La pornographie sous tous ses angles

Le professeur du Département de sexologie Simon Corneau examine le sujet dans le cadre d’un nouveau cours.

6 Novembre 2020 à 18H46

Grâce au web, la pornographie est plus accessible qu’à l’époque où il fallait choisir magazines ou cassettes vidéo derrière un paravent. Photo: Getty images

La pornographie est plus accessible que jamais. Depuis l’avènement du numérique, il suffit d’un clic pour accéder à une offre complète. Du très soft au plus hard, il y en a pour tous les goûts. Hétéro, gaie, queer, ethnique et même féministe, la pornographie s’est diversifiée. Sans perdre son aura sulfureuse, elle est devenue, pour les jeunes, presque mainstream. «Au point que certains auteurs parlent d’une sexualisation de la culture ou même de "pornographisation" sociale», affirme le professeur du Département de sexologie Simon Corneau, qui s’intéresse à ces questions dans le cadre du nouveau cours Pornographies et société.

Au cours des dernières années, plusieurs États américains (le Kansas, en 2017, la Floride, en 2018, le Tennessee, en 2019) ont sonné l’alarme et fait de la pornographie un problème de santé publique. Au Canada, le Comité permanent de la santé a été mandaté en 2016-2017 pour se pencher sur la question (plus précisément, pour étudier «les effets de santé publique liés au contenu violent et sexuellement explicite en ligne sur les enfants, les femmes et les hommes»). «Plusieurs mémoires déposés devant ce comité – provenant, entre autres, de groupes religieux – dénonçaient les dangers du phénomène», précise Simon Corneau. 

Faut-il s’inquiéter d’une augmentation de la consommation? Y a-t-il une explosion de cas de dépendance? Les jeunes adultes ont-ils de plus en plus d’attentes irréalistes et de problèmes sexuels à cause de la pornographie? Les réponses à ces questions ne sont pas simples. D’ailleurs, pour ce qui est d’établir la preuve des effets de santé publique liés à la pornographie, le rapport du Comité permanent de la santé soulignait «les grands débats» scientifiques qui existent à ce sujet. 

Un phénomène difficile à mesurer

«Les chiffres qu’on voit dans les médias sont à prendre avec un grain de sel», dit Simon Corneau. D’abord, ces chiffres varient énormément selon les enquêtes ou la question posée. Quand on demande  aux gens s’ils ont déjà fait usage de pornographie dans leur vie, par exemple, 99% des hommes et 92% des femmes répondent oui, selon une enquête américaine portant sur des personnes âgées de 18 à 73 ans. Mais si on les interroge sur leur consommation au cours des derniers six mois, la proportion tombe à 92% chez les hommes et à 60% chez les femmes.

«Ce que l’on sait, dit Simon Corneau, c’est que l’usage est plus fréquent chez les hommes que chez les femmes.» Ainsi, une étude sur de jeunes adultes suédois et norvégiens a montré que la majorité des hommes (81%) font usage de pornographie au minimum une fois par semaine sur leur ordinateur personnel… mais seulement une minorité de femmes (18%). 

Un usage, même fréquent, n’équivaut pas nécessairement à une addiction. Mais la dépendance, souvent une cyberdépendance, existe. En général, on considère qu’un usage est problématique quand il est associé à de l’obsession ou à un comportement compulsif, quand une personne est incapable de contrôler son usage (elle n’arrive pas à travailler parce que la tentation de regarder de la pornographie est trop forte, par exemple), que son humeur change ou qu’elle vit des conflits avec son entourage. 

 «Si vous parlez à des cliniciens, ils vous diront qu’ils reçoivent des clients se plaignant d’un usage hors de contrôle, rapporte le chercheur. Mais comme cette addiction n’est pas officiellement reconnue comme un trouble mental et qu’il n’existe pas de consensus sur un outil clinique pour la mesurer, il est difficile d’en évaluer l’ampleur.»

Interrogés dans le cadre d’une étude australienne portant sur 21 000 personnes de 16 à 69 ans, seulement 4,4% des hommes et 1,2% des femmes ont rapporté avoir une dépendance. Et seulement la moitié de ces personnes considéraient que cette addiction avait eu un mauvais effet sur elles.

Porno et techno

Grâce au web, la pornographie est plus accessible qu’à l’époque où il fallait choisir magazines ou cassettes vidéo derrière un paravent. On peut aujourd’hui visionner de la porno à l’heure qu’on veut, dans le confort de son salon, et, en plus, de façon totalement anonyme. «L’industrie profite des changements technologiques. Certains auteurs disent même qu’elle les propulse», mentionne le professeur, citant l’exemple de la réalité virtuelle, un secteur dans lequel l’industrie pornographique investit massivement.

