Qui affrontera Trump?

Des chercheurs de l’Observatoire sur les États-Unis analysent les enjeux de la course à l’investiture du Parti démocrate.

4 Février 2020 à 16H15, mis à jour le 5 Février 2020 à 7H45

Des chercheurs de l’Observatoire sur les États-Unis analysent les enjeux de la course à l’investiture du Parti démocrate.
Photo :Nathalie St-Pierre

Ça ne pouvait pas commencer plus mal ! À cause de défaillances techniques, il a été impossible de connaître l’identité du candidat victorieux des caucus de l’Iowa, le soir du 3 février, coup d’envoi de la course à l’investiture du Parti démocrate. Ce même jour, l’Observatoire des États-Unis de la Chaire Raoul-Dandurand organisait une table ronde à l’UQAM sur le processus des caucus et primaires ainsi que sur les candidats et les enjeux de la course.

Les caucus et les primaires permettent aux deux grands partis politiques américains d’élire des délégués à leurs conventions nationales respectives. Ces délégués désigneront à leur tour les personnes candidates qui représenteront leur parti à l’élection présidentielle de novembre 2020. Comme le choix de Donald Trump ne devrait être qu’une formalité du côté républicain, ce sont les caucus et primaires démocrates qui retiennent l’attention, alors que neuf candidats et candidates espèrent être la personne désignée pour en découdre avec le président sortant. Au total, 3 979 délégués sont en jeu au cours de ces caucus et primaires qui se dérouleront jusqu’en juin. Pour remporter l’investiture à la convention nationale du Parti démocrate, en juillet prochain, un candidat devra obtenir l’appui d’au moins 1 990 délégués.

Qui affrontera Trump ? La personne désignée proviendra-t-elle de l’aile progressiste ou de l’aile modérée du Parti démocrate ? Quels seront les enjeux débattus? Ces questions étaient au centre des discussions à la table ronde animée par le professeur du Département de science politique Frédérick Gagnon, titulaire de la Chaire Raoul-Dandurand et directeur de l'Observatoire sur les États-Unis. L’événement réunissait cinq jeunes chercheurs de l’Observatoire: Daphné St-Louis Ventura et Frédérique Verreault, candidates à la maîtrise en science politique, Andréanne Bissonnette et Vincent Boucher, doctorants en science politique, ainsi qu’Alexis Rapin.

Ces chercheurs comptent parmi les auteurs de Qui affrontera Trump? Un guide pour comprendre les caucus et les primaires démocrates de 2020, destiné aux journalistes, recherchistes et observateurs.

Un processus complexe

«Les États utilisent deux modes de scrutin, soit les primaires ou les caucus, a expliqué Frédérique Verreault. Deux principaux types de primaires existent. Celles dites "ouvertes", qui permettent aux électeurs de décider s’ils souhaitent participer aux primaires démocrates ou républicaines, indépendamment de leur affiliation partisane. Plus restrictives, les primaires "fermées" ne permettent qu’aux membres du parti de voter.»

Les caucus, moins répandus que les primaires (seulement sept États et trois territoires en organiseront), consistent à organiser des assemblées militantes locales pour choisir un candidat. «Chez les démocrates, un candidat est éliminé s’il obtient moins de 15 % des voix et ses partisans doivent alors appuyer un de ses concurrents, a précisé l’étudiante À terme, les candidats ayant obtenu au moins 15 % des voix reçoivent un nombre de délégués proportionnel à leur résultat.»

Principaux candidats

Andréanne Bissonnette a présenté les principaux candidats démocrates et quelques-uns des enjeux qui préoccupent les électeurs démocrates. «Parmi les neuf candidats en lice, trois se trouvent en tête de peloton, soit l’ancien vice-président Joe Biden, un modéré, le sénateur du Vermont Bernie Sanders et la sénatrice du Massachusetts Élizabeth Warren, tous deux progressistes. On remarque aussi que le milliardaire Michael Bloomberg vient de devancer Pete Buttigieg dans les sondages.»

Les principaux enjeux de la course à l’investiture concernent le système d’assurance- santé, les questions économiques et environnementales, lesquelles sont étroitement liées, l’immigration et la politique étrangère. «La diversité des candidatures démocrates a aussi permis de soulever d’autres enjeux, comme ceux associés aux droits des femmes et des minorités ethnoculturelles», a noté la doctorante.       

L’importance des caucus de l’Iowa 

Petit État rural du Midwest, l’Iowa ne compte que 41 des 3 979 délégués à l’investiture, mais son poids politique n’est pas à négliger. «Ses caucus confèrent un momentum au candidat qui s’y impose, souligne Alexis Rapin. Celui-ci attire l’attention médiatique nationale et jouit du statut symbolique – même si souvent temporaire – de meneur. Les chiffres parlent d’eux-mêmes: depuis 1972, 7 des 10 candidats démocrates l’ayant emporté en Iowa ont raflé l’investiture du parti.»

