Médiatrice de savoirs

Lyne Kurtzman est honorée par le Fonds de recherche du Québec - Société et culture. 

22 Juin 2020 à 10H30

Lyne Kurtzman, agente de développement au Service aux collectivités. 

Instigatrice et coordonnatrice de projets et d’équipes de recherche, chercheuse, formatrice, organisatrice d’événements scientifiques, co-auteure d’ouvrages, d’articles et de rapports… Ces différents chapeaux, Lyne Kurtzman les porte depuis plus de 30 ans. Agente de développement au Service aux collectivités (SAC) de l’UQAM, dont la mission est de démocratiser le savoir universitaire auprès de groupes qui n’y avaient pas traditionnellement accès – organismes communautaires, syndicats, groupes de femmes –, elle vient de remporter le premier Prix d’excellence des professionnels et professionnelles de recherche du Fonds de recherche du Québec – Société et culture (FRQSC) pour l’année 2020. Ce prix vise à reconnaître les contributions de professionnels à la mobilisation des connaissances et au soutien des regroupements de chercheurs.

«Cette distinction me réjouit particulièrement parce que le travail des professionnels dans les universités, notamment en matière de recherche, se fait souvent dans l’ombre, dit Lyne Kurtzman. Le prix du FRQSC rejaillit aussi sur l’ensemble de mes collègues du SAC, dont le rôle mérite d’être mieux connu.»

Avant son arrivée au SAC, cette double diplômée (B.A. communication/journalisme, 1980; M.A. psychosociologie de la communication, 1999), a occupé divers postes à l’Université, dont ceux d’agente de recherche au Service de pédagogie universitaire, de 1980 à 1985, et d’agente d’information au journal L’UQAM, de 1985 à 1987. «Mes études m’ont permis d’acquérir des compétences en communication, lesquelles m’ont servi tout au long de ma carrière, et de développer un intérêt pour la façon dont les gens communiquent entre eux. Cela m’a conduit tout naturellement à devenir coordonnatrice de recherche au SAC.»

Promouvoir la justice sociale, en particulier pour les femmes et les personnes victimes de discrimination, a toujours été au cœur des préoccupations de la professionnelle de recherche. «Dans les années 1970, parallèlement à mes études en journalisme, j’ai travaillé bénévolement au Centre de santé des femmes de Montréal qui, avec la clinique du médecin Henry Morgentaler, se battait pour le droit à l’avortement, un dossier chaud à l’époque. J’ai aussi collaboré à Des luttes et des rires de femmes, l’une des premières revues féministes au Québec, qui traitait de sujets en lien avec le travail des femmes, la sexualité et l’avortement.»

Aujourd’hui, Lyne Kurtzman est responsable au sein du SAC du protocole d’entente établi en 1982 entre l’UQAM et Relais-femmes, un organisme représentant plusieurs groupes de femmes au Québec. Ce protocole, géré par le SAC, vise à répondre aux besoins de recherche, de formation et d’expertise de centaines de militantes féministes.

Un modèle unique

De 1988 à 2000 et de 2010 jusqu’à aujourd’hui, l’agente a participé à la promotion, au développement et à la consolidation du modèle de recherche et de formation partenariales incarné par le SAC, unique dans les universités québécoises. «Le recherche partenariale constitue le fil d’Ariane qui traverse mon parcours professionnel, souligne Lyne Kurtzman. Mon expérience de militante au sein du mouvement des femmes m’a fait prendre conscience que celui-ci possédait un savoir précieux qui devait être conjugué avec le savoir issu des études féministes à l’UQAM, qu’il fallait mettre en contact les membres des groupes de femmes et les chercheuses universitaires, professeures comme étudiantes.»

Le modèle représenté par le SAC est novateur parce qu’il part des besoins des milieux de pratique, poursuit la coordonnatrice. «Il s’agit d’arrimer ces besoins aux expertises professorales, de mobiliser les compétences et les savoirs des groupes sociaux afin qu’ils participent, avec les chercheurs, à la production de nouvelles connaissances porteuses d’innovations sociales.»

Faire travailler ensemble des chercheurs universitaires et des membres de groupes de la société civile, lesquels appartiennent à des univers différents ayant leur propre culture organisationnelle et leur propre langage, ne va pas toujours de soi, admet Lyne Kurtzman. «C’est le rôle des agentes du SAC de faciliter la rencontre entre ces univers. Nous sommes à la fois des médiatrices entre les chercheurs et les représentants des groupes sociaux, mais aussi des traductrices de leurs savoirs. Les premières réunions pour préparer les projets de recherche et les demandes de subvention sont cruciales. C’est à cette étape que les partenaires déterminent les objectifs, clarifient leurs attentes mutuelles et envisagent les retombées potentielles, tant académiques que communautaires.»

