Faire un bébé à trois

Raphaële Noël met en lumière l’expérience des donneuses d’ovules et des parents receveurs.

8 Décembre 2020 à 15H21, mis à jour le 9 Décembre 2020 à 11H15

Raphaële Noël et son équipe de recherche ont interrogé des couples hétérosexuels infertiles devenus parents grâce à un don d’ovules. Photo: Getty images

Comment se construit l’identité des parents dont l’enfant a été conçu grâce à un don d’ovules? Comment les liens de filiation entre les parents et leur enfant se développent-ils? Comment les donneuses perçoivent-elles les enfants nés grâce à leur don? La professeure du Département de psychologie Raphaële Noël et son équipe de recherche ont interrogé des couples hétérosexuels infertiles devenus parents grâce à un don d’ovules dirigé ainsi que des donneuses pour mieux comprendre l’expérience de faire un enfant et de devenir parents… à trois.

Lors des entretiens menés par Raphaële Noël et la postdoctorante Marie-Alexia Allard, une psychologue spécialisée en périnatalité et en fertilité, les participants et participantes étaient invités à dessiner un génogramme libre, une forme d’arbre généalogique. «Le procédé permet de placer l’histoire racontée par les donneuses et les couples receveurs dans un arbre généalogique», explique la professeure, qui dirige le Laboratoire de recherche Parentalités et enfant en développement. Huit couples receveurs et une dizaine de femmes ayant fait un don d’ovules dirigé ont pris part à la recherche.

Les couples infertiles qui optent pour le don d’ovules sortent d’un parcours éprouvant en clinique de fertilité et ont vécu au moins une perte périnatale ou une fausse couche. «Ils sont très angoissés et ne pensent pas encore à l’enfant, mais bien au fait de devenir des parents, de construire cette identité», décrit la professeure. La plupart des couples interrogés ont fait appel au don d’ovules dirigé (il existe aussi le don d’ovules anonyme), ce qui signifie qu’ils connaissent les donneuses. «Il peut s’agir d’une collègue de travail, d’une sœur, d’une amie, d’une connaissance ou encore d’une femme rencontrée sur les réseaux sociaux», illustre Raphaële Noël.

Les participants et participantes à la recherche étaient invités à dessiner un génogramme libre, une forme d’arbre généalogique. Le modèle de génogramme libre ci-dessus représente un cas fictif de donneuse.  Illustration: Raphaele Noel, Marie-Alexia Allard et Gabrielle Pelletier 

Inventer une histoire de conception

Comme il n’existe pas encore de modèle ou de représentation sociale de ce type de configuration familiale, les parents receveurs, et même les donneuses, ont besoin de se «fabriquer» un récit des événements, un narratif de l'expérience, et de pouvoir le raconter à l’enfant pour que ce dernier puisse mieux comprendre ses origines. «Nous vivons dans une culture qui n’a pas encore intégré cette manière de fabriquer des bébés, constate la professeure. Le fait de se raconter l'histoire de conception donne aussi aux parents un sens à leur vécu.»

Pour nommer à la fois leur expérience et leur relation particulière avec la donneuse, les familles créent un lexique. «Dans certaines familles, on désigne la donneuse par le terme de "marraine" ou de "fée"», illustre Raphaële Noël. Les donneuses doivent elles aussi travailler à définir leurs liens avec la famille et l’enfant. «Elles peuvent traiter l’enfant comme un neveu ou une nièce», dit la chercheuse. Les donneuses occupent une place importante dans l’histoire de conception, puisque ce sont elles qui permettent au couple de devenir parents. «Elles contribuent à la naissance de parents», relève Raphaële Noël. Contrairement à la croyance, c'est plutôt un choix mutuel et souvent ce sont elles qui choisissent les futurs parents, et non l’inverse, en fonction des valeurs qu’elles partagent avec le couple receveur. «Elles ont à cœur le bien-être de l’enfant.»

Se construire une identité maternelle

Le narratif de conception est une étape importante pour la construction de l’identité parentale. En particulier pour la mère. Son identité parentale est plus fragile, étant donné qu’elle porte un enfant qui n’a pas le même matériel génétique qu’elle (contrairement au père) et qui ne lui ressemblera pas physiquement. «Habituellement lors de la conception naturelle, c’est le père qui n’est jamais certain d’être le géniteur de l’enfant, alors qu’ici, c’est la mère qui vit cette incertitude», fait remarquer la chercheuse.

La mère de l’enfant né d’un don d’ovules doit faire le deuil d’une filiation biologique. «Il y a un travail d’adoption psychique à faire, précise la professeure. Oui, la grossesse fait en sorte que la femme devient mère, mais elle doit devenir mère de cet enfant-là aussi tout en apprivoisant cette part étrangère introduite dans son corps. La mère doit d’abord se raconter qu’elle est une mère pour se sentir mère.» Même s’il est le père biologique de l’enfant, le père peut tout de même traverser une phase similaire de deuil. «Un père nous a confié qu’il a dû faire une croix sur l’idée d’avoir une fillette ressemblant à sa femme», témoigne Raphaële Noël.

«Habituellement lors de la conception naturelle, c’est le père qui n’est jamais certain d’être le géniteur de l’enfant, alors qu’ici, c’est la mère qui vit cette incertitude.»

