À la recherche d’un temps perdu

L’historienne Joanne Burgess se penche sur un plan du Quartier latin dessiné par des étudiants en 1915.

29 Octobre 2019 à 16H39

Série Histoires uqamiennes
Quelques instantanés du parcours uqamien se révèlent sous la plume de Joanne Burgess, présidente du Comité institutionnel du 50e anniversaire de l'UQAM. Deuxième texte de la série.

Le plan apparaît dans l'édition du 24 décembre 1915 du journal L'Escholier (voir l'agrandissement en cliquant sur l'image).

La création de l’UQAM en 1969 voit naître le projet de faire revivre le Quartier latin de Montréal, un projet qui deviendra réalité 10 ans plus tard, en 1979, avec l’inauguration des pavillons Judith-Jasmin et Hubert-Aquin.

L’appellation Quartier latin évoque Paris et la rive gauche de la Seine. Ses origines remontent au Moyen Âge et le Quartier latin devient, au fil des ans, synonyme non seulement du savoir, des intellectuels et de la jeunesse, mais aussi des artistes et de la vie de bohème.

À Montréal, l’expression apparaît dans les années qui suivent l’implantation d’une première université francophone et désigne un espace urbain qui vibre désormais au rythme de cette institution et de sa population étudiante. À l’époque de la Première Guerre mondiale, l’utilisation du terme semble généralisée. En 1915, lorsque les étudiants de l’Université Laval de Montréal (future Université de Montréal), alors située rue Saint-Denis à l’angle de Sainte-Catherine, fondent un premier journal étudiant, ils le baptisent L’Escholier, gazette du Quartier latin.

Quel était ce Quartier latin dont se revendiquaient les membres de l’équipe éditoriale du journal et leurs collègues étudiants? Un document exceptionnel, publié dans le numéro de Noël 1915 de L’Escholier, nous permet de plonger dans ce milieu social aujourd’hui disparu. Il s’agit d’un «Plan du Quartier Latin» dressé par l’étudiant Philippe La Ferrière.  Y sont représentés les frontières, les principales institutions et les lieux de sociabilité du «quartier vécu», le quartier fréquenté par le cercle d’étudiants qui anime le journal et leurs amis.

Cartographier le Quartier latin de 1915

Aujourd’hui, le Quartier latin est défini comme un pôle ou sous-secteur du Quartier des Spectacles et ses limites sont la rue Sherbrooke au nord, le boulevard René-Lévesque au sud, les rues Saint-Hubert et Saint-André à l’est, avec une frontière irrégulière à l’ouest suivant le tracé de la rue Jeanne-Mance puis, au sud de la rue Ontario, de la rue Saint-Dominique. Il y a 100 ans, la vision qu’en avaient les étudiants était fort différente. On constate d’abord que leur Quartier latin s’étend au sud de René-Lévesque (autrefois Dorchester) et englobe une partie du Vieux-Montréal, dans l’axe de la rue Notre-Dame. Au nord, il intègre les environs du square Saint-Louis tandis qu’à l’est et à l’ouest, il est borné par la rue Amherst (devenue Atateken) et le boulevard Saint-Laurent, respectivement. Ce territoire correspond en grande partie au quartier traditionnel de la bourgeoisie francophone de Montréal, solidement implantée dans l’est du Vieux-Montréal avant d’investir le square Viger et d’amorcer sa montée vers le nord, dans l’axe de Saint-Denis et Saint-Hubert. La recension des principales institutions représentées sur le plan confirme cette forte corrélation entre l’espace bourgeois francophone et le quartier fréquenté par les étudiants, issus pour la plupart de ce milieu.

Quels sont les 39 lieux qui figurent sur le plan? Le cartographe prend soin de bien identifier l’emplacement de toutes les institutions du savoir –  Université Laval, École des Hautes Études commerciales, École Polytechnique, École dentaire – et d’un grand nombre d’institutions qui animent la vie culturelle et intellectuelle du quartier –  le journal Le Devoir, le Château Ramezay, le Consulat de France, le Théâtre canadien-français, le Monument national, le Théâtre Saint-Denis et la Bibliothèque Saint-Sulpice. Des institutions religieuses, moins évidemment liées à la vie universitaire, ainsi que des édifices publics et des monuments y figurent aussi. La présence du journal La Patrie et de l’édifice Dandurand – premier gratte-ciel francophone de l’est de Montréal – semble témoigner d’une volonté de mettre en valeur la modernité architecturale du quartier.

Le plan sert aussi à distinguer le quartier des territoires voisins – peut-être perçus comme hostiles, certainement différents. Ainsi le Quartier latin est représenté enclavé, borné à l’ouest par «Pékin» (une allusion au quartier chinois) et «Jérusalem» (un quartier où se concentrent les immigrants d’origine juive) et, à l’est, par un quartier industriel et ouvrier en forte croissance, le «Royaume des Philistins», qui valorise l’argent et le profit plutôt que l’art et la vie de l’esprit.

Des indices de la vie sociale de l’auteur et de son cercle

La carte publiée dans L’Escholier est aussi un document destiné à des intimes, où figurent des endroits qui ont une signification toute particulière pour Philippe La Ferrière et ses amis. Y sont identifiés des lieux qu’affectionnent ces étudiants et qui sont disparus aujourd’hui – la librairie dite «Les Vieux Livres», le Café Baillargeon, un restaurant dit «Aux fèves canadiennes» et le Moulin Rouge. La lecture de publicités du journal étudiant nous apprend que l’établissement de Baillargeon est «la seule brasserie classique du quartier latin», tandis que tout le monde va chez Perrault «pour manger des fèves canadiennes excellentes et patriotiques»! Et qu’en est-il du Moulin Rouge? Le nom est peut-être très parisien, mais il s’agit plutôt d’une salle de cinéma où sont diffusés les derniers films hollywoodiens muets!

Philippe La Ferrière révèle des détails plus intimes de sa vie sociale et de celle de ses amis. D’abord, il s’inscrit lui-même dans l’espace représenté: la figure 36, rue Sherbrooke près de Saint-Hubert, porte la mention «la mansarde du Sieur La Ferrière». L’élément le plus intriguant est toutefois celui qui porte le numéro 5, «L’arche». De quoi s’agit-il?  C’est le nom donné au logement, dans la mansarde d’une maison de la rue Notre-Dame, où se réunit un cercle au caractère bohème, formé d’étudiants, dont ceux de l’équipe éditoriale, d’intellectuels et d’artistes. Ses membres, parmi lesquels figurent Victor Barbeau, Jean Chauvin, Marcel Dugas et Léo Pol Morin, y organisent des conférences, des récitations de poèmes et des concerts. Ils contribueront à l’émergence de la modernité culturelle québécoise.

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