Les orphelins de la Shoah

Antoine Burgard a retracé les parcours de jeunes survivants de l’Holocauste réfugiés au Canada.

17 Février 2020 à 10H18

Série Doc en poche
Un doctorat, ça ne change pas le monde, sauf que...

Antoine Burgard.

Antoine Burgard
(Ph.D. histoire, 2018)

Titre de sa thèse: «Une nouvelle vie dans un nouveau pays»: trajectoires d'orphelins de la Shoah vers le Canada (1947-1952)

Direction de recherche:

Yolande Cohen, professeure au Département d’histoire

Isabelle von Bueltzingsloewen, professeure à l’Université Lyon 2

Enjeu social: l’accueil et l’intégration des jeunes réfugiés

Depuis 10 ans, le nombre de réfugiés et de déplacés dans le monde n’a cessé de croître à cause des guerres et des persécutions, provoquant une importante crise migratoire et suscitant des débats sur l’ouverture des frontières aux demandeurs d’asile. La recherche doctorale d’Antoine Burgard est en résonance avec ces débats. 

Lauréat 2019 du Prix de la meilleure thèse de doctorat décerné par la Faculté des sciences humaines et son Conseil de diplômés, le jeune historien a documenté les parcours de 1115 orphelins de la Shoah qui, entre 1947 et 1952, ont quitté l’Europe pour venir vivre au Canada. «J’ai voulu montrer que les trajectoires de ces jeunes migrants juifs ont été marquées par l’incertitude et le hasard, tout en étant liées à un enchevêtrement de facteurs individuels, sociaux et politiques. Le fait qu’ils aient survécu aux persécutions et à la violence extrême et qu’ils aient réussi à s’intégrer au Canada en dit long sur leur capacité de résilience.»

Éparpillés aux quatre coins de l’Europe durant la guerre, les orphelins de la Shoah, en majorité des adolescents, ont vécu cachés dans des familles sous une fausse identité ou tentaient de survivre dans les camps de concentration et les ghettos. «Une fois le conflit terminé, la plupart se sont retrouvés dans des camps de réfugiés en Allemagne, en particulier dans la zone d’occupation américaine, laquelle constituait une porte d’entrée vers l’Amérique», rappelle Antoine Burgard.  

Des orphelins parviennent à se rendre au Canada grâce au programme War Orphans Project, mis en place et financé par le Congrès juif canadien (CJC). «Le Congrès et l’Office international des réfugiés de l’ONU, qui critiquent l’inaction du gouvernement canadien, jouent un rôle logistique important dans cette entreprise, note le diplômé. Le programme du CJC a un impact positif, favorisant l’augmentation du nombre d’immigrants juifs provenant d’Europe, puis d’Afrique du Nord, à partir des années 1950.» Le gouvernement canadien sélectionne les jeunes rescapés juifs sur la base de critères de santé. Il veut aussi s’assurer qu’il s’agit bien d’orphelins et se préoccupe de leur capacité à contribuer à l’économie du pays.

Antoine Burgard a épluché les dossiers individuels de demande de visa des orphelins, lesquels constituent une sorte de récit révélant les pratiques administratives de catégorisation et d'assignation identitaires. «Ces dossiers illustrent la manière dont les orphelins ont usé de stratégies et de ruses pour se présenter comme des migrants désirables aux yeux des autorités canadiennes. Tous disent avoir envie de devenir mécaniciens, fermiers ou couturiers.» Concentrés à Toronto et à Montréal, ils sont pour la plupart pris en charge par des familles d’accueil juives.

Au début, l’opinion publique canadienne est partagée quant à leur accueil. «On observe des réticences à l’ouverture massive des frontières aux populations migrantes, mais aussi une volonté d’appuyer les actions humanitaires dans un contexte de crise des réfugiés en Europe, souligne l’historien. En 1946, un sondage avait posé la question: quelles sont selon vous les populations immigrantes les plus indésirables? Dans les réponses, les Juifs arrivaient au second rang derrière les Japonais. Heureusement, cette perception négative s’est estompée au fil des ans.»

L’intégration des orphelins juifs au Canada occupe une place dans le récit mémoriel de la Shoah et dans l’histoire de l’immigration au pays, observe Antoine Burgard. «En 2017, dans le cadre des activités du 375e anniversaire de Montréal, le projet Cité Mémoire conviait la population à la rencontre de témoins de l’évolution de la Métropole à travers le temps, au moyen d’une vingtaine de tableaux historiques se déployant à travers la ville. L’un d’eux, Le train des enfants juifs – 1947, évoquait l’adoption des orphelins par des familles de Montréal.»

Le diplômé souhaite que sa thèse contribue à une meilleure compréhension du vécu des enfants et adolescents réfugiés, et des politiques humanitaires relatives à leur intégration. Ayant obtenu récemment un poste de maître de conférences à l’Université de Manchester, en Angleterre, il entend poursuivre ses recherches sur leur histoire.

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