Où est passée la gentillesse?

Pour se sortir du marasme ambiant, pratiquons l’amabilité, plaide la psychologue et professeure Pascale Brillon

13 Novembre 2020 à 11H36

La Journée de la gentillesse est célébrée le 13 novembre dans une vingtaine de pays, incluant le Canada.  Photo: Getty Images

La Journée de la gentillesse est célébrée le 13 novembre dans une vingtaine de pays, incluant le Canada. Pour l’occasion, les gens sont invités à poser des gestes bienveillants et à s’engager dans une pratique quotidienne de la gentillesse. Créé par l’ONG World Kindness Movement, en 1997, l’événement fait référence à un mouvement né au Japon dans les années 1960, dont l’objectif était de remettre au goût du jour la gentillesse et le fait de prendre soin des autres.

Le thème de cette année met l’emphase sur l’empathie envers les personnes provenant de diverses origines, de religions et de milieux économiques différents. En raison des commémorations des attentats du 13 novembre 2015, la France, où l’événement gagne de plus en plus d’adeptes, célèbre pour sa part la Journée de la gentillesse un peu plus tôt, soit le 3 novembre.

Au Québec, malgré la déclaration à l’Assemblée nationale en 2019 du député Sébastien Schneeberger, enjoignant les Québécois à s’approprier la Journée de la gentillesse, l’événement demeure méconnu. Cela n’empêche pas la professeure du Département de psychologie Pascale Brillon (Ph.D. psychologie, 1999), une spécialiste des troubles anxieux et de la résilience, de croire au bien-fondé de cette journée. «Avec sa grisaille et le retour du froid, le mois de novembre amène son lot de défis, fait-elle remarquer. Prendre soin des autres est un bon remède contre l’isolement et le repli sur soi.»

Les gens perçoivent parfois la gentillesse comme une faiblesse. «Pourtant, les études démontrent que les personnes ayant une grande intelligence émotionnelle réussissent mieux  sur le plan professionnel, relève Pascale Brillon. L’intelligence émotionnelle, c’est aussi la capacité de s’occuper d’autrui, d’être à l’écoute des autres et d’être gentil.»

Les dernières années ont vu apparaitre un durcissement des messages de haine sur les réseaux sociaux et dans la société en général, observe la professeure. Et ce phénomène n’est pas étranger à l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. «C’est quand même incroyable qu’un chef d’État incite les gens à la haine et en fasse la promotion sur les médias sociaux, en se moquant des personnes handicapées, par exemple», poursuit-elle. Devant la répétition de tels gestes, les gens finissent par accepter et  banaliser l’intimidation et la violence. «On finit par croire que c’est possible d’agir ainsi», regrette-t-elle.

La dureté ambiante peut nous influencer. «L’idée qu’il faut se créer une carapace pour survivre parce que le monde est ainsi fait est fausse, assure la psychologue. Il faut se méfier de cette croyance, qui contribue au climat social de dureté.»

L’élection à la présidence du démocrate Joe Biden, que plusieurs décrivent comme «un gentleman doté d’une grande résilience», devrait contribuer à changer les choses. «En faisant fi du décorum, Donald Trump a désacralisé la fonction présidentielle, note Pascale Brillon. Avec l’arrivée du nouveau président, il est possible de croire que l’étiquette, la courtoisie et l’empathie seront à l’honneur. Cela aura un impact positif sur la société.»

Pandémie et irritabilité

La pandémie semble aussi avoir joué un rôle dans le climat social. Les gens sont plus déprimés, anxieux et irritables depuis les débuts de la crise sanitaire, constate la professeure. L’adversité a beaucoup d’impact sur l’irritabilité et celle-ci se traduit bien souvent par un manque de gentillesse. « Il y a une exaspération qui s’est installée avec la pandémie qui perdure et le fait que personne ne sait quand la crise va se terminer», remarque la chercheuse. En mai dernier, elle a effectué une recherche afin de mesurer les symptômes de détresse chez les professionnels en santé mentale et de les comparer avec ceux de la population.  «Le niveau d’irritabilité est plus marqué chez les professionnels en santé mentale, qui sont des ressources de première ligne et sont témoins d’une grande détresse, affirme Pascale Brillon. La situation est plus grave encore dans les zones rouges et à Montréal, en particulier.» La recherche a été menée en collaboration avec les professeurs Alison Paradis et Frédérick Philippe, du Département de psychologie, Marie-Claude Geoffroy, du Centre de recherche Douglas, et Isabelle Ouellet-Morin, de l'Institut universitaire en santé mentale de Montréal.

En cette période difficile, des valeurs comme la courtoisie, l’empathie et la patience semblent être reléguées aux oubliettes. Pourtant, le soutien social est très important pour renforcer la résilience et la capacité à faire face à l’adversité. «On a besoin de prendre soin les uns des autres pour traverser la crise. Chaque personne, chaque  geste compte», martèle-t-elle.

Pascale Brillon suggère des gestes simples (et sécuritaires!) à exécuter au quotidien: prendre le temps de téléphoner à une personne chère qui vit une épreuve, envoyer des fleurs ou préparer un repas pour quelqu’un,  faire les emplettes pour une personne âgée ou rencontrer un ami (à deux mètres de distance) dans un parc, par exemple. Ce n’est pas toujours facile avec la vie trépidante d’aujourd’hui, concède la professeure, mais il faut faire l’effort. «Agir avec gentillesse, ça devient contagieux. Il ne suffit pas seulement de dire à une personne qu’on l’aime ou lui envoyer un cœur en émoji sur sa page Facebook pour son anniversaire. Il faut aussi démontrer son attachement», conclut Pascale Brillon.

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