L’âge du mignon

Vincent Lavoie signe Trop mignon! Mythologies du cute, un essai paru aux Presses universitaires de France.

1 Juin 2020 à 12H48

Les images de chatons, symbole de la mignonnerie, suscitent des réactions d'attendrissement. Photo: Getty/Images

Qui ne s’est jamais attendri devant des vidéos de chatons espiègles, de chiots aux yeux humides ou de poupons à la mine ahurie? Dans son essai Trop mignon! Mythologies du cute, publié aux prestigieuses Presses universitaires de France, le professeur du Département d’histoire de l’art Vincent Lavoie s’est intéressé à l’engouement que suscitent ces images, lesquelles pullulent sur le web depuis le début des années 2000. L'ouvrage arrivera en librairie le 9 juin.

«Ce que l’on trouve cute ou mignon est souvent lié à tout ce qui est enfantin, dit le professeur. Ce qui est cute, c’est ce qui est petit, ce qui n’est pas encore mature. Pas étonnant que l’affectivité un peu primaire générée par la mignonnerie soit perçue par certains comme puérile, régressive et même insignifiante.»

Dans le contexte actuel de crise sanitaire, où plusieurs éprouvent des sentiments de peur, d’anxiété ou de morosité, l’imagerie du mignon permet d’apporter une forme de réconfort, d’évacuer des tensions. «La mignonnerie évoque un monde de gentillesse et de douceur, à l’effet lénifiant, qui peut servir d’exutoire ou de refuge face, notamment, aux horreurs dont l’actualité sociale et politique est souvent porteuse», observe Vincent Lavoie.

Une esthétique du mignon

Vincent Lavoie a voulu dresser une cartographie des manifestations du mignon dans la culture contemporaine du divertissement, qu’il s’agisse du cinéma, de la vidéo, des dessins animés ou de la bande dessinée, tout en s’intéressant à son esthétique. «Des animaux ou des personnages dits mignons, tels que la souris Mickey Mouse, dont le visage s’est progressivement adouci après sa première apparition au cinéma, ou les fameux Pokémon, présentent des traits similaires: un petit nez, de grands yeux ronds, un front bombé, des formes potelées, etc. Le mignon s’exprime aussi dans un certain type de design, comme celui qui privilégie les objets aux formes arrondies, évoquant le confort ou le mou.»

Dans le domaine des études culturelles, l’esthétique du cute est considérée comme mineure par rapport au discours canonique sur le beau. «On assiste en même temps à une légitimation culturelle mondialisée de cette esthétique à travers l’attention que lui accordent les musées et festivals», observe le professeur. En 2015, le Museum of the Moving Image, à New York, a présenté la très médiatisée exposition How Cats Took Over the Internet, consacrée aux vidéos de chatons.

Le mignon a généré, par ailleurs, un nouveau champ de recherche, celui des cute studies. «Celui-ci regroupe des chercheurs provenant, entre autres, des sciences cognitives et du comportement, de la sociologie et de l’économie», note Vincent Lavoie. Dans une revue de littérature publiée en 2016 dans Trends in Cognitive Sciences, des chercheurs ont souligné que l’imagerie mignonne suscite l’empathie, favorisant l’apprentissage de comportements prosociaux. «Pour certains neuroscientifiques, notre bienveillance naturelle irait aux êtres immatures, humains et non humains», remarque le chercheur.

Le triomphe du cute

Dans son essai, Vincent Lavoie s’intéresse à des phénomènes emblématiques de l’âge du mignon. C’est le cas de Surprised Kitty, l’une des vidéos de chaton les plus plébiscitées sur le web. Mise en ligne sur YouTube en octobre 2009, la séquence a été vue plus de 65 millions de fois. Elle montre une petite chatte, portant le nom d’Atilla Fluff, couchée sur le dos, ouvrant et fermant ses pattes au gré des chatouillis que lui fait une personne dont on entend les gouzi, gouzi, gouzi attendris.