« L’industrie profite des changements technologiques. Certains auteurs disent même qu’elle les propulse. »

Simon corneau,

Professeur au Département de sexologie

Avec l’avènement de la vidéo et des technologies numériques, la pornographie a connu une importante expansion, non seulement en quantité, mais aussi en variété. Une multitude de genres et de produits de niche sont apparus. La pornographie est devenue plus facile à produire, même pour le commun des mortels, qui peut se filmer et partager ses performances sur des plateformes comme PornHub. «Les gens peuvent se "pornographier" eux-mêmes», relève Simon Corneau, qui voit là une forme de «démocratisation» du phénomène.

Selon lui, la panique morale qui imprègne une partie du discours sur la pornographie, surtout en lien avec les jeunes, est exagérée. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’âge au premier usage ne semble pas avoir beaucoup changé depuis l’arrivée d’internet, souligne-t-il. C’est toujours vers 11-12 ans que les jeunes découvrent du matériel sexuellement explicite pour la première fois. «La réponse à ce problème ne passe pas par le bannissement de la pornographie, mais par la mise en place de filtres parentaux plus efficaces pour éviter que ce matériel – qui ne leur est pas destiné – ne tombe sous les yeux des jeunes, dit Simon Corneau. Les conclusions du Comité canadien allaient d’ailleurs dans ce sens.»

Chez les jeunes exposés à du matériel explicite, il y a les cas «involontaires»: ceux qui tombent sur des images pornographiques par hasard, en furetant sur internet, et que l’on veut surtout éviter. Mais il y a aussi les cas «volontaires». Ceux-là soulèvent une question, souligne le chercheur. «Pourquoi se retrouvent-ils sur ces sites?»

Désir d’apprentissage et autres motifs

À une autre époque, on «empruntait» le magazine Playboy de son père ou on regardait Bleu nuit en cachette. Pas seulement pour le plaisir illicite que cela procurait. On pense souvent à la pornographie comme à un outil servant à des fins de satisfaction sexuelle. Mais ce n’est pas la seule motivation rapportée. «Le désir d’apprentissage est souvent évoqué, affirme Simon Corneau. Les gens disent chercher de l’information sur les pratiques possibles. Cela est révélateur d’un manque de connaissances. Comment expliquer qu’on laisse à une industrie vouée au profit le rôle d’éduquer les gens sur la sexualité?» 

« Les gens disent chercher de l’information sur les pratiques possibles. Cela est révélateur d’un manque de connaissances. Comment expliquer qu’on laisse à une industrie vouée au profit le rôle d’éduquer les gens sur la sexualité? »

Dans ses recherches, Simon Corneau s’est intéressé aux motifs qui conduisent à faire usage de pornographie. Pour les personnes des minorités sexuelles, par exemple, la pornographie peut être un lieu d’exploration identitaire. «La pornographie est un outil vers lequel se tourner pour valider différentes identités sexuelles», note le professeur.

Certains (et certaines) consomment de la pornographie par pur divertissement, d’autres s’en servent comme d’un exutoire, pour combattre le stress. «Le confinement est anxiogène, observe le chercheur. Au mois d’avril dernier, on disait qu’il y avait eu une forte augmentation de la fréquentation sur la plateforme PornHub. Cela ne m’étonne pas.»

Parmi les motifs invoqués, on observe aussi un désir de protection. Certaines personnes veulent se protéger contre les dangers inhérents à la rencontre avec l’autre, infections transmises sexuellement ou risques émotifs. «Plutôt que de faire l’effort de plaire, de sortir dans un bar et de risquer le rejet, certaines personnes vont faire un calcul coûts bénéfices et juger qu’il est plus avantageux de se satisfaire grâce à la pornographie», explique le professeur.

Chez les femmes, c’est l’envie d’aller à l’encontre de la norme qui revient le plus souvent dans les raisons qui les poussent à fureter sur des sites porno. Même en partie normalisée, la pornographie conserve un fort parfum transgressif. «La sexualité des femmes a depuis toujours été davantage contrôlée que celle des hommes, rappelle Simon Corneau. Et les femmes qui aiment "ça", ça peut être mal vu encore aujourd’hui. Donc, le simple fait de transgresser ce tabou peut devenir une motivation.»

Un spectacle, pas le réel

La pornographie a-t-elle pour effet d’appauvrir la vie sexuelle de ceux et celles qui en consomment, en les condamnant à l’impossibilité de se mesurer aux performances qu’elle met en scène? «La pornographie est une industrie, un spectacle, répond le professeur. Il faut la prendre pour ce que c’est: du matériel fantasmatique, exploratoire, pas une représentation du réel.»

