Documentariste: un métier menacé

Depuis 20 ans, les artisans du documentaire au Québec travaillent dans des conditions de plus en plus précaires.

9 Décembre 2020 à 10H28

Depuis le début des années 2000, le cinéma documentaire au Québec et au Canada a connu une baisse généralisée de son financement.
Photo: Getty/Images

Qui ne reconnaît pas l’importance de la place du documentaire dans la tradition cinématographique québécoise, notamment depuis l’époque du cinéma direct dans les années 1950 et 1960 ? Malheureusement, cette tradition bat de l’aile aujourd’hui, faute d’être mieux soutenue. «Les documentaristes travaillent dans des conditions particulièrement difficiles, avec des ressources de plus en plus limitées, souligne la cinéaste et professeure de l’École des médias Diane Poitras. Pourtant, l’intérêt du public pour le cinéma documentaire ne se dément pas et les festivals font salle comble.»

Avec son collègue Marc Ménard, également professeur à l’École des médias, Diane Poitras a codirigé une recherche en partenariat avec l’Association des réalisateurs et réalisatrices du Québec (ARRQ), qui porte sur les conditions de grande précarité dans lesquelles s’exerce le métier de documentariste au Québec. Coordonnée par le Service aux collectivités de l’UQAM, l’étude a été cosignée par Nathalie Trépanier et Bruno Boulianne, cinéastes documentaristes et membres du Comité documentaire de l’ARRQ, ainsi que par Fanie Pelletier, documentariste et étudiante à la maîtrise en communication.

«Basée sur des entrevues avec 26 réalisatrices et réalisateurs – 12 femmes et 14 hommes – dans différentes régions du Québec, notre recherche documente pour la première fois les conditions de pratique des documentaristes dans la province, souligne la professeure. Elle complète une étude en deux volets (quantitatif et qualitatif), dont le premier, "Le métier de documentaristes, une pratique de création menacée? Portrait des conditions de pratique de la profession au Québec en 2015", a été publié en avril 2017.»

Baisse du financement

La recherche révèle une baisse généralisée du financement du documentaire au Québec et au Canada depuis le début des années 2000, qui a affecté le nombre de productions menées à terme et leur budget. Durant cette période, Ottawa a réduit de façon draconienne les budgets des institutions de financement du cinéma documentaire, comme l’ONF et Radio-Canada, rappelle Diane Poitras. «En 2008, par exemple, le gouvernement conservateur de Stephen Harper a supprimé le Fonds canadien du film et de la vidéo indépendants qui, depuis 1991, avait versé plus de 17 millions de dollars pour soutenir les productions documentaires.» En 2007, Radio-Canada produisait, coproduisait ou participait au financement de 25 documentaires chaque année. En 2017, le nombre de documentaires soutenu par la Société d’État est tombé à 12. «Depuis l’arrivée au pouvoir des libéraux, on a assisté à une réinjection d’argent, mais cela n’a pas permis de combler les pertes subies précédemment», note la professeure.

La décroissance du financement a de multiples conséquences sur les conditions d’exercice du métier, comme l’accélération du processus de production et le tournage en équipe réduite, obligeant les documentaristes à occuper d’autres fonctions que la réalisation. Ces derniers doivent assumer personnellement des frais d’équipement, de documentation et de déplacement, et effectuer du travail non rémunéré, principalement aux étapes du développement et de la distribution.

Sans surprise, les bailleurs de fonds ont tendance à privilégier le cinéma de fiction, qui performe mieux au box office, indique Diane Poitras. «Il y a eu une diminution de 23 % du nombre de productions documentaires financées entre 2012 et 2016. Les documentaristes continuent de produire leurs films avec des bouts de ficelle et sont forcés de multiplier leurs sources de revenus ou de s’endetter.»

Par ailleurs, la complexification du marché de la distribution a pour effet d’entraîner des tâches nouvelles et des coûts supplémentaires pour les documentaristes: frais d’inscriptions aux festivals de plus en plus nombreux, qui ne sont pas pris en charge par les distributeurs, gestion de pages Facebook pour faire la promotion de leurs films, etc.