Selon des résultats dévoilés le 4 février en fin de soirée, portant sur 71 % des lieux de vote en Iowa, Pete Buttigieg, ex-maire de South Bend, en Indiana, devançait Bernie Sanders avec près de 27 % des suffrages exprimés en sa faveur, contre un peu plus de 25 % pour le sénateur du Vermont. Élizabeth Warren suivait à 18,4 %, devant Joe Biden, dont la performance, à 15,5 %, est en deça de ce que les sondages anticipaient. 

Premières au calendrier, les primaires du New Hampshire (11 février) pourraient servir de test et avoir un effet psychologique important sur les électeurs, a noté Daphné St-Louis Ventura. «Plusieurs aspirants démocrates – Joe Biden, Bernie Sanders, et Pete Buttigieg – y sont au coude-à-coude, suivis de près par Élizabeth Warren.» Les résultats sont d’autant plus difficiles à prévoir que les électeurs indépendants y jouent un rôle déterminant. «Comptant pour plus de 40 %  des électeurs de l’État, ils pourront voter, car ces primaires sont ouvertes, a indiqué l’étudiante. Et cela pourrait favoriser des candidatures modérées.»

Le Super mardi, un tournant ?

Le  Super mardi, qui aura lieu le 3 mars, est le nom donné depuis 1976 à cette journée qui compte le plus grand nombre de primaires. Cette année, une quinzaine d’États y tiendront leurs primaires et environ 35 % du nombre total de délégués seront alors attribués. Les résultats de cette journée clé pourraient tout aussi bien renforcer l’engouement créé lors des quatre premiers caucus et primaires que donner un second souffle à un candidat tirant de l’arrière. 

Nevada et Caroline du Sud

Une course serrée se dessine au Nevada, où aura lieu le second caucus, le 22 février. «Pour le moment, Joe Biden est en avance avec 25 % des intentions de vote, contre 19,5 % pour Bernie Sanders et 14 % pour Élizabeth Warren, a précisé Vincent Boucher. Si Sanders devait faire bonne figure, ce serait en grande partie grâce au soutien important qu’il reçoit de la communauté latino-américaine.»

En Caroline du Sud, où se dérouleront des primaires le 29 février, l’enjeu est la mobilisation de la communauté afro-américaine, qui représente 60 % de l’électorat démocrate dans cet État, a rappelé le doctorant. «Jouissant d’un appui important auprès de l’électorat afro-américain, Biden a vu son avance sur Sanders rétrécir, tandis qu’on assiste à l’ascension pour le moins intrigante de l’homme d’affaires Tom Steyer.» 

Un parti plus divisé ?

Au cours de la discussion qui a suivi les présentations, Frédérick Gagnon a demandé aux conférenciers s’ils avaient l’impression que la ligne de fracture entre les camps progressiste et modéré au sein du Parti démocrate était plus profonde aujourd’hui qu’en 2016. «Il y a toujours eu une lutte pour le pouvoir au sein du parti, mais les divisions sont davantage officielles maintenant», a répondu Alexis Rapin. «Au-delà des divergences autour des enjeux de la santé, de l’environnement et de l’immigration, la priorité pour plusieurs militants et électeurs démocrates consiste à choisir le meilleur candidat pour battre Trump», ont souligné Daphné St-Louis Ventura et Frédérique Verreault. Abondant dans le même sens, Frédérick Gagnon a souligné que «le principal défi pour le Parti démocrate consistera à surmonter ses conflits internes et à s’unir autour d’un même objectif: vaincre le président sortant».

Quel candidat semble actuellement en meilleure posture pour remporter l’investiture démocrate? «Si Joe Biden performe bien en Caroline du Sud, cela pourrait être un indicateur des résultats à venir dans d’autres États du Sud, a observé Vincent Boucher.  C’est ce qui avait permis à Hillary Clinton de l’emporter contre Bernie Sanders en 2016.»

Selon Alexis Rapin, il ne faut pas sous-estimer la capacité de résilience de Bernie Sanders, lequel performe de mieux en mieux auprès de certaines minorités. «Sanders répète que les démocrates doivent accomplir leur révolution, comme l’ont fait les républicains en choisissant Trump. Il propose un changement de garde dans le parti, ce qui soulève beaucoup d’enthousiasme.» Pour Frédérique Verreault, tout dépendra du taux de participation des électeurs démocrates. «S’il est élevé, cela favorisera Sanders.»

Frédérick Gagnon a déclenché quelques rires en déclarant que Joe Biden, par son côté rassurant, était le candidat bouillon de poulet. «Il est moins galvanisant que Bernie Sanders. Cela dit, aux yeux de plusieurs démocrates, il est le candidat le plus susceptible de vaincre Trump, notamment dans des États clés comme la Pennsylvanie, le Wisconsin et le Michigan, ainsi que dans certains États du Sud, là où Sanders rencontre des difficultés.»

On peut écouter les interventions à la table ronde sur le Balado de la Chaire Raoul-Dandurand.

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