De terre et de roches

La Galerie de l’UQAM présente une exposition sur la transformation du paysage par la main de l’homme.

3 Mars 2020 à 16H06

Katja Davar aime combiner des contenus scientifiques et des motifs empruntés à divers contextes ou à différentes époques. Le tout donne des œuvres complexes, poétiques ou oniriques.
Photo :Nathalie St-Pierre

Présentée à la Galerie de l’UQAM, l’exposition These Rooms of Earth and Stones met en relation le travail récent du professeur de l’École des arts visuels et médiatiques (ÉAVM) Michel Boulanger (M.A. arts plastiques, 1992) et de l’artiste britannique Katja Davar autour du thème commun de la transformation du paysage par les technologies. L’événement est mis en œuvre par la commissaire allemande Simone Scholten.

Des idées en lien avec l’écologie, l’économie et la science servent souvent de point de départ aux réflexions artistiques de Katja Davar. Ces réflexions sont ensuite traduites en dessins de grande taille et en animations produites de façon méticuleuse. Dans son travail, Katja Davar, qui est aussi professeure en dessin expérimental à la University of Applied Sciences de Mayence, en Allemagne, aime combiner des contenus scientifiques et des motifs empruntés à divers contextes ou à différentes époques. Le tout donne des œuvres complexes, poétiques, voire oniriques ou mythologiques.

«Katja Davar et moi privilégions le dessin comme forme d’art, observe Michel Boulanger. Nous partageons également un amour du noir et blanc, à la base du dessin. L’animation et l’image en mouvement font aussi partie de notre pratique.» Michel Boulanger a connu Katja Davar dans le cadre de l’exposition collective Marqueurs de subduction, présentée en 2011 à la Galerie B-312. L’événement était organisé par le Grupmuv, laboratoire de recherche création en dessin et image en mouvement que le professeur a cofondé avec ses collègues Gisèle Trudel et Thomas Corriveau.

La série de quatre dessins sur papier collé (I am Sublime, I am Unique, What the Mountains Should Have Said, Royal Calligraphy et Truly Triumphing Technologies, 2020) évoque les couches transversales de la formation des paysages tout en s’inspirant des schémas et des diagrammes de coupes que l’on peut voir dans les rapports préparés par les industries gazières afin de déterminer le potentiel des terres exploitables. «Les travaux de Katja Davar illustrent le paysage vu en coupe, tandis que j’aborde de mon côté le paysage vu à la surface», fait remarquer Michel Boulanger. L’ensemble de l’œuvre constitue une véritable critique de l’extraction sans limite des sols faite souvent sans respect pour l’environnement et les populations avoisinantes.

Trois dessins font référence à d’autres œuvres de paysage réalisées durant la Renaissance, période où les peintres, en particulier les Italiens, découvrent la nature comme toile de fond. Suspendues au plafond, d’immenses œuvres textiles, créées spécifiquement pour la Galerie de l’UQAM, représentent quant à elles des formations sédimentaires ou rocheuses. La courte vidéo ludique Daughters of Time (2018) présente une famille de roches en pyrite, ce cristal cubique et lustré qui est souvent confondu avec l’or. Les petites pépites dansent, jouent et se chamaillent entre elles.

Machinerie agricole et installation industrielle

Michel Boulanger s’intéresse aux paysages agricoles et cultivés, qui agissent comme des métaphores de l’éternelle compétition entre l’humain et la nature, la technologie et l’environnement. Dans ses œuvres, des dessins semi-figuratifs réalisés à la main cohabitent avec des graphiques vectoriels monumentaux générés par ordinateurs qui servent de base à des animations 3D ou à de volumineux dessins sculpturaux.

