Être ou ne pas être… sur Wikipédia

Tout le monde ne peut pas avoir sa page dans l’encyclopédie en ligne… et c’est encore plus difficile pour les femmes.

19 Novembre 2020 à 18H06

Malgré le caractère libre et collaboratif de Wikipédia, l’ajout de contenus sur le site est extrêmement codifié. Photo: Wikimédia

À la fin de l’été dernier, la course au Sénat dans l’État de l’Iowa était vue comme l’une des plus chaudes des élections américaines. Opposant la très conservatrice Joni Ernst, en poste pour les républicains, à l’aspirante démocrate Theresa Greenfield, cette bataille faisait partie de celles que l’on croyait susceptibles de faire pencher la balance du pouvoir à la chambre haute. Parmi les enjeux de ce duel : l’obtention d’une page pour la candidate démocrate dans Wikipédia, l’encyclopédie en ligne la plus consultée du monde.

Selon le magazine Wired, qui a raconté cette histoire, la page d’un candidat ou d’une candidate est consultée des milliers de fois pendant la période électorale. Avoir une notice biographique sur Wikipédia constitue une formidable vitrine pour une personne qui aspire à un poste politique et qui n’est pas déjà connue du grand public.

Mais avoir sa page dans l’encyclopédie en ligne n’est pas donné à tout le monde. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, malgré le caractère libre et collaboratif de Wikipédia, l’ajout de contenus sur le site est extrêmement codifié. Si un membre de la communauté s’aperçoit qu’un article ne répond pas aux critères, il peut enclencher un processus pour le faire supprimer (un vote aura lieu). Retirée pendant plusieurs mois, la page de la candidate démocrate a été réintroduite en octobre seulement, au terme d’une bataille qui a déchaîné les passions. Cela n’a pas suffi à lui assurer la victoire le 3 novembre. Mais l’affaire Theresa Greenfield, qui a pris de l’ampleur au point de susciter l’intervention personnelle du cofondateur Jimmy Wales, demeurera un cas d’espèce au sein de la communauté wikipédiste.

Des philosophies concurrentes

«Il y a des philosophies éditoriales concurrentes au sein du mouvement», affirme Jean-Michel Lapointe, doctorant en communication, bibliothécaire au Service des bibliothèques et lui-même wikipédiste convaincu. Pour les «inclusionnistes», explique-t-il, Wikipédia est un projet évolutif. C’est d’ailleurs son dynamisme qui fait la force du mouvement: le fait qu’un article, une fois mis en ligne, même s’il n’est pas parfait, peut toujours être amélioré, peaufiné. Les «suppressionnistes», note le bibliothécaire, sont plus à cheval sur les règles. Ils favorisent des conventions rigoureuses concernant l’acceptation des articles et surveillent leur application. «C’est une dérive commune des bureaucraties, dit Jean-Michel Lapointe. Plus tu comprends le système, plus tu peux l’exploiter à tes fins. Ça devient une sorte de "procédurite".»

« C’est une dérive commune des bureaucraties. Plus tu comprends le système, plus tu peux l’exploiter à tes fins. Ça devient une sorte de "procédurite". »

Jean-michel lapointe,

bibliothécaire

Il faut dire qu’en cette ère de fake news, les règles se sont resserrées pour assurer la fiabilité de l’information contenue dans Wikipédia et empêcher les cas de «vandalisme» (la publication de fausses informations). Si tous les internautes peuvent, en théorie, ajouter des articles ou modifier des contenus existants, il existe une hiérarchie au sein de la communauté. Les membres plus aguerris ont des droits – celui de donner son avis concernant le retrait d’une page, par exemple, ou de modifier des pages très achalandées – que le néophyte ne possède pas.

«Comme tout ce que l’on fait dans Wikipédia laisse des traces, on développe une crédibilité au fil du temps, explique Jean-Michel Lapointe. Par exemple, il faut avoir fait 50 contributions pour donner son avis sur la suppression d’une page et, si on veut faire une modification sur la page de Donald Trump, il en faut 500.»

Comment fonctionne la hiérarchie wikipédienne?

Les pages de Wikipédia sont en permanence corrigées, complétées ou actualisées par des contributeurs bénévoles. Il y a actuellement plusieurs dizaines de milliers de contributeurs au site francophone de Wikipédia et plusieurs centaines de milliers du côté anglophone. La plupart des contributeurs ont un compte, bien que ce ne soit pas nécessaire pour faire des modifications à une page ou pour ajouter un article. Ceux qui ont un compte ont toutefois des droits que n’ont pas les utilisateurs anonymes, dont celui de participer aux votes communautaires (après 50 contributions à des articles). Les membres qui comptent au moins 500 modifications ont un statut particulier et des droits supplémentaires.

