Disparitions forcées au Mexique

Bernard Duhaime s'est rendu dans l'État de Veracruz à l’invitation de la diplômée Adriana Pozos Barcelata.

20 Février 2020 à 14H20

Image: Getty

Au Mexique, la Commission nationale pour la recherche des personnes disparues a émis en début d'année un rapport officiel faisant état de 68 000 disparitions. «Cette admission a causé un scandale, mais cela constitue néanmoins un pas dans la bonne direction, c'est-à-dire la reconnaissance de l'ampleur du problème par les autorités du pays», affirme Bernard Duhaime.

Le professeur du Département des sciences juridiques s'est rendu en janvier dernier dans la région de Veracruz, au Mexique, afin de donner une conférence présentant le Groupe de travail des Nations Unies sur les disparitions forcées ou involontaires, dont il est membre depuis 2014 et président-rapporteur depuis 2017. Il y avait été invité par la diplômée Adriana Pozos Barcelata (Ph.D. science politique, 2018), dont la thèse, sous la direction des professeures Nancy Thede (UQAM) et Anahi Morales Hudon (Université Saint-Paul), portait sur les disparitions forcées. «L'idée d'aller faire des études à l'étranger, c'était de revenir au pays avec plus d'outils afin de contribuer au développement de ma région», témoigne la diplômée, jointe par courriel.

Au-delà de la persécution politique

Bernard Duhaime

La disparition forcée est considérée comme l'arrestation, la détention, l'enlèvement ou toute autre forme de privation de liberté par un État – police, armée, services de renseignements, agents corrompus – ou par des personnes qui agissent avec l'autorisation et l'appui de l'État. Niée par les autorités, la disparition est parfois accompagnée de torture ou d'exécution extrajudiciaire. «De nos jours, on ne parle plus uniquement de stratagèmes de persécution de l'opposition politique, explique Bernard Duhaime. Dans plusieurs pays, on voit de plus en plus de cas où des agents étatiques corrompus travaillent de mèche avec le crime organisé pour obtenir des renseignements ou demander une rançon aux familles.»

Au Mexique, les disparitions forcées remontent aux années 1960, lors de la répression des mouvements étudiants, raconte le professeur. Puis, au milieu des années 1990, il y a eu de nombreuses disparitions liées à la guerre contre les Zapatistes, au Chiapas. Depuis 2006, elles sont surtout liées à la guerre du narcotrafic.

Une nouvelle équipe d'enquêteurs

Après une visite du pays en 2011, le Groupe de travail des Nations Unies sur les disparitions forcées ou involontaires avait formulé une série de recommandations au gouvernement mexicain. «J'ai participé au rapport de suivi de ces recommandations en 2015. Les chiffres officiels tournaient alors autour de 31 000 disparitions et, à l’époque, le gouvernement les contestait», se rappelle Bernard Duhaime.

Dans la foulée des recommandations du Groupe de travail, le gouvernement mexicain a adopté en 2018 la Loi générale sur les disparitions forcées de personnes, les disparitions commises par des particuliers et le système de recherche de personnes. Cette loi ordonnait la création de la Commission nationale pour la recherche des personnes disparues ainsi que la création d'une commission locale pour chaque État du pays.

La commission étatique de recherche des disparus de l'État de Veracruz, dans l'Est du pays, a été parmi les premières à être officiellement mises sur pied l'an dernier. «Cette commission a pour mandat de mener à bien les actions de recherche de personnes considérées comme étant disparues ou non localisées. Et pour cela, il fallait créer une équipe qualifiée», explique Adriana Pozos Barcelata, qui est directrice du Département d'analyse de contexte chargé de comprendre les dynamiques de disparitions de personnes dans la région. «La commission n'avait pas vraiment le choix de créer une équipe entièrement nouvelle, précise Bernard Duhaime, car les enquêteurs existants étaient visiblement l'objet de nombreuses critiques quant à leur efficacité.»

Un certificat spécialisé

La commission étatique de Veracruz a été la première à créer un certificat spécialisé dans la recherche des personnes disparues, une autre obligation formulée dans la nouvelle loi. «Les premiers inscrits sont les membres de l'équipe interdisciplinaire d'enquêteurs, qui comporte des juristes et des criminalistes, mais aussi des sociologues, des psychologues et des informaticiens», précise Adriana Pozos Barcelata, co-coordonnatrice de la formation.

Adriana Pozos Barcelata (en bleu) et Bernard Duhaime, entourés des étudiants inscrits au nouveau certificat spécialisé dans la recherche des personnes disparues.

C'est dans ce cadre que la diplômée de l'UQAM a invité Bernard Duhaime à prononcer une conférence en janvier dernier. «Le travail d'Adriana est remarquable et comme il s'agit de la première formation à être créée, elle servira de modèle et sera dupliquée dans les autres États du pays», note fièrement le professeur.

Lors de son séjour à Veracruz, Bernard Duhaime a eu l'occasion de rencontrer des familles de personnes disparues ainsi que le gouverneur de l'État. «Une fois par mois, celui-ci rencontre les familles des personnes disparues et ces réunions peuvent durer 12 heures, car il écoute tout le monde, raconte-t-il. Cela démontre qu’il y a une réelle volonté politique derrière le projet.»

La pointe de l'iceberg

Bernard Duhaime se réjouit du travail amorcé, mais il reste beaucoup de chemin à parcourir. Les chiffres annoncés par le gouvernement constituent une estimation plutôt conservatrice puisqu'ils sont basés sur les informations fournies par les bureaux des procureurs de seulement 12 des 32 États du pays. «Si on ajoute le fait que la majorité des disparitions n'est pas rapportée par crainte de représailles, l'estimation du nombre total de personnes disparues présente un problème très complexe à résoudre. Heureusement, le Mexique semble vivre une période de transition avec un gouvernement sensible à la question et des jeunes qui ont de nouvelles idées pour dénouer le problème et aider les familles des personnes disparues.»

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