Djemila Benhabib: une intellectuelle engagée

L'écrivaine défend avec fougue ses convictions sur la laïcité et les droits des femmes.

18 Février 2020 à 9H47

Série L'esprit UQAM
On les reconnaît à leur audace, à leur esprit d’innovation, à leur sens de l’engagement. Ils ont «l’esprit UQAM». À l’occasion du 50e, des diplômés qui ont fait leur marque dans toutes les sphères de la société évoquent leur parcours uqamien. Cette série a été créée pour le site web UQAM: 50 ans d'audace.

Djemila Benhabib.

Depuis plus d’une décennie, Djemila Benhabib (M.A. science politique, 06) est de tous les débats entourant la laïcité et les droits des femmes. Née en Ukraine d’un père algérien et d’une mère chypriote grecque – des scientifiques libres penseurs engagés dans des luttes politiques et sociales –, elle a grandi en Algérie et connu la guerre civile des années 1990. C’est sous la menace de groupes islamistes qu’elle s’est réfugiée en France avec sa famille en 1994.

Arrivée au Québec à l’âge de 25 ans, la jeune femme a été assistante parlementaire à Ottawa, correspondante pour un journal algérien et a complété deux maîtrises, l’une en sciences de l’énergie et des matériaux à l’INRS et l’autre en science politique à l'UQAM. En 2009, elle amorce une carrière d’auteure à succès, publiant cinq essais qui dénoncent l’intégrisme musulman et les conditions de vie des femmes dans les pays arabes: Ma vie à contre-Coran (VLB, 2009), Les soldats d’Allah à l’assaut de l’Occident (H&O, 2012), Des femmes au printemps (VLB, 2012), L’automne des femmes arabes (H&O, 2013) et Après Charlie, Laïques de tous les pays, mobilisez-vous! (H&O, 2016).

Parallèlement à sa carrière d’écrivaine, elle se présente comme candidate pour le Parti Québécois aux élections de 2012 et de 2014, enseigne la géopolitique à l’UQTR et à l’Université Laval, prononce des conférences et est chroniqueuse et blogueuse pour divers médias. Même si elle réside maintenant à Bruxelles, où elle est chargée de mission pour une association visant à défendre la laïcité auprès des pouvoirs publics, l’intellectuelle continue de se prononcer sur l’actualité québécoise, tant dans les médias que sur les réseaux sociaux et même à l’Assemblée nationale, où elle a été invitée au printemps dernier à exposer sa position dans le cadre des consultations sur le projet de loi 21.

Durant votre parcours à l’UQAM, quel type d'étudiante étiez-vous?

J'étais une étudiante venant d'une autre planète. J'étais une scientifique, une physicienne, j'avais déjà une maîtrise de l'INRS en poche lorsque j'ai entamé une autre maîtrise à l'UQAM. Je découvrais le monde de la science politique et du droit international avec curiosité et ouverture. D'autant plus que sur le plan personnel, j'avais vécu des choses très fortes.

Je me souviendrai toujours de ce moment dans le cadre d'un cours sur le droit humanitaire où il était question des réfugiés. J'étais moi-même une réfugiée et personne ne le savait. Ce qu'avait traversé l'Algérie dans les années 1990 semblait étranger à notre salle de cours. J'étais inscrite à ce programme pour intellectualiser ce dont j'avais été témoin en Algérie dans mon autre vie. Pour moi, tout ce qui se disait se greffait à un vécu, à une expérience autant personnelle que collective. 

Que rêviez-vous de devenir?

Une citoyenne en mesure de donner un sens au monde auquel j'appartenais. À l'époque, j'avais déjà une vie professionnelle. Je travaillais au parlement canadien, à Ottawa, comme assistante parlementaire, et j'étais correspondante de presse pour un journal algérien francophone appelé El-Watan. J'évoluais donc dans deux univers totalement différents mais ô combien stimulants. Tout cela me permettait de garder les pieds sur terre.

Je jonglais constamment avec les horaires. J'essayais de prendre deux cours la même journée, car j'habitais à Ottawa. Quelques minutes avant la fin de mon dernier cours, le lundi vers 20h45, je prenais l'autobus pour Ottawa. Et le lendemain matin, je regagnais mon bureau au parlement. Quelle vie! 

Quel était l'endroit préféré des étudiants pour se réunir?

La machine à café. Les pauses. Pour placoter. S'échanger nos trucs. 

Pouvez-vous nommer un professeur, une phrase ou un cours qui vous a marquée?

J'ai eu d'excellents professeurs à l'UQAM. J'ai bien apprécié l'amour de Bonnie Campbell pour l'Afrique et son sens de la justice. Les minières canadiennes qui bâtissaient leurs fortunes en se foutant du droit international et en distribuant quelques cacahuètes aux populations locales, ce n’était pas vraiment sa tasse de thé. A l'évidence, elle ne faisait pas que transmettre une matière, elle incarnait son sujet avec ses foulards et ses tuniques, immensément beaux, venant de ces contrées lointaines et mystérieuses dont elle nous parlait. Si bien qu'à la fin du cours, on voulait s'y rendre.

J'étais sensible à la critique des institutions internationales onusiennes élaborée par Daniel Holly et par la rigueur d’Albert Legault concernant les phénomènes du terrorisme. Ils avaient de l'humour tous les deux, de la culture et une maîtrise parfaite de la langue. 

Comment ne pas évoquer la mémoire du regretté Thierry Hentsch, parti trop tôt. Quelle perte! Voilà quelques souvenirs pêle-mêle à travers lesquels je réalise l'immense chance que j'ai eue d'avoir croisé tous ces enseignants à la personnalité bien affirmée et aux vastes connaissances. 

Que souhaitez-vous à l'UQAM pour ses 50 ans?

De poursuivre cette magnifique aventure sociale et culturelle d'une éducation accessible aux couches populaires avec trois exigences: l'excellence académique, l’ouverture sur le monde et le rejet des courants dogmatiques et sectaires qui polluent les universités et font avorter les débats et les échanges. 

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