Un campus à valoriser

Une étude menée par Docomomo Québec documente la valeur patrimoniale du campus central de l’UQAM.

28 Octobre 2019 à 17H15

Une étude menée par Docomomo Québec documente la valeur patrimoniale du campus central de l’UQAM. Cette vue aérienne du campus date du début des années 2010.
Photo :Archives Jodoin Lamarre Pratte

Qui sait que le campus central de l’UQAM devait au départ être construit autour de la Place des Arts et non dans le Quartier latin? Que l’architecture des premiers pavillons reproduit spatialement la structure de l’Université telle qu’imaginée par ses premiers concepteurs? Qu’une galerie de boutiques ouvertes au public devait occuper l’étage du métro? Que les revêtements en briques brunes devaient être en béton et qu’une passerelle aérienne devait enjamber la rue Sainte-Catherine, reliant les pavillons Judith-Jasmin et Hubert-Aquin?

On apprend tout cela et bien d’autres choses dans l’Étude patrimoniale du campus de l’UQAM, un ouvrage abondamment illustré de photos d’époque, de plans et d’esquisses que la professeure émérite de l’École de design France Vanlaethem vient de publier avec son équipe de Docomomo Québec. Commandée par le Service des immeubles de l’UQAM, cette étude fait partie des projets spéciaux entourant le 50e anniversaire de l’Université. «Consciente de la valeur exceptionnelle des pavillons Judith-Jasmin et Hubert-Aquin, l’UQAM a souhaité s’appuyer sur l’expertise de Docomomo Québec afin de conserver et de valoriser le patrimoine architectural de ces bâtiments», explique la directrice du Service des immeubles, Christine Pouliot.

Docomomo Québec, l’antenne québécoise de Docomomo international, est un organisme voué à la conservation du patrimoine moderne. Avec Docomomo, France Vanlaethem a déjà mené des études semblables sur plusieurs bâtiments emblématiques du patrimoine moderne québécois, dont Habitat 67 et le Stade olympique.

Inauguré en septembre 1979, le campus central est l’œuvre de Dimitri Dimakopoulos, à l’époque un des architectes les plus en vue au Québec. Il a, entre autres, collaboré avec I.M. Pei au projet de la Place Ville-Marie et a conçu, avec ses associés de la fameuse firme des années 1960 ARCOP, les plans de la cathédrale orthodoxe grecque de Montréal et de nombreux autres édifices de prestige à travers le Canada.

Un projet charnière

Maquette du campus vue de la rue Saint-Denis, vers 1974.Photo: Service des communications

«Le campus dessiné par l’architecte Dimitri Dimakopoulos dans les années 1970 constitue un projet charnière dans l’histoire de l’architecture au Québec», affirme France Vanlaethem. Avec ses formes simples et abstraites malgré une volumétrie complexe, son allure est résolument moderniste, tout en étant annonciatrice du courant de l’architecture urbaine qui va s’imposer dans les années 1980. «Au lieu de faire table rase et d’ériger une tour sans se soucier du tissu urbain environnant, on a conçu un projet avec une volonté très claire d’intégration au bâti existant», note l’historienne de l’architecture.

Ainsi, le projet enchâsse une partie des monuments anciens qui se trouvent sur son site : le transept sud et le clocher de l’église Saint-Jacques ainsi que la chapelle Notre-Dame-de-Lourdes, de l’autre côté de la rue Sainte-Catherine. «C’est l’un des premiers exemples d’intégration de l’architecture ancienne à l’architecture moderne, signale France Vanlaethem. À cette époque, le souci de préserver le patrimoine ne faisait que commencer à Montréal, en réaction aux nombreuses démolitions. D’ailleurs, la protection du clocher est la première décrétée à la suite d’une recommandation de la Commission des biens culturels, une nouvelle instance issue de la loi de 1972.»

Le plan du campus marque aussi une volonté de s’intégrer harmonieusement à l’échelle du bâti environnant, souligne la professeure. C’est ce qui explique l’élévation plus basse des bâtiments du côté de la rue Saint-Denis, une rue à l’échelle des piétons bordée d’anciennes maisons, et celle, plus haute, le long de la rue Berri et du boulevard René-Lévesque, des artères plus larges.

Vue à vol d'oiseau de la maquette de la phase I du campus depuis le boulevard De Maisonneuve, 1973.
Photo: Archives Jodoin, Lamarre, Pratte

Le projet de construction du campus et la recherche d’un site datent d’avant même la naissance de l’UQAM, rappelle France Vanlaethem. Une partie de l’Étude patrimoniale est d’ailleurs consacrée au contexte historique qui a mené à la création de l’Université du Québec et de l’UQAM. On y apprend que, dès 1966, le ministère de l’Éducation avait mandaté une firme d’urbanistes-conseils, La Haye et Robert, «pour étudier les conditions d’implantation d’une deuxième université de langue française à Montréal et proposer les emplacements les plus favorables».

De nombreux sites ont été considérés, incluant le centre-ville, l’Expo, la région de Chomedey à Laval et même les îles de Boucherville! Mais, dès le départ, l’implantation dans l’est de la Ville a fait l’objet d’un consensus, note l’historienne de l’architecture. «Le choix de Jean-Claude La Haye, pionnier de l’urbanisme au Québec, s’était porté sur les abords de la Place des arts et l’UQAM l’avait endossé, raconte-t-elle. C’est le maire Jean Drapeau qui, pour des raisons politiques, a convaincu le ministère de l’Éducation d’installer l’UQAM dans l’ancien Quartier latin, afin de contribuer à la revitalisation de ce quartier.» Curieux retour de l’histoire que le Complexe des sciences, le campus ouest de l’UQAM, se soit développé dans l’axe de la Place des arts et du Quartier des spectacles!

