Apprendre la peur par observation

Comment les enfants apprennent-ils la peur? Comment parviennent-ils à la réguler?

12 Novembre 2020 à 8H33

Photo: Getty Images

Au cours des dernières années, on ne compte plus le nombre d'articles et d'analyses portant sur le stress, la peur et l'anxiété. Presque invariablement, ces articles rappellent que la capacité du cerveau humain à flairer le danger et à produire des hormones telles que le cortisol et l'adrénaline est une adaptation génétique héritée de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs. Ce faisant, on oublie toutefois la composante mimétique du stress, qui peut se développer à un tout jeune âge. «Les enfants expérimentent la peur en observant leurs parents, affirme la professeure du Département de psychologie Marie-France Marin. Par exemple, si un enfant voit son père ou sa mère avoir peur d'un animal, il est probable qu'il développera à son tour une crainte de cet animal.»

Grâce à un nouveau protocole de recherche, la spécialiste du stress et de la peur tente de mieux comprendre les mécanismes en cause dans cet «apprentissage» de la peur. Elle vient de publier les résultats d'une étude à ce sujet dans Scientific Reports.

Une réaction physiologique

Plusieurs expériences scientifiques ont déjà démontré l'apprentissage de la peur, mais ces études étaient basées sur des questionnaires remplis par les participants. «Or, nous sommes tous et toutes de très mauvais juges de notre propre niveau de stress», souligne Marie-France Marin. Voilà pourquoi la chercheuse a utilisé des critères objectifs sur le plan physiologique afin de mesurer la peur et d’observer la capacité à la contrôler. «Nous avons mesuré la réaction électrodermale des participants, c'est-à-dire la sudation à la surface de la peau, qui se produit lorsque l'on a peur, et qui est décelable même à des niveaux infimes», explique-t-elle.

Un peu plus de 80 duos parent-enfant (tous exempts de pathologies liées à l'anxiété ou au stress post-traumatique) ont accepté de participer à son expérimentation. Les enfants avaient entre 8 et 12 ans.

Le parent était d'abord exposé à un conditionnement direct: il devait regarder une succession d'images montrant une lampe diffusant une lumière rouge, jaune ou bleu, de manière aléatoire (ainsi qu'une lampe éteinte avant chaque nouvelle image pour éviter l'effet visuel résiduel). La lumière rouge était parfois jumelée avec un choc électrique – un petit choc statique sur le doigt dont l'intensité était déterminée à l'avance par le parent lui-même, précise la chercheuse – tandis que la lumière jaune et la lumière bleue n'occasionnaient pas de choc. Cette procédure était filmée pendant que l'on mesurait la réaction électrodermale du parent.

On montrait ensuite à l'enfant la vidéo de son père ou de sa mère, en mesurant à son tour sa réaction électrodermale. Après avoir regardé cette vidéo, on répétait l'expérience avec la vidéo d'un étranger ou d'une étrangère (du même sexe que son parent). «Sur cette vidéo, l'étranger ou l'étrangère recevait parfois un choc lorsque la couleur bleue apparaissait, pour différencier l'expérience de celle du parent avec la lumière rouge. La couleur jaune, dite "sécuritaire", n'occasionnait pas de choc», explique Marie-France Marin.

La réponse électrodermale des enfants indique qu'ils assimilent par procuration le sentiment de peur en observant la vidéo. «Leur niveau de peur est le même en regardant leur parent ou un étranger recevoir un choc», note la chercheuse.

Éprouver, puis réguler sa peur

La dernière étape de l'expérimentation consistait à inviter l'enfant à se prêter au jeu à son tour, en le rassurant sur l'innocuité du choc. «Évidemment, on ne donne jamais de choc à l'enfant, mais on ne doit pas lui dire», précise Marie-France Marin.

L'objectif était d'observer les réactions de l'enfant lorsqu'il voit les couleurs associées au choc chez son parent et chez l'étranger ainsi que la couleur sécuritaire. A-t-il internalisé la peur alors qu'il n'a jamais ressenti de choc lui-même ? Est-ce que cela se manifeste sur le plan physiologique ? 

