Décoloniser l’art autochtone

Marie-Charlotte Franco met en lumière les relations entre le Musée McCord et les artistes des Premières Nations.

17 Septembre 2020 à 18H43

Série Doc en poche
Armés de leur doctorat, les diplômés de l’UQAM sont des vecteurs de changement dans leur domaine respectif.

Photo: Étienne Savaria

Marie-Charlotte Franco
(Ph.D. muséologie, médiation et patrimoine, 2020)

Titre de sa thèse: «La décolonisation et l’autochtonisation au Musée McCord (1992-2019): les rapports de collaboration avec les Premiers Peuples et l’inclusion de l’art contemporain des Premières Nations dans les expositions.»

Direction de recherche:
Dominic Hardy, professeur au Département d’histoire de l’art

Enjeu social: la décolonisation des cultures des Premiers Peuples

Si on assiste depuis quelques années à une valorisation et à une affirmation plus importantes des cultures et des productions artistiques des Premiers Peuples au Canada, peu d'auteurs ont analysé les initiatives menées au Québec pour développer les collaborations entre les institutions muséales et les communautés autochtones. Marie-Charlotte Franco (M.A. muséologie, 2012), membre de l’Institut du patrimoine de l’UQAM, a voulu combler cette lacune.

«Par rapport à d’autres institutions muséales, notamment au Québec, le Musée McCord a joué un rôle important dans le processus de décolonisation et d’autochtonisation des savoirs et des cultures des Premiers Peuples.»

Marie-Charlotte Franco,

Chargée de cours au Département d'histoire de l'art et membre de l'Institut du patrimoine de l'UQAM

Dans le cadre de sa recherche doctorale, la diplômée a analysé les relations entre les Premiers Peuples et les institutions muséales au Canada, en particulier le Musée McCord de Montréal. «Je me suis intéressée à l’inclusion des expertises autochtones et à l’intégration de l’art contemporain des Premières Nations dans la programmation du Musée McCord», explique Marie-Charlotte Franco. Entre 1992 et 2019, cette institution a présenté en moyenne une exposition à thématique autochtone par année et a développé d’importantes collaborations avec des artistes et des groupes des Premières Nations: consultation auprès des communautés, documentation des collections, conception des expositions, intégration d’experts autochtones aux comités scientifiques, etc. «Par rapport à d’autres institutions muséales, notamment au Québec, le Musée McCord a joué un rôle important dans le processus de décolonisation et d’autochtonisation des savoirs et des cultures des Premiers Peuples», souligne la diplômée.

Sa recherche fait émerger certaines figures tutélaires, autochtones et allochtones, fortement impliquées dans la reconnaissance des Premiers Peuples par le Musée McCord. «En février dernier, rappelle la diplômée, le musée  a nommé l'historien huron-wendat Jonathan Lainey conservateur de la collection Cultures autochtones, qui comprend quelque 16 000 objets archéologiques et historiques. Il s’agit d’une forme de consécration.»

La thèse de Marie-Charlotte Franco s’inscrit dans le champ de l’histoire de la muséologie canadienne et des collaborations avec les Premières Nations. «Le mouvement d’ouverture aux communautés autochtones est le fruit d’une lutte menée par les Premiers Peuples, dès les années 1960, pour leur reconnaissance identitaire. Lors de l’Exposition universelle de Montréal, en 1967, les communautés autochtones s’étaient mobilisées pour que le pavillon des Indiens leur permette de se représenter comme elles le souhaitaient. Il y était question, notamment, de la colonisation et des pensionnats, des sujets dont on parle encore aujourd’hui.»

La jeune chercheuse étudie aussi la controverse liée à l’exposition The Spirit sings, présentée en 1988 au Glenbow Museum de Calgary, qui cristallisa les revendications des Premiers Peuples à l’égard de la communauté muséale pour mettre en valeur leur culture matérielle. «À cette occasion, des protestations avaient fusé contre l’entreprise pétrolière Shell, commanditaire de l’exposition, qui exploitait les ressources naturelles des Autochtones sur leurs territoires en Alberta.»

Cet épisode est reconnu comme étant le moment fondateur d’un renouvellement des relations institutionnelles avec les Premiers Peuples, observe Marie-Charlotte Franco. L’exposition a entraîné la création d’un groupe de travail pancanadien sur les musées et les Premières Nations, lequel publie en 1992 Tourner la page: forger de nouveaux partenariats. «Ce rapport, qui constituait un guide des bonnes pratiques, prônait un meilleur partage des connaissances, une implication des communautés autochtones dans les activités muséales, un accès amélioré aux collections et des traitements spécifiques pour certains objets. Il demeure aujourd’hui une référence.»

Chargée de cours dans le cadre du programme de maîtrise en muséologie ainsi qu'au Département d’histoire de l'art, la diplômée considère que l’enseignement universitaire doit contribuer à faire prendre conscience de la responsabilité des musées à l’égard des Premières Nations, mais aussi des différents groupes culturels et sociaux minoritaires. «Il est important que les musées leur offrent la possibilité de s’exprimer et de se raconter, une condition essentielle pour établir des relations respectueuses et ouvertes. Cela fait partie de leur fonction sociale et politique.»

Marie-Charlotte Franco estime que sa recherche doctorale a contribué à transformer sa posture intellectuelle. «En tant que chercheuse allochtone, je reconnais que mon bagage théorique est hérité des conceptions occidentales et européennes. J’inscris mes travaux dans le champ des études dites décoloniales et j’ai recours à l’apport critique de penseurs autochtones et issus des minorités, ce qui permet d’entrevoir de nouvelles perspectives.»

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