Au cœur de la métropole

L’implantation de l’UQAM au cœur de la métropole, au-dessus de la station Berri-de Montigny (aujourd’hui Berri-UQAM), à l’époque la seule station de correspondance du métro de Montréal, s’inscrivait tout à fait dans l’esprit des nouvelles universités nord-américaines axées sur l’accessibilité aux études, explique la professeure. «Autrefois, les universités nord-américaines étaient souvent construites en retrait des villes, comme l’Université de Montréal sur la montagne. L’emplacement choisi pour l’UQAM était tout désigné pour une université qui voulait se distinguer par son caractère public, laïque, populaire et démocratique.»

Avec l’équipe de Docomomo et le soutien du Service des archives, France Vanlaethem a épluché toute la documentation disponible sur la conception du campus et sa construction (rapports, procès-verbaux de réunions, plans, esquisses), en plus de mener des entrevues avec des acteurs de l’époque. L’Étude patrimoniale décrit toutes les itérations du plan directeur qui a mené à la construction des premiers pavillons, le choix des architectes – Dimitri Dimakopoulos, d’abord, comme concepteur, puis l’agence Jodoin Lamarre Pratte, avec laquelle il va s’associer pour la construction –, l’importance accordée non seulement à l’intégration des bâtiments dans leur milieu, mais aussi à la fonction de circulation.

Illustrations de l'architecture du campus dans le plan directeur soumis par la firme Consultas en 1972.Images: Service des archives

«À l’intérieur, le campus est irrigué par un réseau piétonnier situé dans le prolongement de la station de métro qui conduit jusqu’à la bibliothèque, note France Vanlaethem. Au départ, cet axe de circulation devait être bordé de théâtres et de boutiques, pour renforcer le lien entre la ville et l’Université. En tout, la zone commerciale devait faire 60 000 pieds carrés, mais les espaces ont rapidement été récupérés pour les besoins universitaires.» Pour favoriser la circulation entre les pavillons de la mégastructure, non seulement au niveau du métro et de l’axe piétonnier, mais aussi aux étages des salles de classe, des passerelles couvertes étaient prévues. Si la passerelle reliant les deux blocs du pavillon Hubert-Aquin a bel et bien été aménagée, la Ville a toutefois refusé la construction de celle qui devait passer au-dessus de la rue Sainte-Catherine.

Au départ, la nouvelle université n’était pas divisée en facultés comme les universités traditionnelles (un choix auquel on est finalement revenu dans les années 1990-2000), mais était organisée selon une double structure appuyée sur des modules (les programmes offerts aux étudiants) et des départements (regroupant les professeurs par discipline), de manière à favoriser la multidisciplinarité. La coupe du campus, observe France Vanlaethem, «spatialise cette double structure», avec ses espaces communs ouverts au public au niveau du métro et de la rue, ses deux premiers étages alloués aux salles de classe et aux services collectifs, comme l’informatique et l’audio-visuel, et ses étages supérieurs réservés aux professeurs et aux activités départementales spécifiques.

Ces dessins datant de 1974 illustrent la perspective de la grande place du pavillon Judith-Jasmin et de la cour intérieure du pavillon Hubert-Aquin. Images: William Sung/Dimitri Kimakopoulos architecte/Service des archives

L’Étude patrimoniale se penche aussi sur le choix des matériaux, et notamment de la fameuse brique brune. Dans la liste préliminaire de matériaux déposée par les architectes, on souhaite que les surfaces exposées, intérieures comme extérieures, soient en béton. Ce sont des considérations économiques, la facilité d’entretien et, encore une fois, la volonté de la Ville (qui préférait la brique au béton), qui ont mené à la sélection de la brique brune comme élément principal du revêtement. Décriée depuis la construction du campus, ce revêtement est devenu emblématique de l’UQAM. À l’occasion de son 50e anniversaire, l’Université a même mis en vente à la Boutique éphémère des chaussettes à l’image de la brique brune!

Les 40 ans du campus central

Alors que l’UQAM célèbre son cinquantenaire, le campus central a fêté ses 40 ans en septembre 2019. «À cet âge, les édifices ont besoin de plus en plus de travaux de toute nature, souligne Christine Pouliot. Plusieurs projets visant la revitalisation du campus sont d’ailleurs déjà entamés ou en préparationHeureusement, du point de vue architectural, le pavillon Judith-Jasmin, tout comme le pavillon Hubert-Aquin, a su garder son caractère distinctif, témoin de l’architecture moderne des années 70, malgré les nombreux réaménagements effectués au fil du temps. Mais comment mettre en valeur ces audacieuses constructions sans affecter leur caractère et leur valeur patrimoniale?»

Chaque fois que des travaux doivent être entrepris, de nombreuses questions se posent, observe la directrice du Service des immeubles. «Au-delà du bâtiment lui-même et de son aspect extérieur, quels sont les espaces à préserver, quels sont ceux à bonifier ou même à transformer ? Quels sont les éléments architecturaux à conserver ? Les plafonds de lattes métalliques brunes, la brique, les éléments de béton ? Avant de trouver des réponses à toutes ces questions, il faut en connaître la valeur.»

C’est dans cet esprit que le Service des immeubles a décidé de faire appel à Docomomo. Pour France Vanlaethem, le campus a bien vieilli, mais il est tout à fait normal qu’il soit actualisé pour répondre aux nouvelles exigences universitaires. «La meilleure garantie d’une intervention réussie sur un bâtiment patrimonial repose sur une compréhension de son projet initial, de sa valeur historique, urbaine, architecturale et technique, dit-elle. Le comprendre, c’est l’apprécier.»

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