Poker et dépendance

À part une minorité de joueurs pathologiques, les adeptes délaissent le jeu en vieillissant.

15 Septembre 2020 à 16H58

Photo: Getty Images

Est-ce que les joueurs qui s'initient au poker en salle migrent ensuite vers le poker en ligne, augmentant ainsi leurs risques de souffrir de dépendance? C’est la question à l’origine d’une étude longitudinale amorcée en 2008 et dont les résultats ont été publiés plus tôt cette année par la revue Addictive Behaviors Reports. La professeure du Département de psychologie Magali Dufour fait partie du groupe de chercheurs en santé publique qui ont conduit cette étude.

Leurs résultats ont surpris les chercheurs eux-mêmes. En effet, contrairement à l’hypothèse de départ, aucun des joueurs affectionnant surtout le jeu en salle n'a migré vers le jeu en ligne durant la période étudiée. Par contre, 12,1 % des joueurs qui disaient préférer le poker en ligne au début de l’étude ont ensuite adopté le poker en salle.

«C'est la transition inverse de celle à laquelle nous nous attendions, note Magali Dufour. Les joueurs concernés ont indiqué avoir voulu retrouver le plaisir de jouer entre amis. Nous n'avons donc pas observé une hausse de joueurs en ligne qui auraient été plus à risque de développer une dépendance.»

En fait, l’étude a révélé qu'avec les années, les joueurs de poker diminuent la fréquence à laquelle ils jouent, peu importe la modalité. «Ils se lassent pour toutes sortes de raisons, explique la professeure. Certains développent d'autres intérêts, fondent une famille et ils ont moins de temps à consacrer au jeu.»

Une activité très populaire

Bien que le phénomène soit aujourd'hui moins médiatisé, le poker est toujours une activité très populaire, qui peut occasionner des problèmes de dépendance chez certaines personnes. «Quand nous avons commencé l’étude, la popularité du poker était en croissance fulgurante, rappelle la chercheuse. De nombreux bars organisaient des tournois, les réseaux télévisés spécialisés diffusaient les principales compétitions nationales et internationales et, surtout, de plus en plus de sites web tentaient d'attirer les joueurs sur leurs plateformes en ligne.»

En lien avec les préoccupations de santé publique, les chercheurs souhaitaient vérifier si les trajectoires de jeu se modifiaient dans le temps. De manière générale, jouer à des jeux de hasard et d'argent en ligne augmente les risques de dépendance, explique Magali Dufour. «Dans le cas du poker, le jeu en ligne permet, par exemple, de jouer à plus d'une table à la fois, ce qui est impossible en salle. Il y a donc plus de risque de perdre beaucoup d'argent. En plus, on peut jouer tant qu'on accepte de débourser, tandis que dans la plupart des tournois en salle, le montant que l'on consent à miser est fixé au départ. En ce sens, le poker en ligne s'apparente aux machines de loterie-vidéo.»

Une transition étonnante

Les chercheurs ont rencontré 304 joueurs de poker âgés entre 18 et 65 ans (la moyenne d'âge était d'environ 30 ans), à trois reprises sur une période de deux ans. On leur a demandé leur modalité de jeu préférée: en salle ou en ligne ? «Des joueurs de poker qui jouent uniquement en salle ou uniquement en ligne, cela n'existe à peu près pas, précise Magali Dufour. Mais les préférences sont assez marquées et nous nous intéressions surtout à la transition d'un mode à l'autre.»

Les résultats ont permis d'identifier trois trajectoires. Les deux premières présentent une certaine forme de stabilité, c'est-à-dire que les joueurs ne modifient pas leur préférence au fil du temps. Ainsi, 51,5 % des joueurs ont dit préférer le poker en salle, tandis que 36,3 % jouaient majoritairement en ligne. Les premiers invoquent le besoin de contacts humains et de camaraderie, les seconds l'appât du gain et l'attrait pour la performance, exacerbée quand on peut jouer à plusieurs tables en ligne. La troisième trajectoire, celle qui a étonné les chercheurs, était caractérisée par une migration du jeu en ligne vers le jeu en salle.

Des stratégies d'autocontrôle

Non seulement il n’y a pas eu d’augmentation de la dépendance pendant l’étude, mais celle-ci a permis de montrer que plusieurs joueurs développent des stratégies d'autocontrôle afin que le poker demeure un loisir «sécuritaire»... et parfois même payant! «Ces joueurs utilisent des logiciels pour suivre la trace des montants perdus et amassés, indique la chercheuse. Ils se donnent des repères et des moyens pour se retirer du jeu lorsqu'ils prennent conscience qu'ils sont dans une séquence perdante.»

À la fin de leur étude, les chercheurs recommandent aux sites de poker en ligne de mettre en place de tels outils pour éviter que le jeu ne devienne problématique. «On peut indiquer un temps de jeu à ne pas dépasser, un montant d'argent maximal à dépenser, ou même une limite de fréquentation du site web, illustre la chercheuse. Ces outils devraient être obligatoires.»

Le jeu pathologique

Les chercheurs ont noté que 4,6 % des joueurs de leur échantillon présentaient des problèmes de jeu (obsession, perte de contrôle) et en subissaient des conséquences financières ou affectives. Ces problèmes persistaient dans le temps si aucune intervention n'avait lieu. «Ces chiffres sont comparable aux résultats d’autres études sur le poker», note Magali Dufour. La chercheuse souligne l'importance de prévenir les jeunes contre le mode démo offert sur les sites de poker en ligne, qui permet de jouer sans miser de l’argent, et qui a pour effet de tromper le joueur. «Cela a été démontré par mon collègue Serge Sévigny de l'Université Laval, dit la professeure. En mode démo, on est le meilleur joueur et quand on consent à jouer avec de l'argent, on se met à perdre. Il faut répéter aux jeunes que le poker, même s'il requiert des habiletés mathématiques, demeure un jeu de hasard et d'argent.»

Le e-sport dans la mire des chercheurs

Au Canada, ce sont les appareils de loterie-vidéo qui inquiètent le plus les intervenants en santé publique, mais en Australie, en Angleterre et dans certains pays de l'Est, ce sont les paris sportifs en ligne. «Les gens parient sur à peu près tout, souligne la spécialiste. Même, de plus en plus, sur les e-sports! C'est d'ailleurs le sujet de l'un de mes prochains projets ainsi que celui du doctorant Antoine Lemay, qui s'intéresse plus spécifiquement aux concentrations e-sports à l'école.»

Un groupe de chercheurs auquel appartient Magali Dufour a également déposé une demande de subvention pour réaliser une nouvelle étude épidémiologique afin d'obtenir un meilleur portrait des jeux de hasard et d'argent au sein de la population québécoise.

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