Les trésors des Sulpiciens en péril

Le doctorant Jean Rey-Regazzi compte parmi les chercheurs qui s’inquiètent du sort des collections d’archives.

1 Septembre 2020 à 12H24

Le Vieux Séminaire de Saint-Sulpice situé à côté de l'église Notre-Dame dans le Vieux-Montréal.Photo: Marie-Claude Bourdon

Sous la plume de Jean-François Nadeau (Ph.D. histoire, 2004), le quotidien Le Devoir sonnait l’alarme le 19 août dernier: tout le personnel chargé de la conservation des archives et biens patrimoniaux des prêtres de Saint-Sulpice, anciens seigneurs de Montréal, a brutalement été licencié au cours de l’été. De ce fait, l’accès aux inestimables collections se trouve bloqué et, sans spécialistes pour assurer leur conservation, on ne peut que s’inquiéter pour l’avenir de ces archives qui racontent deux siècles de l’histoire de Montréal.

En août 2017, Actualités UQAM avait bénéficié d’une visite du Vieux Séminaire de Saint-Sulpice guidée par Jean Rey-Regazzi, doctorant en muséologie, médiation, patrimoine. Véritable «Voyage dans le temps», une exposition organisée à l’occasion du 375e anniversaire de Montréal par Univers culturel de Saint-Sulpice, un organisme mis sur pied pour préserver et mettre en valeur les biens patrimoniaux des Sulpiciens, permettait alors au grand public de découvrir, pour la première fois depuis 1967, quelques-uns des nombreux trésors accumulés par les prêtres au fil du temps.

Contractuel pour Univers culturel de Saint-Sulpice, Jean Rey-Regazzi a eu la surprise d’apprendre, l’an dernier, que son contrat ne serait pas renouvelé. «J’ai été le premier à faire les frais des compressions budgétaires dans les services d’archives, révèle-t-il. Contrairement à mes collègues récemment licenciés, dont certains étaient à l’emploi des Sulpiciens depuis 20 ans, je n’ai pas d’obligation au silence. Cela explique que l’on a beaucoup fait appel à moi pour parler de cette affaire dans les médias.»

Des documents précieux

Les collections des Sulpiciens renferment des documents précieux pour les historiens, des premières lettres de Maisonneuve jusqu’à la tenue des comptes de la ville, souligne le doctorant. «Les Sulpiciens ont été seigneurs de l’île pendant deux siècles, rappelle-t-il. C’est toute l’histoire de Ville-Marie que l’on peut explorer à travers leurs archives.»

«Les Sulpiciens ont été des acteurs importants de l’histoire de Montréal, renchérit Laurier Lacroix, professeur émérite du Département d’histoire de l’art. L’UQAM loge symboliquement dans les anciens quartiers des sulpiciens puisqu’elle a été édifiée sur le site de l’église Saint-Jacques, ancien siège de l’épiscopat à l’époque de Monseigneur Lartigue, qui était un sulpicien.»

L’ancien édifice de la Bibliothèque nationale, sur la rue Saint-Denis, appartenait aussi aux Sulpiciens. Fondée au début du 20e siècle et destinée, entre autres, aux étudiants du Quartier latin, la bibliothèque Saint-Sulpice a été une des premières bibliothèques publiques de la ville. «Les Sulpiciens ont joué à Montréal un rôle non seulement culturel et religieux, mais aussi social, observe le professeur. Ainsi, ce sont les Sulpiciens qui font venir les religieuses de l’Hôtel-Dieu et qui établissent les Sœurs grises à Montréal.»

Un plan cadastral faisant partie des collections d'archives des sulpiciens. Datant de 1794-1795, ce plan montre l'emplacement du séminaire, ses jardins et le site de la première église Notre-Dame.
Photo: Marie-Claude Bourdon

Tout le lotissement de la Ville est consigné dans les archives de la Compagnie, indique Laurier Lacroix. «On y retrouve beaucoup de documents retraçant l’histoire du démantèlement de la seigneurie des Sulpiciens, qui se départissent à travers le temps de leurs terres pour permettre la construction de la ville.»