Âgée alors de 8 semaines, la petite Atilla Fluff décroche en peu de temps le titre de chaton le plus mignon du monde. Signe de sa notoriété, on ne compte plus les GIF (petites images, souvent animées, qu’on retrouve dans les médias sociaux) montrant des animaux, des personnages de bande dessinée, des personnalités publiques, des figures de la culture populaire ou des inconnus qui imitent sa gestuelle. En 2010, lors du festival South by Southwest, une foule de 700 personnes lui a rendu hommage en reprenant ses mouvements.

«Une vidéo comme Surprised Kitty produit des images conversationnelles, dit le professeur, c’est-à-dire des images créées et diffusées pour susciter des réactions d’attendrissement, de rire ou de surprise, des moments de détente ou encore des effets d’émulation. Il s’agit de savoir qui produira la vidéo la plus cocasse. L’important est de générer non seulement de l’hilarité, mais aussi de l’inédit, voire de l’incongru. En bref, des affects intensifiés.»

Le phénomène des Lol Cats

Frank, alias Happy Cat (à cause de son sourire dévastateur), est un autre chaton célèbre. En 2007, sa photo accompagnée de la légende «I can has cheezberger?» apparaît sur le web, donnant naissance au phénomène des Lolcats, soit des photos et vidéos de chats faisant les pitres et qui font mourir de rire les internautes. Happy Cat a fait la couverture d’un ouvrage consacré aux Lolcats (Avery, filiale de Penguin Random House). La publication a figuré pendant 13 semaines sur la liste des bestsellers du New York Times.

Happy Cat est aussi à l’origine d’un empire médiatique, le Cheezburger Network, qui regroupe près d’une soixantaine de blogues. Ceux-ci mettent en circulation des images fournies par des internautes, susceptibles de produire de la viralité, comme celles d’animaux mignons, bien sûr, mais aussi de ratages de toutes sortes – exploits sportifs improbables, chutes diverses – et des extraits cocasses de vidéos de surveillance. Avec un pic de 375 millions de visionnements par mois en 2010, le Cheezburger Network s’est imposé comme un poids lourd du web 2.0.

«On publie des livres sur la production d’images de chatons capables de produire un buzz, tels que Comment devenir riche grâce à votre chat, remarque Vincent Lavoie. Des agences de talents animaliers, qui représentent des chats populaires, cherchent à les placer à la télévision ou au cinéma. Il existe même un panthéon des chatons les plus célèbres, dont font partie Attila Fluff et Happy Cat.»

Une part d’ombre

L’imagerie du mignon peut cependant avoir pour corollaire une certaine violence, indique le chercheur. «Les représentations d’un petit animal mignon ont souvent été utilisées durant la Seconde Guerre mondiale. Il existe, par exemple, plusieurs images de nazis en uniforme photographiés en train de nourrir ou de caresser des chatons, cherchant ainsi à se donner un visage humain.»

Plus récemment, des groupes de djihadistes ont diffusé des vidéos, les Cats of Djihad, dans lesquelles ils apparaissent tenant un chaton dans une main et une mitraillette dans l’autre. «Ces terroristes ont compris qu’ils pouvaient attirer l’attention des internautes occidentaux en utilisant l’imagerie du chat mignon, relève Vincent Lavoie. Comme si le chaton constituait une sorte de cheval de Troie leur permettant d’accéder à diverses plateformes numériques et de se construire une image sympathique.»

Ces exemples sont certes extrêmes, mais ils illustrent le fait que l’imagerie du mignon peut être instrumentalisée à diverses fins, souligne le professeur. «On dit que certaines entreprises acceptent que leurs employés, pendant les heures travail, regardent de temps à autre des contenus associées à la mignonnerie, soit sur YouTube ou Instagram, afin qu’ils puissent se débrancher cognitivement, ne serait-ce que momentanément, et être encore plus productifs par la suite.»      

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