Points de presse: la série de l'heure

Les conférences de presse du premier ministre présentent toutes les caractéristiques d'une bonne série, analyse Pierre Barrette.

21 Mai 2020 à 16H17

Série COVID-19: tous les articles
Les nouvelles sur la situation à l'Université entourant la COVID-19 et les analyses des experts sur la crise sont réunies dans cette série.

Le premier ministre François Legault lors du point de presse du 21 mai 2020.Photo: Nathalie St-Pierre

Même si les plateformes de visionnement en ligne comme Netflix, Tou.tv ou Club illico connaissent un succès gigantesque en ces temps de confinement, la télé traditionnelle n'est pas complètement dépassée. «Au Québec, le point de presse quotidien du premier ministre démontre à quel point la télévision demeure le médium par excellence pour l'information en direct», observe le professeur Pierre Barrette, directeur de l'École des médias.

Les conférences de presse de François Legault, diffusées simultanément à TVA, Radio-Canada, LCN et RDI, figurent parmi les émissions les plus regardées depuis la fin mars. Celle du 5 avril dernier, par exemple, a été vue par 2 735 000 téléspectateurs! «Le réflexe actuel, à savoir se tourner vers la télévision, rappelle notre réaction collective lors d'une autre crise majeure, celle du verglas de 1998, souligne Pierre Barrette. À l'époque, les points de presse du premier ministre Lucien Bouchard et du p.-d.g. d'Hydro-Québec, André Caillé, avaient été des facteurs de médiation positifs. L'équipe de communication du premier ministre Legault a adopté le même plan de match: un rendez-vous télévisuel quotidien, toujours à la même heure.»

Ce rendez-vous présente toutes les caractéristiques d'une bonne série, affirme ce spécialiste de la télévision. Pas surprenant que certains chroniqueurs l'aient rebaptisé District 13 h ou La fin du monde est à 13 h. «Il y a des personnages familiers, des éléments nouveaux, des interactions, des déceptions et des attentes. Bien sûr, le contenu demeure essentiellement informatif et le nombre élevé de décès est tragique, mais tout ce qui entoure la livraison du message s'apparente à ce que l’on retrouve dans la fabrication d’une série télé. Et les commentaires que cela suscite sur les réseaux sociaux, à l’engouement que génère un bon feuilleton!»

Un héros flamboyant

Parmi les trois héros principaux de cette série, le premier ministre Legault et la ministre de la Santé et des Services sociaux, Danielle McCann, sont plutôt sobres et peu télégéniques, mais le directeur national de santé publique, le docteur Horacio Arruda, lui, est flamboyant. «La caméra l'aime et il sait comment s'en servir, analyse le professeur. Comme on dit, il est kid kodak.» Ce n'est pas un hasard si quelques-unes de ses interventions (l'aplatissement de la courbe, les tartelettes portugaises) sont devenues virales sur les médias sociaux, faisant l'objet de mèmes et autres parodies sympathiques, mais aussi de critiques virulentes (sa danse avec Rod le Stod). «Comme il l'a lui-même mentionné à Tout le monde en parle dimanche dernier, le docteur Arruda vient de saisir la portée de la télévision au Québec, note Pierre Barrette. Les téléspectateurs adorent leurs vedettes et leurs personnalités publiques, mais ils n'attendent qu’un faux pas pour les démolir. C'est comme ça chaque année avec le Bye Bye... »

Les points de presse nous donnent parfois l'occasion de voir et d'entendre de nouveaux personnages, comme la vice-première ministre et ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, le ministre de l'Éducation et de l'Enseignement supérieur, Jean-François Roberge (B.Éd. éducation au préscolaire et enseignement au primaire, 1996), le ministre de l'Économie et de l'Innovation, Pierre Fitzgibbon, ou la ministre responsable des Aînés et des Proches aidants, Marguerite Blais (Ph.D. communication, 2005). «Si on reprend le schéma actanciel qui nous était enseigné au secondaire pour analyser la structure narrative des récits, ce sont là des adjuvants qui aident nos trois héros dans leur quête visant le rétablissement de la santé publique au Québec», analyse avec humour Pierre Barrette.

Et les journalistes, que nous ne voyons jamais à l'écran? «Ce sont, bien sûr, les méchants, car ils posent sans cesse les mêmes questions pour embêter les héros, rigole le chercheur. Plus sérieusement, je pense que le grand public découvre pendant cette crise le travail crucial qu'effectuent les journalistes au quotidien. D'ordinaire, on ne voit que les topos ou les articles une fois en ondes ou publiés, mais pas toute la rigueur et la persévérance que cela demande.»

Comme dans toute bonne série, les héros qui avaient la sympathie du public au début de leur quête rencontrent désormais de plus en plus d'obstacles sur leur chemin. Lasse du confinement et inquiète, la population questionne les décisions gouvernementales et transpose une partie de sa sympathie... sur les méchants journalistes qui cherchent la vérité! «L'identification aux différents protagonistes fluctue au fil de l’action», note le professeur.

Un modèle mixte

La consommation de contenus télévisuels est en hausse constante depuis des années, fait remarquer Pierre Barrette. «Ce sont les modes de consommation qui ont changé. Autrefois la télévision de flux, ou en direct, était reine, alors qu'aujourd'hui la télévision de stock, que l'on peut regarder n'importe quand, s'est imposée.» Or, le modèle économique de la télé traditionnelle était basé sur un rendez-vous à heure fixe: on vendait aux publicitaires un auditoire captif. «À partir du moment où l'on regarde nos émissions en rattrapage, que ce soit sur un téléviseur ou sur un appareil mobile, ce modèle économique ne tient plus», ajoute le professeur.

Le modèle mixte actuel – des plateformes gratuites qui imposent des publicités et des plateformes par abonnement – sera probablement transitoire, estime le spécialiste.

Une communion sociale

D'ici là, il restera toujours quelques rendez-vous incontournables à la télévision traditionnelle. «Lorsque 2,7 millions de personnes regardent la même émission, elles prennent part à une forme de communion sociale», souligne Pierre Barrette.

Le visionnement en direct génère également ce qu'il appelle des conversations télé, et le point de presse du premier ministre n'y fait pas exception. «Ma collègue Martine Delvaux a déploré dans un billet la façon dont le premier ministre tutoie la mairesse de Montréal alors qu'il vouvoie les intervenants masculins. C'est devenu un objet de débat, au même titre que les opinions qui circulent ou que nous entendons pendant ou après un épisode d'Occupation double ou de La Voix.» Que ces conversations aient lieu en temps réel sur les réseaux sociaux plutôt qu'autour de la machine à café le lendemain matin n'y change rien. Le Québec a communié en direct à la même émission, au même point de presse.

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