La Russie exclue pour deux ans des compétitions sportives

Les athlètes qui n'ont jamais été convaincus de dopage pourront toutefois concourir sous bannière neutre. 

21 Décembre 2020 à 9H48

Série L'actualité vue par nos experts
Des professeurs et chercheurs de l'UQAM se prononcent sur des enjeux de l'actualité québécoise, canadienne ou internationale.

Selon la presse sportive russe, la décision du Tribunal arbitral du sport risque de «détruire» l'athlétisme, le biathlon et probablement aussi le ski de fond pour de nombreuses années.
Photo: Donat Sorokin/TASS via Getty Images

Le Tribunal arbitral du sport (TAS) a annoncé le 17 décembre dernier que la Russie est exclue pour deux ans de toutes les compétitions sportives internationales. Les athlètes russes qui n'ont jamais été convaincus de dopage pourront toutefois concourir sous bannière neutre. «Dans la presse russe, on observe deux types de réaction, note le professeur du Département d'histoire Jean Lévesque. Sans surprise, le gouvernement affirme que la punition est injuste. La presse sportive, elle, estime que cette décision va "détruire" l'athlétisme, le biathlon et probablement aussi le ski de fond pour de nombreuses années.»

Jean Lévesque observe que le président Vladimir Poutine a été prompt à faire remarquer que les trois juges du TAS qui ont rendu la décision provenaient de l'Australie, de la France et de l'Italie. «Cela fait quelques années déjà que le président multiplie les discours anti-occidentaux. Il n'allait pas s'en priver pour défendre la Russie dans ce dossier.» 

Le nouveau ministre des Sports, Oleg Matytsine, nommé en janvier dernier, y est allé d'une déclaration pour le moins sibylline. «On peut traduire ses propos par "Mieux vaut une fin atroce qu'une atrocité sans fin", laissant sous-entendre qu'il valait mieux que cette histoire se termine enfin même si la sanction est brutale», explique le professeur. 

L'histoire depuis Sotchi

La saga du dopage russe remonte à novembre 2015, lorsque l'Agence mondiale antidopage (AMA) a publié un rapport accablant sur l'athlétisme russe, jugeant plus que probable que le gouvernement ait donné son assentiment à un système de dopage. Ce rapport faisait suite aux déclarations de deux lanceurs d'alerte russes exilés à propos d'une stratégie de dopage à grande échelle.

Quelques mois avant les Jeux olympiques de Rio, au printemps 2016, c'était au tour de l'ancien directeur du laboratoire antidopage de Moscou, Grigory Rodchenkov, de dévoiler les dessous du système de dopage mis en place lors des Jeux d'hiver de Sotchi en 2014. Un nouveau rapport commandé par l'AMA faisait alors état d'un système de dopage organisé pour une trentaine de sports entre 2011 et 2015. «Le Comité international olympique n'avait pas voulu trancher puisqu'on était à trois semaines des Jeux olympiques et on avait annoncé que chaque fédération internationale pouvait décider d'exclure ou non les athlètes russes des compétitions s'ils ne pouvaient pas prouver être "propres"», rappelle Jean Lévesque. 

À la fin de l'année 2017, le CIO bannit le Comité olympique russe et retire 13 médailles remportées à Sotchi. Le TAS casse une partie des sanctions à dix jours de l'ouverture des Jeux d'hiver de PyeongChang, en Corée du Sud, en février 2018. Un peu plus de 150 athlètes russes y participent sous bannière neutre. 

L'AMA a voulu avoir accès aux données du laboratoire antidopage de Moscou pour faire la lumière sur le scandale, ce qui a donné lieu à un jeu de négociations pendant un peu plus d'un an. La Russie a accepté mais l'AMA s'est aperçu que les données avaient été falsifiées. Un comité indépendant recommande alors une exclusion de 4 ans des compétitions internationales.

«On a l'impression qu'à chaque fois que les Russes cherchent à s'en sortir, ils s'enfoncent davantage, analyse Jean Lévesque. Avec toutes les implications géopolitiques d'une telle décision, si le Tribunal arbitral du sport a décidé d'exclure la Russie pour deux ans, c'est que les preuves sont accablantes.»

Cette décision vient anéantir à toutes fins utiles les efforts de diplomatie sportive déployés par la Russie depuis les Jeux de Sotchi, qui avaient été suivis par l'organisation de la Coupe du monde de football à l'été 2018. En plus de tous les championnats mondiaux, la Russie ne pourra officiellement participer aux Jeux olympiques d'été de 2021 ni aux Jeux olympiques d'hiver de 2022.

Un dopage centralisé

Le dopage n'est pas nouveau dans l'univers du sport international. Dans les années 1920, on faisait déjà état de rumeurs de dopage au Tour de France, raconte Jean Lévesque. Et c'est en 1928 que la Fédération d'athlétisme annonce son intention de lutter contre ce fléau. «Mais avant la fin des années 1980, on n'attrapait jamais les meilleurs. C'était toujours les 7e, 8e ou 9e qui se faisaient prendre, jamais le premier... jusqu'à Ben Johnson aux Jeux de Séoul en 1988.»

La création de l'Agence mondiale antidopage en 1999, dans la foulée de l'affaire Festina au Tour de France 1998, a donné plus de mordant aux sanctions (et de moyens pour prendre en défaut les tricheurs). «Si les Russes se sont fait prendre, c'est parce que leur système de dopage est centralisé comme il l'était à l'époque du Bloc de l'Est durant la Guerre froide, analyse le professeur. Ça ne veut pas dire qu'il n'y a pas de dopage dans le monde occidental, au contraire, mais le phénomène se déroule au niveau des équipes et ce sont des cas individuels qui sont pris en flagrant délit.»

La grande question est de savoir quelles seront les prochaines actions de l'AMA. «Osera-t-elle s'attaquer aux sportifs chinois ?», demande Jean Lévesque. La Russie a organisé les Jeux olympiques, elle a voulu que ses athlètes y brillent, et l'on connaît la suite. Les Jeux d'hiver de Pékin s'ouvriront le 4 février 2022. À suivre...

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