Violences sexuelles au collégial

Les résultats d’une première enquête menée sur cinq campus au Québec sont dévoilés.

22 Octobre 2020 à 16H22

Illustration: Istock

«Les résultats de notre enquête montrent que les violences à caractère sexuel en milieu collégial touchent un grand nombre d’étudiantes et étudiants, de membres du corps enseignant ainsi que d’autres groupes d’employés», lance la professeure du Département de sexologie Manon Bergeron. Selon la titulaire de la Chaire de recherche sur les violences sexistes et sexuelles en milieu d’enseignement supérieur, il ne s’agit pas d’épisodes isolés. «Plus du tiers des répondants rapportent avoir vécu au moins une forme de violence sexuelle depuis leur arrivée au cégep, dont 31,7 % chez les étudiantes et étudiants et 44,8 % chez les membres du personnel. En outre, près de 30 % d’entre eux ont déclaré avoir subi au moins une forme de violence sexuelle au cours de l’année précédant l’enquête.»

Ces données sont issues du Projet intercollégial d’étude sur le consentement, l’égalité et la sexualité (PIECES), dont les résultats ont été dévoilés lors d’un symposium tenu à Montréal, le 22 octobre. Plus de 300 personnes provenant des milieux communautaires, collégiaux et gouvernemental étaient réunies virtuellement, en présence de la ministre de l’Enseignement supérieur, Danielle McCann, et de la ministre déléguée à l’Éducation et responsable de la Condition féminine, Isabelle Charest.

Cette étude, qui brosse un portrait global des violences sexuelles en milieu collégial, est le fruit d’un partenariat entre l’organisme Boscoville, la chaire de recherche de Manon Bergeron, la Fédération des cégeps et cinq institutions collégiales: le Collège Montmorency, le Cégep de Sainte-Foy, le Cégep de Jonquière, le Collège Ahuntsic et le Cégep de l’Outaouais.

Un peu plus de 6 000 personnes travaillant ou étudiant dans l’un ou l’autre des cégeps partenaires ont participé à cette étude, la première du genre en milieu collégial. Menée à l’automne 2019, l’enquête a documenté les manifestations de violence sexuelle au moyen d’un questionnaire en ligne, dont les données ont été pondérées pour assurer une meilleure représentativité de chacun des groupes à l’étude.

L’étude s’inscrit dans le prolongement de l’enquête ESSIMU, réalisée en 2016, qui portait sur les violences sexuelles dans les universités québécoises. Cette enquête, qui a inspiré la Loi 22.1 visant à prévenir et à combattre les violences à caractère sexuel dans les établissements d’enseignement supérieur, adoptée en 2018 par l’Assemblée nationale du Québec, était codirigée par Manon Bergeron. «Une fois les résultats de l’enquête ESSIMU divulgués, des collèges et des associations étudiantes nous avaient sollicitées pour que ce type d’enquête soit reconduite dans leur milieu, remarque la professeure. Nous pourrons au cours des prochains mois comparer les résultats des deux études.»

Une étude à deux volets

L’étude comporte deux volets. Le premier, assuré par la Chaire de recherche de Manon Bergeron, vise à brosser le portrait global des manifestations de violence à caractère sexuel en milieu collégial.

Le second volet, pris en charge par l’organisme Boscoville, basé sur une consultation auprès de 11 établissements collégiaux, vise à dégager les besoins, défis et bons coups du milieu collégial dans l’implantation des mesures de lutte aux violences à caractère sexuel dans les établissements.

Une violence multiforme

L'étude en milieu collégial distingue le harcèlement sexuel (comportements verbaux et non verbaux se traduisant par des attitudes insultantes, hostiles et dégradantes), les comportements sexuels non désirés (comportements verbaux et non verbaux offensants, non désirés ou non réciproques, incluant la tentative de viol et l’agression sexuelle) et la coercition sexuelle (chantage en retour de faveurs reliées à l’emploi ou aux études).

«Il s'agit d'un continuum de comportements qui couvrent un large éventail de formes de violence sexuelle», observe Manon Bergeron. Le harcèlement sexuel est la manifestation la plus fréquente, suivi des comportements sexuels non désirés et de la coercition sexuelle.

Sans surprise, l’enquête indique que les principales victimes sont des femmes. Ainsi, les étudiantes (43,5 %) sont plus nombreuses que les étudiants (23,2 %) à avoir vécu de la violence sexuelle. En considérant seulement les 12 mois précédant l’enquête, les étudiantes et étudiants sont presque 2 fois plus susceptibles que les enseignantes et enseignants et 1,5 fois plus à risque que les autres employés d’avoir subi au moins une forme de violence.

Fait à noter, près d’un enseignant sur deux (48 %) rapporte avoir vécu au moins une forme de violence depuis son arrivée au cégep. Le fait que les enseignants restent au cégep beaucoup plus longtemps que les étudiants, lesquels ne sont que de passage le temps de leurs études, peut expliquer cette forte représentation.