Dans les archives de la Compagnie, on compte aussi des documents relatifs à la mission qu’ils ont établie auprès des Premières Nations à Oka, aujourd’hui Kanesatake. «Ce sont des archives délicates, dit Jean Rey-Regazzi, mais qui méritent d’être étudiées.»

Les Sulpiciens étaient de grands collectionneurs d’objets (tableaux, vaisselle, etc.) et de documents, note le muséologue. «Grâce à monseigneur Olivier Maurault, directeur de la bibliothèque Saint-Sulpice de 1915 à 1918, on a conservé, parmi d’autres petits trésors archivistiques, une des dernières lettres du chevalier de Lorimier.»

L’émoi dans la communauté scientifique

Les Sulpiciens, aujourd’hui dirigés par des prêtres venus d’Amérique latine, se désintéresseraient-ils de leur patrimoine, comme le suggérait l’article du Devoir? Auraient-ils l’intention d’abandonner leurs collections dans les voûtes ou même de s’en départir? La fermeture de leurs services d’archives a semé l’émoi dans la communauté scientifique, au point que plusieurs centaines de chercheurs, dont de très nombreux professeurs de l’UQAM, ont signé, le 22 août, une lettre ouverte adressée à la ministre de la Culture et des Communications, Nathalie Roy, réclamant son intervention.

Un avis d’intention de classement a depuis été émis par le ministère. Quant à la direction de la Compagnie des prêtres de Saint-Sulpice, elle a réagi par voie de communiqué, affirmant vouloir continuer à protéger ses biens patrimoniaux. Mais ce communiqué, émis par le cabinet de relations publiques National, n’a rassuré personne dans le milieu.

«Même si les archives sont conservées dans des voûtes, on ne peut pas laisser des biens de cette valeur sans spécialistes pour en assurer la surveillance, la conservation et la mise en valeur», note Jean Rey-Regazzi.

Pas d’accessibilité garantie

Si, au terme de ses consultations, le ministère de la Culture décide d’aller de l’avant avec le classement, les Sulpiciens auront l’obligation légale de sauvegarder les biens et, surtout, ne pourront en disposer sans l’autorisation du ministère. «Mais cela ne garantit pas leur accessibilité», souligne Jean Rey-Regazzi. Si aucun budget n’est consenti pour l’embauche de personnel, il n’y aura ni conservateurs ni archivistes pour recevoir le public ou même les chercheurs qui souhaiteraient consulter les archives.

Avec les communautés religieuses qui ferment leurs maisons les unes après les autres, les chercheurs s’inquiètent au sujet de la conservation de leurs fonds d’archives. Karine Foisy (C. gestion des documents et des archives, 2018), présidente du Réseau des services des archives du Québec, réclame une politique globale du ministère de la Culture pour sauvegarder ce patrimoine.

«C’est beau de manifester son intention de “classer”, mais ce qui nous inquiète est qu’il faut des professionnels pour s’occuper de ces documents, pour les rendre accessibles, pour en assurer la préservation et les faire connaître », déclarait-elle au Devoir la semaine dernière. « Il faut trouver une solution d’ensemble. La ministre devrait travailler à mettre en place une structure solide. On lui a envoyé une lettre, mais on n’a pas vu de volonté de discuter avec nous.»

«En campagne électorale, les membres de la Coalition Avenir Québec ont mis de l’avant des valeurs liées à l’identité québécoise, à la tradition, à l’histoire, remarque Jean-Rey Regazzi. On s’attendrait, maintenant qu’ils sont au pouvoir, à ce qu’ils agissent en conséquence. Or, chaque fois que des éléments du patrimoine sont en danger, cela prend un temps fou avant d’obtenir une réaction. Ou alors, on nous sort une cassette, ce qui est un peu inquiétant.»

PARTAGER
COMMENTAIRES 0 COMMENTAIRE