Les mesures électrodermales indiquent que les enfants ont peur lorsqu'ils aperçoivent les couleurs rouge et bleue associées au choc, indique la professeure. «Leur réponse électrodermale diminue au fil de l'expérience, jusqu'à ce qu'ils aient compris qu'il n'y avait rien à craindre. Après quelques minutes, en effet, les enfants réalisent qu'il ne reçoivent jamais de choc. C'est ce qu'on nomme le processus d'extinction de la peur.»

Le lendemain, la chercheuse et son équipe testent à nouveau les enfants pour voir si ce «désapprentissage» de la peur s'est maintenu dans le temps. Lorsque l'expérience recommence, les enfants ont à nouveau peur. «Bien qu'à un niveau inférieur, ce retour de la peur est plus marqué que ce que l'on observe habituellement avec les adultes, note Marie-France Marin. Probablement parce que les structures du cerveau permettant de réguler la peur ne sont pas complètement en place chez l'enfant.»

Une peur synchronisée

La chercheuse et son équipe ont également observé une synchronie physiologique entre certains enfants et leur parent. «Cette corrélation est dérivée de la réponse électrodermale du parent lors de son conditionnement, qui est filmé, et de la réponse électrodermale de l'enfant lorsqu'il regarde cette vidéo, explique Marie-France Marin. Plus le parent et l'enfant montrent des réactions physiologiques synchronisées, plus grande sera la peur chez l'enfant quand viendra son tour de faire l'expérience.» Cette corrélation n’est pas apparue avec l'étranger ou l'étrangère.

Populations à risque ?

Après avoir testé leur protocole sur des sujets ne présentant aucune pathologie, Marie-France Marin et son équipe veulent maintenant le tester auprès d'enfants dont les parents souffrent d'anxiété généralisée ou de trouble de stress post-traumatique (TSPT). «Ce sont des pathologies où le mécanisme de la peur est déréglé, car il s'enclenche lors de situations qui ne présentent pourtant pas de danger», explique-t-elle.

Les enfants vivant avec un ou des parents aux prises avec l'un de ces troubles sont plus à risque de développer ce type de pathologie à leur tour, précise la professeure. «La génétique expliquerait environ 30 à 40 % du phénomène; le reste proviendrait d'un comportement acquis par les enfants en réponse à leur environnement immédiat.» D'où la pertinence de tester ce nouveau protocole auprès de ces différentes populations.

La doctorante Valérie Bouchard, qui a remporté l'édition 2020 du concours Ma thèse en 180 secondes, le 6 octobre dernier, travaille d'ailleurs sur la transmission de la peur dans le cas de mères ayant vécu un abus sexuel et présentant, ou pas, un TSPT. L'idée est de vérifier si la réponse de l'enfant sera plus forte en regardant sa mère qu'en regardant une étrangère sans pathologie, car les deux adultes n'ont pas le même niveau de réaction à la peur, explique Marie-France Marin. «Cela pourrait indiquer que ces enfants, qui ont appris la peur dans l'environnement familial, seraient plus à risque de développer des pathologies liées à l'anxiété et au TSPT dans leur vie. Nous posons également l'hypothèse que ces enfants auront plus de difficulté à réguler leur peur, c'est-à-dire que le temps avant d'en arriver au processus d'extinction de la peur durant l'expérimentation sera plus long.»

Dans un autre article publié dans Frontiers in Psychology, la doctorante Alexe Bilodeau-Houle démontre que les enfants plus anxieux présentant un moins bon lien d'attachement avec leur père sont plus à risque d'éprouver un niveau élevé de peur. «Ce sera très intéressant de poursuivre les recherches afin de comprendre pourquoi les pères semblent importants pour aider leur enfant à développer des réponses saines face au sentiment de peur déclenché au contact de son environnement», conclut Marie-France Marin.

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