Par ailleurs, certains groupes semblent davantage exposés: les personnes appartenant aux minorités sexuelles et de genre, les individus dont l’orientation sexuelle est incertaine ou en questionnement et ceux vivant avec un trouble, une difficulté ou un handicap. «Ces personnes, comme celles appartenant aux minorités sexuelles et de genre, sont généralement plus vulnérables et plus ciblées que d'autres, comme c'est le cas dans la société en général, dit la professeure. La violence sexuelle s’ajoute aux autres formes de violence et de discrimination que ces personnes subissent.»

Près d’une victime sur 2 (48,8 %) souligne au moins une conséquence préjudiciable dans plusieurs sphères de sa vie: réussite scolaire ou sportive, vie professionnelle, personnelle et sociale, santé physique et psychologique. «On observe que 14 % de ces personnes développent une hyper vigilance, ont des cauchemars et des pensées envahissantes, des symptômes qui s'apparentent au stress post-traumatique», note Manon Bergeron.  

Un silence inquiétant 

L'enquête révèle un autre phénomène important, celui du silence entourant la violence sexuelle. Plus de 9 victimes sur 10, dont 94,8 % des étudiantes et étudiants, n'ont jamais approché les instances ou ressources de leur institution pour parler de leur expérience, et plus de la moitié des personnes ayant subi une forme de violence n’ont jamais dévoilé à quiconque ce qu'elles avaient vécu.

«C’est inquiétant, dit la chercheuse. Cela signifie que ces personnes reçoivent rarement des services d'aide et d’accompagnement. Beaucoup de gens éprouvent des difficultés à reconnaître certaines formes de violence, surtout le harcèlement sexuel, ou ont tendance à les banaliser, d’où l’importance du travail de sensibilisation et de prévention. D’autres personnes ne savent pas à qui s'adresser pour dénoncer ou signaler une situation de violence et d’autres encore manquent de confiance envers les instances de leur collège.» En vertu de la loi 22.1, tous les cégeps ont l’obligation, depuis septembre 2019, d’avoir un guichet unique permettant d’offrir de l’aide et de l’accompagnement aux victimes de violences sexuelles. 

Sentiment de sécurité

Près d’une personne sur 10 se sent peu ou pas en sécurité dans au moins quatre lieux au cégep. Les endroits les plus fréquemment nommés sont les stationnements, les corridors, les casiers, les ascenseurs et cages d’escaliers ainsi que les vestiaires. «Ce n’est pas banal, commente Manon Bergeron. On parle quand même de lieux fréquentés au quotidien que les gens peuvent difficilement éviter.»

Les cas de violence se sont produits généralement dans le cadre des études ou du travail, Du côté des étudiants, à peine 14 % des violences sexuelles ont été subies dans un contexte de fête ou d’activités sociale. 

La question du consentement

Bien que la majorité des répondants aient des attitudes favorables à l’égard du consentement sexuel, une proportion non négligeable d’entre eux se sont déclarés d’accord ou neutres avec des énoncés contraires au cadre législatif canadien relativement au consentement volontaire, libre et éclairé. Les hommes présentent des attitudes beaucoup moins favorables à l’égard du consentement sexuel que les femmes et les personnes appartenant aux minorités de genre.

Près de 34 % de la population étudiante et 32 % des employés se sont déclarés neutres ou en accord avec l’énoncé suivant: Si votre partenaire veut s’engager dans une activité sexuelle, c’est correct de continuer même s’il ou elle est ivre. Par ailleurs, 12 % des étudiants et étudiantes et 6 % de l’ensemble des employés sont d’accord ou neutres en regard de cet autre énoncé: Si une proposition sexuelle est faite et que votre partenaire dit “non“, c’est correct de continuer à négocier la proposition.  

Pistes de réflexion

La recherche propose des pistes de réflexion selon les différents axes d’intervention prévus dans la Loi 22.1 «Nous devons d’abord intensifier les efforts de sensibilisation et de prévention, lesquels concernent l’ensemble de la communauté collégiale, car les résultats de l’enquête indiquent que les violences touchent tout le monde, pas seulement la population étudiante», souligne la professeure.

Manon Bergeron insiste également sur l’importance du travail d’éducation pour mieux faire comprendre que les manifestations de violences à caractère sexuel s’inscrivent dans un continuum. «Il importe, par exemple, de reconnaître le harcèlement sexuel comme une forme de violence tout aussi inacceptable que les autres, pouvant avoir des conséquences désastreuses.»

Les institutions collégiales ont déployé beaucoup d’efforts pour mettre en place des ressources et des services de prévention, de soutien et d’accompagnement pour les victimes d’actes de violence. «Il s’agit maintenant de développer des stratégies permettant de mieux les faire connaître et d’assurer qu’elles soient facilement accessibles autant pour la population étudiante que pour les membres du personnel», observe la professeure.

Selon Manon Bergeron, les résultats de l’étude militent pour l’adoption d’une perspective de tolérance zéro pour toutes les formes de violence sexuelle en milieu collégial. «C’est l’une des conditions pour le changement, pour l’implantation d’une culture de respect et de consentement», conclut-elle.

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