Il existe de nombreux autres statuts, assortis de droits spécifiques. Ainsi, les administrateurs sont des contributeurs qui comptent déjà plusieurs mois de participation et qui sont élus par leurs pairs. Parmi leurs prérogatives, ils peuvent supprimer des pages, bloquer ou débloquer une page, et aussi bloquer un contributeur, lorsque les règles de l'encyclopédie ne sont pas respectées. Les administrateurs peuvent aussi être appelés à régler des conflits entre contributeurs.

Le test de la notoriété

Selon une règle spécifique concernant les politiciens, seules les personnes en poste peuvent avoir leur page, à moins d’être déjà des personnalités connues. Comme ce n’était pas le cas de Theresa Greenfield, une mère de famille devenue femme d’affaires sans grande notoriété, la candidate démocrate se retrouvait automatiquement disqualifiée. Considérant l’attention médiatique suscitée par sa course, et l’importance de l’enjeu, on a finalement décidé, en haut lieu, de tenir un vote. Mais ce n’est pas à l’unanimité que les administrateurs appelés à se prononcer ont convenu de lui accorder sa page. Pour certains, Theresa Greenfield ne passait tout simplement pas le test de la notoriété. Advenant une défaite de sa part, avaient-ils argumenté, son étoile pâlirait bien vite.

« Quand tu veux créer un article, tu te demandes d’abord si tu as des sources pour l’appuyer. »

En dehors de la scène politique, il existe différentes règles définissant la notoriété nécessaire pour entrer dans Wikipédia. «Quand tu veux créer un article, tu te demandes d’abord si tu as des sources pour l’appuyer, dit Jean-Michel Lapointe. Ces sources peuvent être de deux provenances: soit des publications scientifiques validées par des pairs, soit des médias d’envergure nationale. Elles doivent aussi s’inscrire dans la durée. Pour créer une page, il faut trouver des sources de qualité sur une période de deux ans.»

Des règles qui défavorisent les femmes

Ces règles ont le mérite d’éviter la multiplication de pages consacrées à des personnalités bénéficiant d’un buzz éphémère, souligne le bibliothécaire. Mais elles constituent des barrières à l’entrée pour les personnes qui ont traditionnellement plus de difficulté à être publiquement reconnues. Au premier chef, pour les femmes. 

«Un autre exemple de cet enjeu, c’est celui de l’affaire Strickland», mentionne Jean-Michel Lapointe. La physicienne canadienne Donna Strickland a fait son apparition sur Wikipédia en 2018… le jour où elle a remporté un prix Nobel. Toutes les tentatives pour créer une page à son nom avaient auparavant été rejetées. Le physicien français Gérard Mourou, avec lequel la chercheuse partage son prix Nobel, avait, quant à lui, sa page depuis 2005.

«Wikipédia est une encyclopédie qui fait la synthèse de la documentation existante, rappelle le bibliothécaire. Pour créer une page sur quelqu’un, on doit avoir des sources centrées sur cette personne et, bien souvent, quand il s’agit d’une femme, on n’en trouve pas.»

Même si une chercheuse a publié des dizaines d’articles dans des revues scientifiques prestigieuses, cela ne suffit pas, explique Jean-Michel Lapointe. Il faut que des articles aient été publiés sur elle. «C’est très difficile de créer des pages sur des scientifiques, observe le bibliothécaire, car même s’ils se citent beaucoup entre eux, il est rare qu’on écrive des articles sur eux. Et c’est encore plus vrai pour les femmes.»

En 2017 et 2018, Jean-Michel Lapointe a organisé des activités en collaboration avec le Réseau québécois en études féministes pour accroître la visibilité des femmes sur Wikipédia. En 2017, l’activité visait à augmenter le nombre de pages sur des Québécoises issues du monde des arts. En 2018, on a refait l’exercice pour les chercheuses d’ici dans le domaine des sciences humaines. 

« En 2017, seulement 16% des biographies en français étaient consacrées à des femmes sur Wikipédia. Aujourd’hui, on est à 18,5%. Si on veut augmenter cette proportion, il faut des sources. Voilà pourquoi il est important que les journalistes et les universitaires écrivent sur les femmes! »

«En 2017, seulement 16% des biographies en français étaient consacrées à des femmes sur Wikipédia, note Jean-Michel Lapointe. Aujourd’hui, on est à 18,5%. Si on veut augmenter cette proportion, il faut des sources. Voilà pourquoi il est important que les journalistes et les universitaires écrivent sur les femmes!»

Passionné par le projet d’encyclopédie collaborative, le bibliothécaire a organisé de nombreuses formations destinées aux aspirants wikipédistes. «Tout le monde utilise Wikipédia, mais peu d’utilisateurs connaissent ses règles, dit-il. Il y a une sorte de littératie à développer sur Wikipédia.» 

Jean-Michel Lapointe a aussi mis sur pied des ateliers et autres activités pour faire connaître l’UQAM sur Wikipédia dans plusieurs langues et aussi pour amener les Uqamiens et Uqamiennes à mieux intégrer Wikipédia dans leurs activités pédagogiques. En août dernier, ces efforts lui ont valu d’être admis au Cercle d’excellence du Réseau de l’Université du Québec.

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