Groupes communautaires et pauvreté au féminin

À Montréal, la pauvreté touche particulièrement les femmes immigrantes, racisées, monoparentales et vivant avec un handicap.

27 Novembre 2020 à 16H55

La recherche s'est intéressée aux conditions de pauvreté des femmes à Montréal et aux pratiques des groupes communautaires qui leur viennent en aide.Photo: Getty/Images

La pauvreté touche une personne sur cinq sur l’île de Montréal, selon Centraide. Être pauvre, c’est ne pas avoir les ressources nécessaires pour satisfaire ses besoins essentiels, comme se loger, se nourrir et se vêtir. «À Montréal, les femmes sont sur-représentées parmi les personnes en situation de pauvreté, en particulier les femmes immigrantes, racisées, monoparentales et vivant avec un handicap, lesquelles subissent simultanément plusieurs formes de discrimination», souligne la professeure du Département de sociologie Leila Celis.

Avec sa collègue Audrey Dahl, du Département d’éducation et formation spécialisées, et la professeure Laurie Gagnon-Bouchard, de l’Université du Québec à Trois-Rivières, Leila Celis a codirigé la recherche «Groupes communautaires et femmes en situation de pauvreté à Montréal». Coordonnée par le Service aux collectivités de l’UQAM, cette étude a été menée en partenariat avec le Comité femmes du Comité des organismes sociaux de Saint-Laurent (COSSL) et la Table des groupes de femmes de Montréal, qui réunit une cinquantaine d’organismes œuvrant, entre autres, dans les domaines de l’employabilité, de la santé, du logement et de la lutte contre les violences faites aux femmes.

«Nous nous sommes intéressées aux conditions de pauvreté – revenu, emploi, intégration sociale – des femmes à Montréal et aux pratiques des organismes communautaires qui leur viennent en aide, notamment à la façon dont ils prennent en compte l’intersectionnalité des formes de domination et de discrimination vécues par les femmes immigrantes, racisées, monoparentales et en situation de handicap», explique la professeure.

Les chercheuses ont fait une recension de la documentation produite par les groupes communautaires sur les enjeux concernant les femmes et la pauvreté, tenu des groupes de discussion avec des travailleuses communautaires et réalisé un sondage en ligne auprès de femmes vivant dans des quartiers défavorisés de Montréal, afin d’avoir un profil des femmes immigrantes, racisées, monoparentales et en situation de handicap.

«Des études ont montré que les femmes continuent d’avoir des revenus moins élevés que les hommes et occupent en plus grand nombre des emplois précaires et à temps partiel, ce qui les empêche de bénéficier d’avantages sociaux, tels que des congés payés et des assurances médicales.» 

Leila Celis,

Professeure au Département de sociologie

Féminisation de la pauvreté

La féminisation de la pauvreté à Montréal s’inscrit dans une réalité globale qui, depuis les années 1990, s’est consolidée dans les pays dits développés, à la faveur du démantèlement de l’État-providence, rappelle Leila Celis. «Des études ont montré que les femmes continuent d’avoir des revenus moins élevés que les hommes et occupent en plus grand nombre des emplois précaires et à temps partiel, ce qui les empêche de bénéficier d’avantages sociaux, tels que des congés payés et des assurances médicales. De plus, elles consacrent un plus grand nombre d’heures au travail domestique, à l’éducation des enfants et aux soins aux personnes en perte d’autonomie.»

Les données de la recherche montrent que le fait, pour une femme pauvre, d’être en situation de handicap, monoparentale, immigrante ou racisée entraîne une marginalisation à la fois économique, social et culturelle. «La grande majorité des femmes en situation de handicap qui ont répondu à notre sondage ont un revenu inférieur à 20 000 dollars par année et éprouvent des difficultés à s’intégrer au marché du travail et au milieu scolaire, observe la professeure. Par ailleurs, confrontées à des attitudes xénophobes ou à des préjugés racistes, les femmes immigrantes et racisées peinent à trouver un emploi correspondant à leur niveau de scolarité ou à leurs qualifications.»

Les informations recueillies grâce au sondage indiquent que les femmes en situation de pauvreté contactent les groupes communautaires pour obtenir de la nourriture et de l’information sur les services offerts, pour recevoir de l’aide pour les enfants, pour rompre l’isolement, avoir accès à un logement abordable et trouver un emploi. Les facteurs pouvant faciliter la fréquentation des organismes communautaires par les femmes sont, par ordre d’importance: une meilleure connaissance des organismes et de leurs services, des heures d’ouverture en soirée ou en fin de semaine, une plus grande diversité de services et des services de garde pour favoriser la participation aux activités.

