Une expérience de solidarité

La professeure Jade Bourdages raconte son périple en mer avec de jeunes adultes en réinsertion sociale.

3 Novembre 2020 à 14H12

La professeure Jade Bourdages a participé à une expédition sur le Saint-Laurent avec de jeunes adultes en réinsertion sociale, âgés de 18 à 30 ans. Ici, deux participants font une manoeuvre sur le Beaupré (le mât placé à l'avant sur le navire).  
Photo :Jade Bourdages.

«Un voyage extraordinaire dans un environnement exceptionnel!, lance Jade Bourdages. N’eût été de mes engagements professionnels, je serais restée encore plus longtemps.» La professeure de l’École de travail social est revenue enchantée de son périple de 14 jours (du 4 au 19 octobre derniers) sur le Saint-Laurent à bord du voilier-école à vocation environnementale Écomaris. Spécialiste en intervention jeunesse, elle a accompagné neuf jeunes adultes âgés de 18 à 30 ans inscrits au programme de réinsertion sociale Cabestan.

Offert en partenariat avec les Carrefours jeunesse emploi du Québec, ce programme permet d’organiser, chaque année, cinq expéditions avec de jeunes adultes provenant de divers horizons. Les objectifs sont d’appuyer des jeunes aux prises avec diverses difficultés – faible scolarisation, pauvreté, dépendances de toutes sortes, itinérance – et de briser leur isolement social.

Deux semaines avant le départ, les participants ont dû, pandémie oblige, suivre un protocole de sécurité. «Chacun devait réduire ses échanges avec d’autres personnes et subir un test de dépistage de la COVID-19, explique Jade Bourdages. Durant tout le voyage, nous avons constitué sur le bateau une sorte de bulle sociale. Sans possibilité d’aller sur terre, nous avons appris à vivre en groupe.»

Le voilier est parti de Québec pour mettre le cap sur le golfe du Saint-Laurent. Il s’est dirigé vers l’Île aux Lièvres, puis vers l’Île aux Coudres, Tadoussac et le fjord du Saguenay. «Malgré le froid et quelques journées de pluie, les conditions météorologiques ont été généralement clémentes, note la professeure. Tout correspondait à ce que nous avions imaginé à propos des voyages sur les mers brumeuses du Nord.»

Durant la traversée, les membres de l’équipage ont donné des cours portant sur les manœuvres de navigation, la météo et les changements climatiques, les marées et les mammifères marins. «Tout le monde, moi y compris, participait aux différentes tâches et manœuvres, dit Jade Bourdages. Il n’y pas eu de conflit majeur. Le fait de vivre ensemble 24 heures sur 24 dans un espace restreint incitait à être solidaire les uns des autres. Nous étions soucieux de préserver une ambiance agréable et de respecter l’intimité de chacun, si importante dans un contexte de proximité physique.»

Des trajectoires diverses

La chercheuse dit avoir été frappée par la diversité des trajectoires des jeunes, filles ou garçons. «Certains s’identifiaient comme des personnes queer ou transgenres. D’autres n’avaient jamais été en contact avec des gens issus des communautés LGBTQ. C’était impressionnant de les voir discuter des conditions de vie des membres des minorités sexuelles.».

Avant le voyage, Jade Bourdages s’était fixé pour tâche d’avoir des entretiens non formels avec les jeunes participants afin de mieux comprendre leurs parcours personnels. «Je n’ai pas cherché à susciter des conversations au moyen de questions préparées à l’avance. J’étais plutôt en position d’écoute et d’observation. Puis, à la fin du voyage, j’ai eu des rencontres individuelles avec chacun des jeunes. Cela m’a permis d’échanger avec eux sur leurs trajectoires, leurs difficultés et leurs valeurs.»

Le programme Cabestan correspond en tout point à la philosophie d’intervention de la professeure. «Avec les jeunes en difficulté, on utilise trop souvent les interventions cliniques, basées sur l’approche individuelle. Malgré toutes les précautions prises pour éviter les relations de pouvoir, ces interventions ont des finalités, inconscientes ou non avouées, de normalisation sociale.» Jade Bourdages privilégie les interventions de groupe, qui permettent de s’engager au quotidien dans des activités concrètes avec les jeunes. «Ce type d’intervention est moins intrusif. Il favorise l’entraide mutuelle et facilite les relations de confiance.»