Chez les couples hétérosexuels, la porno peut avoir un effet libérateur. Selon Simon Corneau, il y autant d’études qui observent un impact positif sur les couples qui regardent des films porno que d’études qui démontrent le contraire. C’est la même chose, selon lui, pour l’estime de soi. Alors que certaines études démontrent une perte d’estime de soi liée à l’usage, d’autres enregistrent une augmentation de l’estime de soi. 

Selon lui, les gens qui font usage de pornographie ne sont pas dupes et se rendent compte que ce qui se passe dans leur lit et dans leur vie ne correspond pas à ce qu’ils voient sur l’écran. «Les impacts sont peut-être plus prononcés chez les jeunes, qui n’ont jamais eu de rapports sexuels et qui n’ont donc aucun comparatif, mais je pense que la réalité les rattrape assez vite», dit le chercheur.

Il faut par ailleurs éviter, selon lui, de confondre des liens de corrélation avec des liens de causalité. «Par exemple, on peut observer une corrélation entre le sentiment de solitude et l’usage de la pornographie. Mais est-on seul parce qu’on fait usage de pornographie? Ou le contraire? Quand on examine la question plus en détail, on s’aperçoit tout de suite qu’on est dans un argument circulaire.»

« Est-ce que la pornographie s’inspire du social? Ou est-ce que la pornographie inspire le social? On peut se poser la question. »

Sans nier les impacts de la pornographie, qu’il cherche à documenter dans ses recherches, Simon Corneau croit que les discours alarmistes qu’on entend aujourd’hui dans les médias ne sont pas tellement différents des inquiétudes exprimées à l’époque de Playboy et de Hustler. «Est-ce que la pornographie s’inspire du social? Ou est-ce que la pornographie inspire le social? On peut se poser la question», dit-il.

Que l’on pense aux moteurs de recherche proposant un onglet «femmes asiatiques» ou aux multiples déclinaisons de films mettant en scène une femme blanche sauvagement possédée par un homme noir hypersexuel, «la pornographie, comme tout produit culturel, contribue à entretenir des préjugés sexistes et racistes», souligne le chercheur. Depuis quelques années, Simon Corneau mène une étude portant sur 1000 hommes gais qui font usage de pornographie. Il s’intéresse, entre autres, à la racialisation du désir et observe que les variantes hardcore comme le bareback (qui réfère explicitement à des rapports non protégés) capitalisent énormément sur les stéréotypes raciaux associés aux hommes noirs ou latinos.

Un rôle émancipateur?

La porno fabriquée par l’industrie, la plus abondante et la plus visible, carbure aux stéréotypes. Des productions à caractère pornographique peuvent toutefois s’écarter des normes, voire jouer un rôle émancipateur. À une autre époque, l’idée d’une pornographie féministe aurait paru absurde. Depuis quelques années, à l’instar des minorités sexuelles, des féministes ont pourtant décidé de se réapproprier le genre et de le subvertir. La question fait l’objet d’un essai de la professeure du Département de sexologie Julie Lavigne, La traversée de la pornographie, publié en 2014. La chercheuse y décrit une représentation de la sexualité féminine plus crue, plus brute, loin du paternalisme et de la victimisation.

 «Chez les minorités sexuelles, la pornographie a vraiment été utilisée comme un outil de revendication identitaire et de libération», remarque Simon Corneau. Ainsi, la doctorante en sexologie Sabrina Maiorano (M.A. sexologie, 2011) a complété un mémoire de maîtrise sur la représentation du BDSM lesbien en art contemporain. Selon elle, «la production des artistes lesbiennes fréquentant le milieu BDSM peut être associée à une forme d'activisme politique, par lequel elles tentent de donner une légitimité aux communautés sexuelles marginalisées dont elles font partie».

«La pornographie n’est pas un monde de licornes ou de petits chiots assis sur des nuages, convient le professeur. Mais les manifestations du genre se sont tellement diversifiées qu’il serait plus approprié, aujourd’hui, de parler de «pornographies» avec un "s". La réalité sur le terrain est complexe et c’est ce que je veux montrer dans le cours.»

Une perspective interdisciplinaire

Offert pour la première fois en 2020, le cours Pornographies et société est donné chaque année à la session d’hiver. Il s’inscrit dans une perspective interdisciplinaire et peut donc intéresser les étudiantes et étudiants de plusieurs programmes. La pornographie y est abordée, notamment, à travers les études médiatiques et culturelles, le droit, la philosophie, les études féministes, la psychologie ou la santé publique. Ses objectifs sont de comprendre les aspects historiques, socio-culturels et conceptuels liés à la pornographie, de connaître les principaux courants politiques, théoriques et méthodologiques qui étudient la pornographie et ses impacts potentiels d’usage, et de se familiariser avec les phénomènes émergents en lien avec la pornographie.

 

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