«Plusieurs groupes communautaires adoptent une perspective intersectionnelle en prenant en compte la diversité et l’imbrication des réalités vécues par les femmes.»

Recension documentaire

La recension documentaire (écrits, illustrations et vidéos) visait à établir une sorte de portrait des connaissances que possèdent les organismes communautaires à propos des réalités vécues par les femmes en situation de pauvreté.

Les principaux enjeux qui apparaissent dans les documents touchent la pauvreté et l’austérité, le travail, la conciliation travail-famille, la santé, la violence, le logement, l’itinérance et la retraite. «La pauvreté y est généralement décrite comme le fruit d’inégalités causées par des discriminations structurelles qui défavorisent les femmes, non seulement économiquement, mais aussi socialement, politiquement et culturellement, remarque Leila Celis. Plusieurs groupes communautaires adoptent une perspective intersectionnelle en prenant en compte la diversité et l’imbrication des réalités vécues par les femmes.»  

Groupes de discussion

Les groupes de discussion mis sur pied par les chercheuses ont réuni une vingtaine de travailleuses œuvrant au sein de divers groupes communautaires, comme Action des femmes handicapées, le Centre des femmes de Montréal, les Ateliers habitation Montréal, Femmes du monde à Côtes-des-neiges et le Service d’orientation et de recherche d’emploi pour l’intégration des Femmes au travail. «La grande majorité des travailleuses adoptent une approche féministe et cherchent à répondre aux besoins individuels et collectifs des femmes, partagent des idéaux de justice et militent pour construire une société démocratique et égalitaire», note la professeure.

Les rencontres ont permis d’avoir des échanges sur les types d’interventions auprès des femmes. Certaines consistent en des activités de formation, notamment sur les droits des femmes et sur le féminisme, en lien avec des problèmes sociaux. D’autres visent à favoriser l’intégration sociale des femmes, notamment au marché de l’emploi. On compte également des activités de représentation et de défense des droits des femmes par des interventions auprès des décideurs et des médias, ou par des actions de mobilisation.

«Les travailleuses communautaires ont mentionné que, malgré le manque de ressources, les activités et services offerts répondent en général aux attentes et aux besoins des femmes, note Leila Celis. Nous avons pu constater qu’elles ont développé une compréhension de la diversité des conditions et expériences vécues par les femmes. Elles souhaitent d'ailleurs que les femmes issues des minorités - ethniques, racisées, sexuelles - soient mieux représentées au sein du mouvement communautaire.»

Défis à relever

Les chercheuses ont identifié des défis auxquels sont confrontés les organismes communautaires afin de rejoindre un plus grand nombre de femmes. Sans surprise, le sous-financement constitue une priorité.

«C’est d’autant plus important que ces groupes doivent desservir de nouvelles populations et assurer la prestation de services que l’État a progressivement délaissés en raison des politiques d’austérité et de privatisation que l’on a connues au cours des 10 dernières années», souligne la chercheuse. Il faut aussi que les programmes d’aide correspondent aux besoins sur le terrain. «Le ministère de l’Immigration, par exemple, priorise le financement de services visant l’intégration des nouvelles arrivantes qui ont le statut d’immigrante. Or, ce statut ne comprend pas les personnes demanderesses d’asile, une nouvelle catégorie d’immigrantes dont la présence est de plus en plus importante au Québec. Grâce aux pressions exercées par les groupes communautaires, un financement minimal est maintenant accordé pour accompagner ces personnes.»

Le mouvement communautaire a aussi pour défi de s’attaquer aux causes structurelles de la pauvreté, relève Leila Celis. «Les groupes communautaires ne peuvent pas se contenter de distribuer des paniers alimentaires. Ils exercent un rôle d’organisation et de mobilisation et doivent intervenir sur le plan politique en inscrivant leur action dans une perspective de changement social. Ils seront ainsi en mesure de rejoindre des femmes qui, même si elles ne vivent pas dans la précarité, peuvent se sentit interpellées par les inégalités économiques et sociales.»

Le mouvement communautaire doit intégrer dans ses actions les revendications d’une diversité de femmes, comme celles concernant les droits des femmes immigrantes, racisées et des minorités sexuelles.

Enfin, les chercheuses estiment que les groupes communautaires doivent contribuer à changer la perception que certaines femmes peuvent avoir du féminisme. «Il s’agit de montrer que le féminisme n’est pas un mouvement monolithique en lutte contre les hommes, mais un mouvement pluriel qui se bat pour l’égalité entre les sexes et pour la justice sociale, des enjeux qui concernent toutes les femmes», dit Leila Celis

PARTAGER