À la découverte de soi et des autres

Tous les jeunes qui ont participé à une expédition à bord de l’Écomaris par le passé ont raconté à quel point cette expérience leur avait permis de développer une meilleure estime de soi, de se découvrir des forces ou des habiletés qu’ils ne soupçonnaient pas, comme le sens du leadership ou la capacité de travailler en équipe et de relever des défis.

Ce fut encore le cas cette année, constate la chercheuse. «J’avais apporté du matériel pour dessiner et un appareil photo polaroid avec l’idée de confectionner un journal de bord collectif. L’un des participants s’est mis à dessiner les portraits de chacun des membres de l’équipe. Pour valoriser son travail, nous avons organisé une sorte de vernissage le dernier soir. Cette personne a aussi appris à faire des réparations mécaniques sur le bateau. Chacun a pu mesurer la contribution qu’il pouvait apporter au groupe, et vice-versa.»

Au cours du voyage, des complicités et des liens amicaux se sont noués entre certains participants. «Une personne souffrant de dépression saisonnière a exprimé au groupe son besoin de soutien avec l’arrivée prochaine de l’hiver et a demandé aux participants s’ils étaient intéressés à faire avec elle des activités au retour du voyage, raconte Jade Bourdages. Une jeune femme m’a demandé si j’accepterais de la diriger à la maîtrise dans l’éventualité où elle retournerait aux études.»

Le blues du retour

Tous les participants ont éprouvé différents états d’âme durant le périple. «Au début, on vit une certaine euphorie. Puis, à mi-chemin, on a l’impression de manquer d’intimité et les travers des autres nous tapent un peu sur les nerfs.» Sur le chemin du retour, la professeure a même perçu dans le groupe un état de fébrilité, mêlé à de la mélancolie.

«Après avoir vécu une expérience aussi intense, il est normal de se sentir un peu déprimé au retour, remarque Jade Bourdages. La perspective de retrouver la maison et de replonger dans la routine après avoir connu une vie de groupe dans un environnement enchanteur, ça donne un petit coup de blues.» Pour plusieurs jeunes, le retour au bercail signifiait aussi se confronter de nouveau avec leurs difficultés. «Pour moi, cela a constitué un levier de discussion avec eux», observe la chercheuse.

Le meilleur moment du voyage est survenu sur le chemin du retour. «C’est à ce moment que la force des liens interpersonnels s’est le plus manifestée. Nous avons eu deux soupers et deux soirées mémorables. Aucune conversation ne s’est déroulée uniquement entre deux ou trois individus.»

Prochaines étapes

Au cours de la prochaine année, Jade Bourdages assurera un suivi auprès des jeunes. «J’aurai des rencontres individuelles avec tous les participants de l’expédition pour dresser un bilan de l’expérience. Je les accompagnerai dans la poursuite de leurs objectifs, qu’il s’agisse de trouver un emploi ou de retourner aux études. Une participante m’a fait part de son rêve de participer à des auditions pour être acceptée dans une école de cirque. Je l’accompagnerai donc dans ses démarches et l’aiderai à trouver un mentor.»

Deux anciens participants du programme Cabestan, qui exercent aujourd’hui des métiers maritimes, rencontreront les jeunes durant les deux prochaines semaines pour témoigner de leur parcours. Le réseau des carrefours jeunesse-emploi, en collaboration avec le programme Cabestan, offre des bourses pour les personnes intéressées par ces métiers.

La professeure envisage également d'organiser des activités bénévoles avec les jeunes participants de l’expédition. Ces derniers pourraient partager leur expérience avec des jeunes dans des écoles et dans des centres jeunesse, tout en respectant les consignes sanitaires.

Il y a longtemps que Jade Bourdages n’avait pas fait d’intervention de terrain avec un groupe de jeunes. «Ce fut un privilège de revivre ce type d’expérience et j’ai hâte de partager ça avec mes étudiantes et étudiants en travail social, dit-elle. J’espère qu’Écomaris disposera un jour de moyens et de ressources supplémentaires afin que davantage de jeunes aient accès à ces expéditions.»

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