Le corpus Obsolète (2015-2018) exploite le thème de la machinerie agricole. «Ou plutôt de la ruine de la machinerie, précise le professeur. La série Obsolète, c’est l’idée de l’obsolescence, de la machinerie laissée à l’abandon et qui effectue un retour graduel à la terre.» À partir de modèles 3D complexes, l’artiste élimine couche après couche, afin qu’il ne reste que la forme, que la structure du modèle, soit son «squelette», en quelque sorte. «Je ruine la représentation que je veux faire en laissant des trous, des coupes ici et là», note l’artiste. Les œuvres ressemblent au final à des dessins techniques tirés d’un manuel d’utilisation, mais en version plus éclatée, puisqu’on y trouve d’infinis réseaux de lignes inachevées, entremêlées. En examinant plus attentivement les toiles abstraites, elles finissent par dévoiler leur contenu: roues, pompes, tuyaux…

La pièce hybride Retombées (2020) s’inspire pour sa part des installations pétrochimiques et de leurs enchevêtrements complexes de tuyaux, de réservoirs et de valves. Toujours selon le même processus de travail qui permet d’en dévoiler le «squelette», le dessin-sculpture prend une forme semi-cylindrique et est complété par un réseau de tuyaux de plomberie, ce qui lui donne des airs d’une citerne positionnée au sol.

L’œuvre d’animation Girations 1, Rouler (2017-2019) met en scène un tracteur luttant pour ne pas se faire engloutir par un sol marécageux. La machine semble prise en otage dans cette boue. Appuyée par une bande sonore dramatique, la chorégraphie rappelle les efforts acharnés des humains pour dompter la planète...

Que fait-on avec la machinerie agricole désuète et les installations en ruine? Vaut-il mieux les détruire, les laisser aller à vau-l’eau, les récupérer ou les enfouir en risquant de contaminer les sols et l’eau? «Ce sont des questions qui peuvent être soulevées en observant les œuvres présentées dans le cadre de These Rooms of Earth and Stones, reconnaît Michel Boulanger. Ces œuvres n’abordent pas la question environnementale de front et ne livrent pas de message, mais elles font réfléchir.»

La Galerie de l’UQAM organise, le 17 mars prochain, une visite commentée en présence de Michel Boulanger et de l’historienne de l’art et chargée de cours au Département d’histoire de l’art Véronique Leblanc, de 17 h 30 à 18 h 30. L’exposition se termine le 21 mars prochain.

Incursion dans l’univers de l’infertilité

Heidi Barkun a regroupé sous vitrines muséales du matériel médical tiré de vrais protocoles de FIV appartenant à des participantes.
Photo: Nathalie St-Pierre

Dans la petite salle attenante à la Galerie, l’artiste transdisciplinaire et candidate à la maîtrise en arts visuels et médiatiques Heidi Barkun propose une incursion dans le monde de la fécondation in vitro (FIV) avec l’exposition LET’S GET YOU PREGNANT! Heidi Barkun y a aménagé un salon convivial et chaleureux: tapis, chaises, plante, sofas rembourrés, lampes. Une installation sonore d’une durée de six heures présente une trentaine de témoignages, dont le sien, de femmes ayant fait l’expérience de traitements de fertilité infructueux. L’une regrette de s’être ouverte à une collègue de travail au sujet de ses difficultés de conception. Une autre jeune femme raconte l’isolement qu’elle s’est imposé volontairement pour ne pas avoir à rencontrer les enfants de ses amies et des membres de sa famille. «J’en venais à fuir les femmes enceintes, les familles et même les couples, puisque tôt ou tard, ces derniers deviendraient aussi parents…» 

Heidi Barkun a aménagé un salon convivial et chaleureux: tapis, plante, chaises, sofas rembourrés, lampes.  Photo: Nathalie St-Pierre

Dans un deuxième temps, Heidi Barkun a regroupé sous vitrines muséales du matériel médical tiré de vrais protocoles de FIV appartenant à des participantes – des fioles de médicaments, des seringues, des timbres et autres comprimés d’hormones, des tampons désinfectants – ainsi que des objets personnels des participantes: images d’échographie utérine, bottines de nourrisson, literie pour poupons ou extrait tiré d’un journal intime. Cette série d’objets permet aux visiteurs de prendre conscience de la lourdeur du processus d’une FIV tout en faisant pénétrer dans l’univers plus intime –  et douloureux – de celles qui ont pour noms Thalie, Heidi, Anna, Emilie ou Marie-Hélène, et qui ne sont jamais devenues mamans. 

Le 21 mars prochain, Heidi Barkun offrira le thé aux visiteurs dans le cadre de la dernière journée de présentation de l’exposition, de midi à 18 h.

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