valeurs d’inclusion et d’ouverture à la diversité culturelle et à la différence, des valeurs chères à l’UQAM depuis sa création il y a 50 ans.

Un propos politique    

«Nous avons conçu l’exposition à la fois comme un geste de résistance au racisme, un outil en appui aux luttes contre les diverses formes de contrôle du corps noir et une dénonciation de l'impunité accordée à la violence institutionnalisée», souligne Eunice Bélidor.

À travers l’histoire, les Noirs d’Amérique et d’Afrique ont lutté pour se libérer des structures de pouvoir racistes et colonialistes, lesquelles ont réduit leurs corps à des marchandises. «Que ce soit dans les plantations de canne à sucre et de coton ou dans d’autres industries, ces pouvoirs se sont nourris de leur sueur et de leur sang», rappelle la commissaire.

Une sculpture du candidat à la maîtrise en arts visuels et médiatiques Stanley Février, placée au centre de la Galerie, renvoie justement à cette image de corps d’hommes noirs violentés au fil des siècles. «Cet autoportrait  représente l’artiste à genoux, les bras levés, affichant un air atterré et vulnérable», indique Eunice Bélidor. Un peu plus loin, une peinture éclatante de couleurs de l’artiste haïtien Manuel Mathieu (B.A. arts visuels et médiatiques, 2010) évoque le génocide de 1994 au Rwanda.

L’artiste torontoise Erika DeFreitas, finaliste en 2017 au prestigieux prix Sobey pour les arts, propose une broderie sur coton, Monday, July 17, 2012, qui fait office de mémorial à un jeune Noir tué lors d’une fusillade dans une fête de quartier en banlieue de Toronto. Son corps est drapé précieusement, comme si l’artiste cherchait à l’honorer. Erika DeFreitas répète le même geste dans la série So buried in it that we only see them when pulled out in abstractions, dont les figures brodées sont inspirées d’images de corps recouverts, photographiés sur des scènes de crimes.

Défaire les normes      

Autre thème abordé dans l’exposition: le contrôle du corps noir par les médias, qui gèrent l’image et le message dont il est porteur. «Les corps noirs, ceux des femmes et des hommes, y sont soit absents, soit mis en scène dans des situations de précarité ou de violence, soit hypersexualisés, soutient Eunice Bélidor. Les médias continuent d’entretenir le mythe selon lequel le corps de l’homme noir est nécessairement musclé et puissant, mais aussi menaçant, potentiellement dangereux. Tout cela fait partie des normes de représentation auxquelles les corps noirs sont assujettis et justifie la surveillance dont ils font l’objet, comme c’est le cas quotidiennement dans plusieurs grandes villes américaines.»

Dans une série d’autoportraits, la photographe afro-américaine Nakeya Brown questionne les standards occidentaux de beauté féminine associés à l’image publicitaire – cheveux lisses, peau claire –, tout en célébrant la culture capillaire noire, renforçant ainsi le symbole d’une femme noire en contrôle de son image.

Les commissaires

Critique et chercheuse spécialisée en art contemporain haïtien, Eunice Bélidor vit  à Montréal. Elle s’intéresse au design de mode, à la performance et au féminisme. Elle a été commissaire de Kanaval (2014) chez BAnD à Toronto, des expositions Mémoires Futures (2016) et Code: corps (2018) dans le cadre du Festival HTMlles et, plus récemment, de l’exposition Le Salon (2018) au centre d’artistes Articule. Elle siège au comité d’évaluation des arts visuels du Conseil des arts de Montréal. Eunice Bélidor a remporté, en 2018, le prix du Commissaire émergent de la Fondation Hnatsyshyn.

Critique d’art alternant entre Montréal et Berlin, Anaïs Castro a travaillé au Centre de photographie Stills, à Édimbourg. Ces dernières années, elle a réalisé plusieurs expositions au Canada, au Royaume-Uni, en Allemagne et en Chine, notamment Moving Still | Still Moving chez Art Mûr Montréal, en 2015, et #self dans le cadre du festival Art souterrain, en 2016, Elle a pris part au programme inaugural du Shanghai Curators Lab, en 2018, et a été invitée comme commissaire en résidence par Art in General à Brooklyn, en 2019. Elle fait partie de l'équipe éditoriale de Daily Lazy et écrit régulièrement pour Esse arts + opinions, Espace art actuel et This Is Tomorrow.

Festive et provocante

«L’exposition n’est pas seulement revendicatrice et dénonciatrice, souligne la commissaire. Festive et provocante, elle veut aussi célébrer la condition noire.»  

Ainsi, l’artiste britannique multimédia Amartey Golding présente deux vidéos envoûtantes qui mettent en valeur la beauté du corps noir. L’une d’elles met en scène une performance de son frère, Solomon Golding, premier danseur noir à avoir été admis au Royal Ballet de Londres. Portant un masque et un vêtement en cotte de mailles, Golding danse sur la musique et les paroles homophobes de Boom Bye Bye, du controversé chanteur reggae Buju Baton. «La vidéo souligne le contraste entre l’élégance à la fois classique et érotique du corps du danseur et la violence des paroles chantées par Banton.», observe Eunice Bélidor.

Dans la seconde vidéo, un homme habillé lui aussi d’une cotte de mailles se déplace lentement dans un jardin intérieur, alors que ses confrères le couvrent de fleurs jusqu’à ce qu’il s’effondre. «Il s’agit ici d’un rituel fraternel qui rappelle une marche funèbre célébrant la survie», dit la commissaire.

Performance

En marge de l’exposition, les artistes Chloé Savoie-Bernard et Marilou Craft présentent une performance, intitulée À la racine, le samedi 1er juin, de 13 h à 15 h, en continu.

Cet événement s’inscrit dans le cadre de la programmation du OFFTA – festival d’arts vivants, en simultané avec la performance  L’algue flotte dans une rivière, amenée par le débit de l’eau, elle s’agrippe à la pierre, elle y reste longtemps, de Maude Arès.

Le public pourra découvrir Over My Black Body en compagnie de la commissaire Eunice Bélidor, lors d’une visite commentée, le jeudi 6 juin, de 17 h 30 à 19 h.

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