RAPHAËLE NOËL,

Professeure au Département de psychologie

Pour renforcer son identité maternelle, la future mère doit obtenir du soutien de son conjoint et de la donneuse. «C’est un cas où l’identité maternelle se coconstruit, observe Raphaële Noël. Le conjoint peut lui répéter qu’elle seule est la mère de son enfant. La donneuse, quant à elle, peut lui réitérer son appui en lui affirmant qu’elle lui a donné ses ovules et qu’elle ne se sent pas, par le fait même, la mère de l’enfant.»

Une relation d’entraide

La recherche a démontré qu’il existe une histoire relationnelle et affective entre les donneuses et les couples receveurs. «Il s’agit d’une relation qui se situe quelque part entre le coup de foudre et la relation d’affaires, fait remarquer la chercheuse. Il y a beaucoup de choses à discuter et à négocier, de la manière dont les traitements vont se passer à l’implication de la donneuse suite au don.» Les couples et les donneuses s’accompagnent mutuellement, en particulier les femmes. «De nombreuses donneuses et receveuses deviennent complices. Pendant le prélèvement des ovules, la receveuse sera sur place pour soutenir la donneuse, par exemple, explique Raphaële Noël. Les hommes jouent un rôle plus périphérique. «Ils sont davantage dans la logistique. Ils sont présents d'une autre manière, servent de chauffeurs après la ponction d’ovules effectuée à la clinique de fertilité, par exemple, mais ils ne seront pas présents dans la salle de prélèvement.»

«Nous sommes loin du scénario fantasmatique de la donneuse rivale qui s’immisce dans le couple pour venir voler le bébé!»

RAPHAËLE NOËL,

Professeure au Département de psychologie

Bien qu’elles soutiennent les receveuses, les donneuses préfèrent ne pas être impliquées pendant la grossesse. «La plupart ont peur de faire ombrage à la mère, de constituer une menace, avance Raphaële Noël. Nous sommes loin du scénario fantasmatique de la donneuse rivale qui s’immisce dans le couple pour venir voler le bébé!» Les donneuses ont besoin d’être reconnues pour leur geste, mais, paradoxalement, elles minimisent aussi ce geste, tant elles veulent rester discrètes pour ne pas nuire à la mère.

Réparer l’histoire familiale

Pourquoi décide-t-on de donner ses ovules, ses précieux gamètes disponibles en quantité si limitée? Dans la plupart des cas, il s’agit, en fait, d’un acte de réparation. «Plusieurs donneuses ont vu des proches souffrir d’infertilité, perdre un enfant ou faire une fausse couche, constate la professeure. Elles ont été sensibilisées au problème. Le don est un moyen pour ces femmes de venir ainsi réparer l’histoire familiale.» (NDLR: le génogramme fictif représenté ci-dessus en est un exemple.)

Selon la chercheuse, les donneuses ont besoin de prendre le temps de réfléchir à leur geste et de prendre conscience du bénéfice d’un tel don. «L’accompagnement psychologique leur donne l’occasion de s’exprimer au sujet de leur geste, de comprendre pourquoi elles ont fait cela, de faire surgir des motivations inconscientes, note Raphaële Noël. Elles peuvent se réapproprier leur geste, y donner un sens et renforcer leur estime de soi.» Pour l’enfant, l’histoire que raconte la donneuse, le narratif de don, comme l’appelle la chercheuse, vient compléter le narratif de ses parents et celui de sa conception. «L’enfant pourra prendre connaissance des motivations de la donneuse et comprendre pourquoi elle a aidé ses parents.»

Au même titre que les couples receveurs, les donneuses d’ovules doivent aussi bénéficier de l’accompagnement psychologique offert dans les cliniques de fertilité, affirme Raphaële Noël. «On doit s’assurer du bien-être psychologique des donneuses. C’est une manière de faire de la prévention.»

La professeure publiera bientôt les résultats de sa recherche dans un numéro spécial (Penser les origines) de la revue scientifique internationale Enfances Familles Générations (EFG). Plus tôt cette année, Raphaële Noël a coécrit deux chapitres de livre, l’un sur le fait de devenir parent grâce à la procréation assistée, l’autre sur la rencontre avec le bébé né d'un don d'ovules. Intitulé Les défis des familles aujourd'hui, l’ouvrage est dirigé par Salvatore D'Amore, professeur à l'Université libre de Bruxelles (éditions de Boeck, 2020).

Un autre volet de la recherche de la professeure s’intéressera aux enfants des participantes et participants interrogés. «Ils sont encore petits, mais, dans quelques années, nous aimerions recueillir leurs témoignages, au moyen du dessin et du jeu et ainsi mieux connaître la réalité des enfants nés de dons d’ovules», précise Raphaële Noël.

Outiller le personnel des cliniques de fertilité

Dans le cadre de ses recherches doctorales, l’étudiante Gabrielle Pelletier (B.A. linguistique, 2017) documente le vécu des professionnels des cliniques de fertilité. Grâce à cette recherche, la professeure espère pouvoir offrir une formation au personnel de ces cliniques, incluant les médecins, les infirmières, les embryologistes et les secrétaires, dans le but de mieux comprendre leur réalité tout en les aidant aussi à mieux comprendre celle des parents receveurs. «Les embryologistes doivent parfois appeler les couples pour leur signaler qu’aucun des embryons retenus n’a survécu, illustre la professeure. Ce qui a des conséquences dévastatrices sur le couple. Ces professionnels trouvent cela difficile et ont besoin d’être outillés pour informer les gens tout en les soutenant.»

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