#monInstagram

Une recherche sur la motivation des élèves du secondaire utilise les réseaux sociaux.

28 Janvier 2020 à 13H33, mis à jour le 28 Janvier 2020 à 15H15

Les élèves devaient s’engager à utiliser l’application Instagram  au moyen de leur téléphone mobile et à publier du contenu visuel chaque jour.

Et si les plateformes de socialisation en ligne comme Instagram pouvaient aider les élèves à mieux apprendre les concepts vus en classe? Le professeur de l’École des arts visuels et médiatiques Martin Lalonde s’intéresse à l’impact des technologies numériques mobiles sur l’enseignement des arts et sur l’apprentissage des élèves. «Ce qui m’intéresse, c’est la manière dont les nouveaux dispositifs technologiques transforment l’acte d’enseignement, précise le chercheur. Les technologies peuvent être utilisées pour stimuler la motivation des jeunes envers des contenus de cours.»

Pour le prouver, le professeur, un ancien enseignant, a mené une étude sur la motivation des élèves auprès d’une trentaine d’élèves de secondaire V dans une classe d’arts plastiques. Cette recherche de Martin Lalonde s’inscrit dans le cadre de MonCoin, un vaste projet dirigé par le professeur de l’Université Concordia Juan Carlos Castro visant à mieux comprendre comment les technologies mobiles peuvent favoriser les apprentissages en classe d’arts plastiques (ou à la maison). Le projet initial a débuté en 2012 auprès de jeunes raccrocheurs. D’autres élèves de divers profils (sans difficulté scolaire, fréquentant le collège privé ou l’école publique, etc.) ont participé aux itérations ultérieures du projet. En tant que collaborateur, Martin Lalonde a mené le deuxième volet de l’étude, en 2015-2016, auprès d’élèves réguliers. Certains de ses résultats ont été publiés en 2019 dans un chapitre de l’ouvrage Mobile Media In and Outside of the Art Classroom, qui dresse un bilan du projet MonCoin.

Publier du contenu autrement

Les élèves devaient s’engager à utiliser l’application Instagram (la plus utilisée auprès des jeunes de cette tranche d'âge au moment du travail sur le terrain) au moyen de leur téléphone mobile, normalement proscrit dans les cours, et à publier du contenu visuel chaque jour. Les égoportraits (selfies) n’étaient pas autorisés. «C’est la seule règle que les élèves devaient appliquer: ne pas produire de contenu où l’on pouvait voir leur visage ou mettre en ligne des scènes sociales où l’on pouvait reconnaître leurs amis ou leurs camarades de classe», précise Martin Lalonde. Les comptes Instagram créés étaient anonymes. «Chaque élève a eu la tâche de se créer un avatar pour cacher son identité avant de rejoindre le groupe privé, poursuit le professeur. Les jeunes ignoraient, dans la plupart des cas, qui se cachaient derrière les comptes.» Les images publiées étaient automatiquement sauvegardées dans une base de données aux fins de l’étude.

Le but du projet était d’amener les élèves à développer leur propre démarche de création photographique et leur point de vue, tout en faisant écho aux objectifs du cursus scolaire. «Il ne s’agit pas de créer des artistes, mais d’encourager les élèves à découvrir leurs intérêts individuels, leur propre langage esthétique», explique Martin Lalonde.

Au début de l’exercice, plusieurs élèves étaient paralysés… face à une telle liberté de création! «Ils sont habitués de publier des égoportraits et des images de leurs corps et de leurs visages, note Martin Lalonde. Le fait de procéder à l'opposé de cette logique en a déstabilisé plusieurs.» Certains d'entre eux étaient terrifiés à l’idée de publier un contenu différent. «Ils avaient peur d’avoir l’air bizarre. Le fait d'être pointé du doigt représentait une véritable phobie pour beaucoup de participants. Des plateformes comme Instagram invitent parfois à des formes de conformisme dans les contenus partagés.»

Martin Lalonde a suggéré plusieurs thèmes comme «mon espace», «mon moment», «mon décor» ou «ma génération» pour aider les élèves à trouver des idées de visuel. «Je lançais une mission photographique par jour, afin de garder les discussions visuelles vivantes, dit-il. Autrement, les élèves auraient rapidement quitté le groupe!» Au terme de l’expérience, les élèves ont confié au chercheur avoir apprécié ses suggestions. «Elles leur ont permis de mieux structurer leurs idées.»

Les dérives du selfie

Fait étonnant, les adolescents se sont montrés très prudents envers le contenu à publier, ce qui contredit de nombreux préjugés véhiculés par les médias décrivant les jeunes comme étant plutôt impulsifs et insouciants dans leur comportement en ligne, fait remarquer le professeur. Les jeunes participants ont déterminé par eux-mêmes que les images de nature sexuelle ou les images incitant à la consommation ou aux comportements excessifs étaient à proscrire du groupe. «Ils sont très conscients des impacts qu’une publication peut avoir sur leur vie sociale, affirme Martin Lalonde. Ils ont pris leur temps avant de mettre des photos en ligne, et ce, même si leurs identités étaient tenues secrètes.»

Au terme de l’expérience, le chercheur a mené des entrevues avec les élèves afin de récolter leurs commentaires. L’enseignant participant à l'étude était aussi invité à partager ses impressions. «Les élèves ont exprimé leurs réflexions sur l’art et l’esthétisme, et leurs questionnements par rapport à leur approche, à leur utilisation des médias sociaux et au projet, un peu comme s’ils étaient des partenaires de la recherche», décrit Martin Lalonde. Le professeur a ainsi pu comparer les effets chez les jeunes de l’utilisation des médias sociaux, dans un contexte social personnel et dans le contexte scolaire.

Le fait de ne pas pouvoir produire des égoportraits a donné aux élèves une plus grande liberté d’action. «Ils se sont sentis libérés des contraintes imposées sur Instagram, observe Martin Lalonde. Plusieurs jeunes se sentent souvent obligés d’être présents sur ces plateformes de socialisation et de publier des images stéréotypées comme les égoportaits.» Cela génère beaucoup d’anxiété. «Ils sont anxieux à l’idée, par exemple, de ne pas obtenir assez de mentions J’aime (Like) quand ils publient une photo d’eux-mêmes, rapporte le professeur. Cette pression contribue à déconstruire leur estime personnelle.»

Selon le professeur, l’espace alternatif créé en classe durant cette recherche démontre que les jeunes ont parfois besoin de se faire rappeler que les médias sociaux mobiles sont avant tout des produits de divertissement et qu'ils peuvent les approcher d'une manière ludique. Pour les jeunes, l’exercice s’est avéré révélateur. Les photos partagées durant l’étude reflétaient davantage leurs personnalités et leurs goûts. «Le fait de développer une esthétique personnelle était plus enrichissant pour les élèves en termes identitaires que les égoportraits», relève Martin Lalonde.

La recherche esthétique permet de mieux se connaître, de prendre connaissance de ses goûts et de ses intérêts en observant son propre travail et celui de ses camarades de classe, soutient le professeur. «Certains élèves ont noté avoir apprécié la production photo de camarades de classe envers qui ils avaient un préjugé au départ ou avec lesquels ils n’auraient jamais pensé partager des intérêts communs, puisqu’ils n’étaient pas amis en classe.»

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