La précarité, un attribut du métier

Rares sont les documentaristes qui parviennent à vivre de leur art. Plusieurs en viennent même à considérer la précarité comme un attribut de leur métier. «Certains, par manque de ressources, cherchent à travailler le plus longtemps possible et repoussent le moment de la retraite, alors que d’autres abandonnent et se réorientent, surtout s’ils envisagent d’avoir des enfants, dit la professeure Les exigences du métier – déplacements fréquents, horaires irréguliers, revenus instables – sont difficiles à concilier avec une vie de famille.»

De nombreux documentaristes estiment que la qualité de leurs films souffre de l’accélération du rythme de production, qu’ils n’ont pas suffisamment de temps pour se concentrer sur l’aspect création de leur travail. «C’est une source de frustration importante, observe Diane Poitras. Comme les équipes de tournage sont réduites, les documentaristes doivent assumer diverses tâches qui ont peu à voir avec la réalisation: caméra, direction photo, logistique, administration. Certains décident de s’autoproduire pour se donner un meilleur salaire, mais cela signifie, là encore, des tâches supplémentaires.»

Les femmes défavorisées

Une mentalité sexiste perdure dans le milieu du documentaire. À peine moins nombreuses que les hommes, les femmes ont des revenus moins élevés. «En 2014, le salaire moyen en réalisation tournait autour de 19 000 dollars, mais celui des femmes était de 15 000 dollars. On demande aux femmes d’accomplir des choses qu’on ne demanderait jamais aux hommes, comme le prémontage et les sous-titres. Une réalisatrice-productrice nous a raconté que les producteurs et les bailleurs de fonds font davantage confiance aux réalisateurs qu’aux réalisatrices, surtout si le projet est ambitieux, et leur accordent par conséquent un plus gros budget.»

Par ailleurs, les hommes sont plus nombreux que les femmes à travailler en télévision, où les budgets et les salaires sont plus élevés.

Une profession vieillissante

Seulement 14% des documentaristes sont âgés de moins de 35 ans. On le sait, les jeunes, comme les étudiants en cinéma à l’UQAM, sont davantage attirés par la fiction en raison du prestige qui l’entoure, de son côté glamour et de sa reconnaissance sociale plus grande.

Cela dit, plusieurs programmes soutiennent les jeunes créateurs et leurs premières œuvres. «Pour le premier film, ça va, dit la professeure. Pour le deuxième et le troisième, c’est plus difficile. Tout est une question de persévérance. Les finissants des écoles de cinéma qui aspirent à une carrière de documentariste doivent parfois se tourner vers un poste d’assistant à la réalisation ou penser à devenir caméraman, preneur de son ou monteur.»

Des recommandations

L’équipe de recherche soumet plusieurs recommandations afin d’améliorer les conditions socioéconomiques et les conditions de travail des documentaristes ainsi qu’une meilleure reconnaissance de leur métier. L’un d’elles porte sur la création d’un groupe de travail réunissant les principaux acteurs du milieu – réalisateurs, producteurs, télédiffuseurs et représentants des organismes de financement – en vue de trouver des solutions à court terme. «Les gouvernements doivent d’abord réinvestir dans les institutions de financement, incluant les télédiffuseurs publics, et créer un système de redevances obligeant les géants du web à contribuer à la production du cinéma canadien», note Diane Poitras

On prône la mise en place d’un fonds dédié au cinéma documentaire qui prévoirait un financement réaliste des productions et qui respecterait les conditions de création propres à ce genre cinématographique. «Le Fonds fédéral des médias comprend un programme intitulé Point of View et plusieurs documentaristes militent pour la création d’un équivalent francophone», remarque la professeure.

L’importance du travail de développement, en amont de la production et de la réalisation, doit être mieux reconnue. C’est pourquoi l’équipe de recherche recommande le rétablissement d’un programme de la Société de développement des entreprises culturelles du Québec (SODEC) destiné aux créatrices et créateurs, et non aux entreprises de production. Les documentaristes doivent pouvoir être financés à l’étape du dépôt de leur projet avant de se trouver un producteur, comme c’était le cas auparavant.

«Il est insensé que l’on coupe les vivres au cinéma documentaire, un milieu de création et d’expérimentation effervescent où se développent des formes et des langages nouveaux, dont l’utilité sociale est reconnue, qui aide à mieux comprendre les enjeux du monde contemporain et qui a conservé l’affection du public», conclut Diane Poitras.

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