Un métier en voie de disparition?

Dans Le journaliste béluga, le doctorant Mathieu-Robert Sauvé s’interroge sur l’avenir de sa profession.

5 Octobre 2020 à 15H33

«Je ne suis pas sûr que la démocratie soit bien servie par la disparition des journalistes. J’ai donc décidé de réfléchir à la profession journalistique et de me demander ce que serait une société sans journalistes.» Mathieu Robert-SauvéPhoto: Getty images

Quand Mathieu-Robert Sauvé a commencé dans la profession journalistique, il y a une trentaine d’années, le paysage médiatique était riche en publications de toutes sortes: journaux, magazines, revues spécialisées. «Je faisais de la pige pour des médias que j’admirais. Maintenant, il n’y en a plus que très peu», observe le doctorant au Département de communication sociale et publique, qui est également reporter à Forum, le journal de l’Université de Montréal.

Cette observation sur la disparition progressive des médias est au cœur du dernier essai qu’il vient de faire paraître, Le journaliste béluga (Leméac). À l’image du mammifère marin, le journaliste est-il condamné à disparaître avec son écosystème? Avec la fuite des revenus publicitaires vers les réseaux sociaux, la mise en faillite des journaux et la transformation du monde médiatique, le journalisme est-il un métier en voie d’extinction?

En fait, sa réflexion a d’abord porté sur les fausses nouvelles qui envahissent les médias sociaux, où aucun journaliste n’est affecté à la vérification de l’information, où il n’y a pas de chef de pupitre pour filtrer les contenus. Son livre est d’ailleurs inspiré en partie par le mémoire de maîtrise qu’il a complété sur le sujet des fausses nouvelles à l’Université de Sherbrooke. 

«La question de l’avenir des médias me préoccupe, dit le doctorant. Je ne suis pas sûr que la démocratie soit bien servie par la disparition des journalistes. J’ai donc décidé de réfléchir à la profession journalistique et de me demander ce que serait une société sans journalistes.»

Un sombre panorama

L’ouvrage dresse un sombre panorama de la profession journalistique. Selon la CSN, rapporte-t-il, 43% des emplois dans le secteur de la presse écrite ont été perdus au Québec entre 2009 et 2015. Au Canada, 16 500 emplois auraient disparu entre 2008 et 2016. Et le phénomène ne se limite pas à nos frontières. Partout, les journaux et magazines écrits disparaissent, entraînant avec eux des milliers d’emplois de journalistes.

Ces derniers sont amenés à se recycler dans divers domaines, dont celui des relations publiques, un secteur en pleine expansion. Pendant que les journalistes perdent leurs emplois, les relationnistes ont vu leur nombre augmenter de 35% entre 2009 et 2016, selon un article d’Infopresse cité par l’auteur. Mathieu-Robert Sauvé consacre d’ailleurs une section de son ouvrage à la relation d’amour-haine entre journalistes et relationnistes, avec, d’un côté la méfiance légendaire des journalistes envers les relationnistes et, de l’autre, le besoin qu’ils ont les uns des autres. L’auteur cite, entre autres, une étude de la professeure de l’École des médias Chantal Francœur qui démontre la dépendance des journalistes à l’égard des contenus produits par les relationnistes.

Même s’ils travaillent tous les deux à communiquer de l’information, les objectifs du journaliste et du relationniste ne sont pas les mêmes, souligne l’auteur. «Quand on a eu pour mandat d’informer la population de manière équilibrée et complète, devenir le porte-parole d’une entité commerciale ou publique qui a intérêt à cacher certains aspects de sa gouvernance est assurément un changement de cap, écrit-il. Cela n’empêche pas qu’on puisse être honnête des deux côtés de la clôture, mais il faut reconnaître que les balises ne sont pas les mêmes.» 

