Entendre des voix: un simulateur

Philippe-Aubert Gauthier participe à un projet de création sonore qui aidera les futurs psychiatres à comprendre leurs patients.

16 Juin 2020 à 15H46

Le projet pilote LOVE a pour objectif de produire une œuvre sonore immersive afin d’aider les résidents en psychiatrie à améliorer leurs pratiques et à mieux comprendre les patients qui entendent des voix. Image de synthèse: Philippe-Aubert Gauthier

Entendre des voix est un phénomène mystérieux, même pour les psychiatres. Comment les gens aux prises avec ce problème entendent-ils ces voix venues du cerveau? Que disent-elles? Comment les décrire? Est-ce que ce sont des voix aiguës ou des chuchotements? Le projet pilote LOVE (pour Listen to Our Voices Experiment) regroupe, entre autres, un chercheur en neurosciences spécialiste de la schizophrénie, un psychiatre clinicien, un ingénieur spécialisé en acoustique et un artiste-chercheur en audio immersif, le professeur de l’École des arts visuels et médiatiques Philippe-Aubert Gauthier. Le projet pilote, qui vise à recréer l'expérience d'entente de voix au moyen d'un simulateur sonore 3D, a pour objectif de produire une œuvre sonore immersive afin d’aider les résidents en psychiatrie à améliorer leurs pratiques et à mieux comprendre les patients qui entendent des voix.

Plus les psychiatres seront au fait de ce qu’est l’expérience d’entente de voix, plus ils développeront de l’empathie. L’alliance thérapeutique entre le médecin et le patient pourrait ainsi être grandement améliorée. C’est, du moins, l’hypothèse de départ du projet, explique Philippe-Aubert Gauthier, qui participe au projet en tant que spécialiste en immersion sonore.

L’équipe de recherche est aussi constituée des professeurs de l’Université de Sherbrooke Kevin Zemmour et Sylvain Grignon (Département de psychiatrie), co-initiateurs du projet, de leurs collègues Alain Berry (Département de génie mécanique et Groupe d'acoustique de l’UdS) et Marie-Claude Jacques (École des sciences infirmières), de Sandrine Rousseau, chargée de projet au Réseau des entendeurs de voix québécois de l’Association québécoise pour la réadaptation psychosociale (AQRP), ainsi que de Laurie Pelletier, résidente en psychiatrie à l’UdS.

Entendre des voix n’est pas un phénomène qui touche uniquement les schizophrènes ou les personnes souffrant de problèmes de santé mentale. Des victimes d’abus sexuels ou des personnes âgées ayant des problèmes d’audition peuvent aussi vivre une expérience similaire. «Les voix sont subjectives, elles s’adressent aux personnes qui les écoutent, observe le Dr Kevin Zemmour, psychiatre à l’Hôpital Saint-Jérôme. Elles peuvent être négatives, mais aussi positives ou neutres. Certaines personnes aiment ces voix, puisqu’elles les aident à réguler leurs émotions.»

Une recherche transdisciplinaire, participative et inclusive

Afin de transmettre leurs connaissances expérientielles du phénomène, des «entendeurs de voix» participent également au projet. Depuis le mois de février dernier, des séances de discussion et d’échange ont lieu entre les chercheurs, les praticiens et les membres du Réseau des entendeurs de voix québécois. En raison de la pandémie, les séances se déroulent dorénavant en visioconférence. «Les entendeurs de voix sont des collaborateurs du projet au même titre que les chercheurs, explique Philippe-Aubert Gauthier. Ils sont des producteurs de connaissance, mais aussi des créateurs de contenu puisqu’ils sont amenés à jouer un grand rôle dans la création sonore.»

En écoutant les participants parler de leurs expériences, le chercheur a tenté de comprendre ce qui se passe lorsque ces derniers entendent des voix et surtout d’où ces voix semblent provenir. «Elles peuvent être entendues dans les objets, illustre Philippe-Aubert Gauthier. Il peut s’agir d’un chuchotement qui semble provenir d’un ventilateur en marche. Cette présence invisible raconterait, par exemple, une histoire vécue par la personne qui écoute.»

Des acteurs se joignent aussi au groupe lors des séances de discussion. Ces derniers sont mandatés pour interpréter les voix qui seront enregistrées par le simulateur, un mannequin, sorte de tête artificielle, muni de microphones aux oreilles. À la fin des séances, les acteurs jouent dans une mise en scène de 15 minutes, dont le scénario est rédigé par un auteur (qui est aussi un entendeur de voix) et validé préalablement par les membres du Réseau. «L'entente de voix sera captée et simulée avec des outils de l'acoustique virtuelle, dont l’enregistrement binaural, ce qui permet une expérience auditive immersive», souligne Philippe-Aubert Gauthier.

Le son binaural

L'enregistrement binaural consiste à reproduire la manière dont le son arrive jusqu’aux tympans de l’oreille. Il restitue l’écoute en trois dimensions. Le principe est d'envoyer à chaque oreille un son le plus similaire possible à celui que reçoivent les oreilles quand elles écoutent une scène sonore naturelle. «L’enregistrement binaural permet d’obtenir des sons spatialisés, comme un chuchotement près de l’oreille ou un son provenant de l’arrière», précise le professeur. 

Pour obtenir l’effet binaural, la création sonore devra être écoutée sur casque d’écoute seulement «afin de recréer la pression sonore au tympan. Un peu comme pour simuler l’effet d’écouter avec la tête de quelqu’un d’autre», poursuit Philippe-Aubert Gauthier. Selon le Dr Zemmour, il s’agirait d’un premier simulateur d’entente de voix binaural. «Il existe des simulateurs en stéréo et la plupart de ces simulateurs ont été conçus par des entendeurs de voix ou par des psychiatres. Ce simulateur binaural sera la première collaboration entre des chercheurs et des entendeurs de voix.»

Les technologies audio 3D et immersives sont associées à l’industrie du jeu et du divertissement, alors qu’elles pourraient être développées à des fins thérapeutiques ou servir à créer des applications pour le bien-être de la population, fait remarquer Philippe-Aubert Gauthier. «C’est une belle occasion d’explorer les possibilités de la création artistique au service de la santé mentale.»

À la suite de la création du projet pilote, les chercheurs espèrent pouvoir développer d’autres projets de simulateurs à plus grande échelle, disponibles en plusieurs langues et pour une variété d’expériences.

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