Dix ans à l’IREF

De 2000 à 2010, «prêtée» par le SAC, la professionnelle se retrouve à l’Institut de recherches et d’études féministes (IREF) de l’UQAM. Elle y occupe le poste de coordonnatrice générale de l’Alliance de recherche IREF/Relais-femmes (ARIR), consacrée au transfert et à la valorisation des connaissances dans les milieux universitaire et communautaire. «J’étais en terrain connu, observe-t-elle, car l’approche de l’Alliance était directement inspirée de celle du SAC.»

L’IREF lui confie également le poste de responsable de la recherche. «Jusque-là, l’Institut avait surtout axé son développement sur la formation en études féministes et souhaitait donner une nouvelle impulsion aux activités de recherche.»

Lyne Kurtzman agit, entre autres, en soutien à la relève professorale et étudiante, collabore aux demandes de subvention, à la soumission de candidatures pour des prix et distinctions et à la mise sur pied d’un consortium de recherche pancanadien, qui a tracé la voie à la création du Réseau québécois en études féministes (RéQEF). Elle contribue aussi à l’organisation de colloques nationaux et internationaux.

Des retombées sociales

Au cours de sa carrière, la coordonnatrice a accompagné plus d’une centaine de projets impliquant des chercheurs et chercheuses, des étudiants et des groupes partenaires autour de problématiques diverses: politiques sociales et pauvreté des femmes; progression des femmes dans les métiers non traditionnels; violence conjugale; équité salariale en milieux non syndiqués; homophobie au travail et à l’école; organisation communautaire en milieux autochtones; prévention des violences sexuelles; accès des femmes à la justice, etc.

«J’ai eu la chance de participer à plusieurs projets qui ont eu des retombées sociales et politiques importantes», note Lyne Kurtzman. Ainsi, dans les années 1990, elle collabore au projet de recherche Ces femmes qui ont bâti Montréal, lequel a ouvert la voie à la reconnaissance de Jeanne Mance comme cofondatrice de Montréal aux côtés de Maisonneuve, rendue officielle lors du 375e anniversaire de la métropole en 2017.

L’agente est aussi cosignataire du rapport d’enquête ESSIMU sur les violences à caractère sexuel dans les milieux d’enseignement supérieur, publié en 2017. «Cette enquête a conduit è l’adoption d’une loi obligeant les universités et cégeps à se doter d’une politique pour combattre ce type de violences et à la création, à l’UQAM, d’une chaire de recherche portant sur cette thématique, dont la titulaire est la professeure du Département de sexologie Manon Bergeron», rappelle Lyne Kurtzman. 

Depuis trois ans, elle participe au projet «Nouvelles alliances pour plus de savoirs en égalité des sexes»,  développé en collaboration avec Relais-femmes et les universités de Sherbrooke et Laval ainsi que de Lausanne, en Suisse.

Reconnaître la recherche partenariale

Selon Lyne Kurtzman, beaucoup de progrès ont été accomplis pour que la recherche partenariale soit mieux reconnue et appuyée financièrement. «À l’UQAM, les fonds internes dédiés aux services aux collectivités génèrent un effet de levier important auprès des grands organismes subventionnaires, lesquels ont maintenant des fonds dédiés à la recherche partenariale, tout comme certains ministères au fédéral et au provincial. En outre, les groupes sociaux peuvent désormais être les premiers demandeurs de subventions.»

Cela dit, il faut poursuivre les efforts afin que les savoirs dits «expérienciels» des organisations de la société civile soient reconnus à leur juste valeur. «Le SAC travaille justement à établir un équilibre entre les savoirs universitaires et les savoirs citoyens», indique l’agente de développement.

«Au fil des ans, j’ai éprouvé beaucoup de satisfaction à promouvoir au moyen d’articles, de rapports et de communications le modèle partenarial du Service aux collectivités fondé sur la co-construction des connaissances, et à en souligner les caractéristiques, dit Lyne Kurtzman. Mais ce dont je suis le plus fière, c’est d’avoir participé au développement des études féministes à l’UQAM ainsi qu’à l’établissement de liens solides entre le SAC, l’IREF et les groupes de femmes. Cette solidarité est garante de leur longévité.» 

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