De multiples menaces

De moins en moins nombreux, les journalistes ne sont pas seulement menacés par la disparition de leur écosystème. «Ils sont tués, ils sont muselés, ils sont mis à pied, ils sont manipulés, dit Mathieu-Robert Sauvé. C’est très grave ce qui se passe sur la scène journalistique internationale en ce moment.» Dans de nombreux pays comme le Mexique, la Russie ou l’Inde, des journalistes sont intimidés, torturés ou tués pour avoir rapporté de l’information, rappelle l’auteur. Aux États-Unis, le président dénigre constamment la profession, traitant les journalistes «d’ennemis du peuple».

« Un reporter, cela coûte cher, et cela rapporte moins qu’un chroniqueur. »

Mathieu Robert-sauvé,

Doctorant en communication

Si les journalistes disparaissent avec les journaux et magazines, ils s’effacent aussi au sein des médias, observe le doctorant. «Un reporter, cela coûte cher, dit-il, et cela rapporte moins qu’un chroniqueur.» Mathieu-Robert Sauvé déplore la multiplication des colonnes d’opinions, qui remplacent des pages autrefois consacrées aux nouvelles, aux faits et à l’enquête. Selon lui, «la subjectivité a atteint un point de saturation» et cette profusion de «Je-me-moi» correspond tout à fait à l’ère des médias sociaux où règnent les influenceurs.

Avec des chapitres sur le journaliste scientifique (une sous-espèce particulièrement menacée), les faits divers ou le journaliste sportif (la seule catégorie qui a encore le vent dans les voiles, quoique pas forcément pour les bonnes raisons), l’auteur se penche sur différentes facettes de ce métier indispensable au fonctionnement de la démocratie. «En informant la population, dit-il, les journalistes donnent aux citoyens les clefs pour faire des choix éclairés, du moins en régime démocratique.»

Un fossé

Peut-on trouver des solutions à la crise des médias et sauver les journalistes de l’extinction? «J’ai évité de répondre parce que je ne serais pas très optimiste, avoue Mathieu-Robert Sauvé. Ma crainte, c’est qu’il se crée un fossé entre une élite très bien informée et le reste de la population pour qui Radio-Canada, TVA, Alexis Cossette-Trudel et le reste, c’est pareil. Ce n’est pas vrai, tout ne se vaut pas.»

« Ma crainte, c’est qu’il se crée un fossé entre une élite très bien informée et le reste de la population pour qui Radio-Canada, TVA, Alexis Cossette-Trudel et le reste, c’est pareil. »

Il faut apprendre aux jeunes à bien s’informer, croit le doctorant, car le problème des fausses nouvelles qui circulent dans les médias sociaux (leur principale source d’information) est bien réel. L’hiver dernier, note-t-il, le professeur du Département de communication sociale et publique Alexandre Coutant a d’ailleurs donné le premier séminaire sur les infox (un autre nom donné aux fake news) dans le cadre du cours Questions, enjeux et débats actuels de la communication. 

Dans le cadre de son doctorat, Mathieu-Robert Sauvé s’intéresse aux mesures adoptées pour réguler le phénomène. Sa recherche porte sur une loi française visant à combattre la manipulation de l’information. Adoptée en 2018, cette loi a pour but de faire cesser, pendant les trois mois précédant une élection, la diffusion d’informations trompeuses délibérément publiées dans le but de faire pencher la balance du scrutin à venir.

L’enjeu des fausses nouvelles est d’autant plus grave, souligne Mathieu-Robert Sauvé, qu’il a une incidence sur la confiance du public dans le journalisme. «Aux États-Unis, les sondages révèlent que la confiance envers les médias est en déclin, écrit-il. Cette baisse coïncide avec la croisade de Trump contre les fake news. Le président contribue à miner la réputation des médias et à discréditer la presse. »

D’où l’importance de trouver des moyens pour combattre les infox. Or, peu de pays ont adopté des mesures en ce sens. Comme la loi française sera appliquée pour la première fois lors de la prochaine campagne présidentielle, dans deux ans, Mathieu-Robert Sauvé ira étudier ses effets sur place. À suivre en 2022!

D’ici là, le Laboratoire sur la communication et le numérique prévoit organiser une table ronde sur la thématique du Journaliste béluga. L’événement, qui doit avoir lieu cet automne, sera annoncé sur la page Facebook de la Faculté de communication.

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