Être chercheuse en temps de pandémie

Dans une lettre d’opinion, une vingtaine de professeures appellent à transformer la culture universitaire.

27 Octobre 2020 à 16H34

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Illustration: Getty/Images

Dans une lettre d’opinion intitulée «Publish or Perish: des chercheuses demandent la fin de la discrimination systémique», parue récemment dans Affaires universitaires, une vingtaine de professeurs – des femmes en majorité – soutiennent que la crise sanitaire a contribué à creuser les inégalités entre les chercheuses et le chercheurs.

«Quand les services de garde et les écoles ferment, on se rend à compte quel point il devient difficile pour les femmes ayant des enfants de continuer à accomplir leurs tâches de recherche», souligne la professeure du Département de science politique Anne-Marie D’Aoust, cosignataire de la lettre. «Certes, la situation n’est pas identique pour toutes les femmes, dit la chercheuse, mais il s’agit quand même d’enjeux systémiques, qui dépassent les cas individuels. Selon les signataires de la lettre, la pandémie a mis en lumière la nécessité de transformer une culture universitaire qui, trop souvent, dessert les femmes.»

Ainsi, il est bien connu que l’avancement dans la carrière universitaire dépend de l’adhésion à une culture de la productivité scientifique, qui se mesure, entre autres, par le nombre d’articles publiés, de subventions obtenues et d’étudiants encadrés aux cycles supérieurs. Cette culture, sur laquelle repose en grande partie l’évaluation de l’excellence académique, a souvent été critiquée parce qu’elle désavantage les femmes, en particulier celles qui doivent concilier travail et famille. 

Quatre autres professeures et un professeur de l’UQAM ont également signé la lettre d’opinion: Vanessa Blais-Tremblay (musique), Natacha Godbout (sexologie), Tania Gosselin (science politique), Chiara Piazzesi (sociologie) et Vincent Romani (science politique).

Baisse de la production scientifique

«Plusieurs études montrent à quel point la pandémie a affecté les activités de recherche des femmes, davantage que celles de leurs collègues masculins», note Anne-Marie D’Aoust. On a ainsi constaté une augmentation du nombre d’articles soumis par des hommes pendant la période du confinement, comparativement à la même période en 2019, avec une diminution du côté des femmes, et ce, dans plusieurs disciplines: médecine, biologie, économie, science politique, etc. «Pour les chercheuses, une baisse de la production scientifique risque d’entraîner des conséquences durablement négatives pour la progression de leur carrière», observe la professeure.

Selon les signataires de la lettre, cette situation s’explique, notamment, par le fait que la frontière entre tâches professionnelles et tâches familiales s’est estompée durant la pandémie. En période de confinement, les chercheuses ont dû assumer dans leur vie privée une grande part de la charge mentale et émotionnelle associée à l’organisation de la vie familiale, aux tâches domestiques et aux soins des enfants. «J’ai moi-même deux jeunes enfants âgés de deux et quatre ans, dit Anne-Marie D’Aoust. J’étais directrice de programme quand la pandémie a débuté et je n’ai pas fait de recherche depuis le mois de mars dernier, notamment parce que mes enfants sont retournés à la garderie en juillet seulement. Je devais continuer d’enseigner et, en tant que directrice de programme, je ne pouvais pas négliger le bien-être des étudiants.»

Pour les femmes qui aspirent à une carrière de chercheuse, le choix d’avoir des enfants ou non se pose dès les études doctorales, remarque la politologue. «Une femme qui termine son doctorat au début ou à la mi-trentaine ne peut pas attendre 10 ou 15 ans avant de décider de fonder une famille. Si elle le fait durant ses études doctorales, cela peut freiner ses activités de recherche et nuire à ses chances d’avoir un poste. Même pour les femmes qui réussissent à devenir professeures, le choix d’avoir ou non un enfant avant l’obtention de la permanence aura nécessairement un impact sur leur carrière.»

La pandémie a également mis en relief l’importance du travail relationnel au sein des universités, dont une grande part est assumée par les femmes. Ce travail, souvent invisible et peu considéré, renvoie au mentorat et au soutien des étudiants, qui, en temps de pandémie, éprouvent le besoin d’être rassurés. «À l’UQAM, les étudiants-parents ont lancé une campagne de mobilisation auprès du corps professoral  pour lui faire connaître les difficultés auxquelles ils étaient confrontés en contexte de confinement», rappelle Anne-Marie d’Aoust.

Des recherches vulnérables

Un autre problème soulevé dans la lettre d’opinion concerne les effets du confinement sur le type de recherches effectuées par plusieurs professeures. «On sait que de nombreuses chercheuses, notamment en sciences humaines et sociales, adoptent une approche qualitative, laquelle requiert des entrevues avec des personnes, des rencontres avec des partenaires de la recherche et des enquêtes de terrain pour collecter des données, observe la professeure. Or, ces démarches, difficilement conciliables avec le confinement, ont été parfois annulées ou reportées dans le meilleur des cas. Ce n’est pas banal. L’impossibilité de collecter des données signifie l’impossibilité de publier des articles.»

Par ailleurs, on a constaté que les femmes étaient moins présentes que les hommes dans les recherches sur la COVID-19.  Selon l’article «Where are the women? Gender inequalities in COVID-19 research authorship», paru dans la revue en ligne BMJ Global Health, les femmes représentent environ un tiers de tous les auteurs ayant publié des articles liés à la pandémie depuis le début de la crise sanitaire en janvier 2020. «Ce n’est pas parce que les femmes ont moins de choses à dire sur le sujet, mais parce qu’elles ont moins de temps pour s’investir dans ces recherches», affirme Anne-Marie D’Aoust.

L’enjeu de diversité

En vertu de la Loi sur l’accès à l’égalité en emploi dans des organismes publics, les universités sont tenues d’assurer une plus grande diversité (femmes, Autochtones, minorités visibles et ethniques, personnes handicapées) parmi leurs employés, ce qui inclut les professeurs et les chargés de cours. Les comités d’embauche du personnel professoral tiendront-ils compte de l’impact de la pandémie sur les dossiers soumis par les candidates ?

«Il faut comprendre que la pandémie accentue des inégalités qui existaient avant l’éclatement de la crise sanitaire, souligne la professeure. Si la pandémie n’entraîne pas un changement dans la cuture du publish or perish, l’hypercompétitivité s’en trouvera accrue, au détriment des femmes.»

Évidemment, il ne s’agit pas d’abaisser les critères d’excellence dans l’embauche, mais de prendre en compte des critères d’équité et de diversité afin d’apprécier les diverses contributions du corps professoral. «Une des particularités de l’UQAM en matière d’embauche et de promotion, quand on compare avec d’autres universités, c’est qu’elle tient compte non seulement des apports à l’enseignement et à la recherche, mais aussi aux services à la collectivité. Cela permet de reconnaître une diversité de profils, ce qui contribue à enrichir la vie académique. On pourrait souhaiter que cette spécificité uqamienne se retrouve également dans d’autres universités», conclut Anne-Marie D’Aoust..

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