Une presse indépendante à Cuba

Guy Bois a mené sa recherche doctorale auprès de blogueurs et de journalistes actifs sur le web.

16 Octobre 2020 à 17H23

Série Doc en poche
Armés de leur doctorat, les diplômés de l’UQAM sont des vecteurs de changement dans leur domaine respectif.

Photo: Laurent Boursier

Guy Bois (Ph.D. communication, 2020)

Titre de sa thèse: «Revolucion, lutte de représentations, émergence de la presse indépendante et quête de liberté dans la sphère numérique cubaine»

Direction de recherche:
Serge Proulx, professeur émérite, École des médias

Enjeu social: liberté de la presse à Cuba

Journaliste depuis 35 ans, notamment aux sports (il a couvert cinq Jeux olympiques), chef de pupitre d’Espaces autochtones à Radio-Canada, Guy Bois est aussi un chercheur passionné par l’Amérique latine. En 2010, il terminait un mémoire de maîtrise sur un réseau de radios communautaires en Bolivie, où il a séjourné plusieurs années. Pour sa thèse de doctorat, il s’est rendu sur le terrain interviewer une quinzaine de blogueurs et journalistes, actifs sur le web, qui participent à l’émergence d’une véritable presse indépendante à Cuba.

Depuis la prise de pouvoir par les révolutionnaires, en 1959, l’État cubain s’est approprié le contrôle des médias et, à travers ceux-ci, le contrôle des symboles et des représentations, rappelle Guy Bois. «Fidel Castro s’est imposé comme l’incarnation de la révolution, dit-il. Il était vu comme Dieu le père, avec Che Guevara à ses côtés dans le rôle de la figure christique, celui qui donne sa vie pour que naisse l’homme nouveau. Le Saint-Esprit, c’était la presse, qui éclaire les citoyens.»

Aujourd’hui, c’est ce monopole de la représentation qui est contesté, affirme le journaliste. Depuis quelques années, en effet, on a vu apparaître sur internet de plus en plus de blogueurs qui tiennent un discours soit réformiste, soit carrément dissident par rapport à la révolution. «La révolution a toujours été contestée de l’extérieur, notamment sur les réseaux de dissidents cubains aux États-Unis, observe le journaliste, mais c’est la première fois que le monopole de la production symbolique est contesté de l’intérieur.»

Parmi les blogueurs qu’il a rencontrés, il y en a pour qui Fidel Castro est toujours considéré comme un sauveur, d’autres pour qui il est le diable, et d’autres encore qui se situent entre ces deux positions. Au fil du temps, plusieurs sont passés à la création de journaux numériques. «La qualité des journaux indépendants a permis de faire apparaître dans la sphère publique des problématiques qui, autrement, ne seraient pas discutées, dit Guy Bois : les logements vétustes qui s’effondrent, la pollution, les problèmes de santé.»

Selon lui, deux facteurs principaux expliquent l’émergence de cette presse indépendante. D’abord, le remplacement de Fidel Castro par son frère Raoul, en 2008, qui a permis une certaine ouverture. Ensuite, l’apparition des nouvelles technologies, qui ont facilité l’expression de nouvelles voix. Contrairement aux médias traditionnels, qui requièrent une importante infrastructure – imprimerie, système de distribution, etc. –, il suffit d’un ordinateur et d’un serveur pour s’exprimer sur le web. 

«Les technologies numériques présentent toutefois un grand paradoxe, remarque Guy Bois. D’un côté, elles favorisent la circulation des idées, mais, de l’autre, elles facilitent la surveillance des journalistes.»

Dans un contexte de pressions internationales et de morosité économique intérieure, la répression contre les médias à Cuba est fluctuante. «Il y a des journaux indépendants dont on permet la publication, puis qui sont fermés du jour au lendemain, dit le journaliste. Cela dépend aussi de qui s’exprime. Il est plus difficile pour l’État d’arrêter un blogueur qui est correspondant pour le grand quotidien espagnol El Mundo qu’un petit journaliste anonyme.»

L’appareil d’État n’est plus un bloc monolithique, souligne Guy Bois. À l’ambassade cubaine à Ottawa, où il avait sollicité un visa de chercheur – sans cacher son sujet sur l’apparition d’une nouvelle presse –, il avait reçu un accueil favorable. Pour des raisons qu’il soupçonne être liées au refus de l’Université de La Havane, plus «fidéliste», d’approuver son projet (il devait être invité par une université locale), il n’a jamais obtenu ce visa. Entré sur le territoire cubain avec un visa de touriste, on l’a pourtant laissé mener ses entrevues sans jamais lui mettre de bâtons dans les roues.

S’il a constaté l’émergence, sur les réseaux numériques, d’une véritable presse indépendante, le journaliste admet que son influence demeure difficile à mesurer. «Si vous êtes cubain et que vous disposez de temps sur internet, vous avez peut-être plus envie de l’utiliser pour communiquer avec votre famille ou vos amis que pour consulter des médias indépendants», note Guy Bois.

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