Privilégier la réduction des sels de voirie

L’utilisation excessive des sels de voirie menace grandement l’équilibre des systèmes d’eau douce au Canada.

25 Mai 2020 à 10H01

Photo: Getty Images

Bien que le Canada abrite 20 % des ressources mondiales en eau douce, il ne possède que 7 % des ressources d’eau douce mondiales dites «renouvelables», c’est-à-dire dont l’exploitation est compensée par les précipitations et les écoulements naturels. De nombreuses menaces pèsent sur ces précieuses ressources, parmi lesquelles l’utilisation excessive des sels de voirie, dont la gestion suscite le débat au Canada ces dernières années.

En 2001, le gouvernement canadien a évalué que près de 5 millions de tonnes de sels sont utilisés chaque année au pays, majoritairement en Ontario et au Québec (le chlorure de sodium étant le plus largement utilisé). Les sels épandus sur la chaussée, les trottoirs et les stationnements finissent par ruisseler jusque dans les rivières et les lacs. Le chlorure s’y accumule, nuisant grandement à l’équilibre écosystémique de ces cours d’eau.

Les seuils établis par le gouvernement canadien pour garantir la protection des systèmes aquatiques face à une exposition en sel chronique et aiguë sont de l’ordre de 120 mg/L et de 640 mg/L respectivement. En 2016, une évaluation de la teneur en sel des cours d’eau en Ontario par le Fonds mondial pour la nature (WWF-Canada) a permis de constater que plusieurs ont une concentration en sels proche de 1000 mg/L tout au long de l’année. Une autre étude, également réalisée en 2016 sur la teneur en sels de 371 lacs en Amérique du Nord, a révélé que 44 % d’entre eux sont en train de subir une salinisation à long terme.

La toxicité des ions chlorure sur les systèmes d’eau douce

Les effets des ions chlorure sur les systèmes d’eau douce sont multiples. Les sels de voirie perturbent, par exemple, le processus de renouvellement des eaux, ce qui diminue la disponibilité en oxygène dissous dans la couche inférieure des lacs, augmentant ainsi le stress et/ou la mortalité des organismes et libérant les métaux lourds ainsi que les phosphores des sédiments, qui peuvent avoir des effets toxiques.

Les sels peuvent également altérer la dynamique des réseaux trophiques (ensembles de chaînes alimentaires reliées entre elles) en entraînant ce que l’on nomme des cascades trophiques, qui affectent plusieurs espèces. Par exemple, les macrophytes, les macroinvertébrés et le zooplancton sont des espèces intolérantes au sel. Si leur nombre diminue, cela affectera plusieurs poissons qui s’en nourrissent.

Le programme d’eau douce au Canada

Le WWF-Canada a mis en place en 2015 un programme de conservation d’eau douce, dont l’objectif est de permettre à l’ensemble des systèmes d’eau douce canadiens de recouvrer un équilibre sain. Parmi leurs nombreuses actions, on compte le projet Less Salty, qui vise à réduire l’utilisation des sels de voirie à travers le Canada. «Nous travaillons de pair avec beaucoup d’organismes: les universités, les municipalités, les provinces, les chercheurs, les contracteurs, les industries; nous cherchons à montrer que moins de sel ne signifie pas forcément moins de sécurité sur les routes», explique Anthony Merante, spécialiste de l’eau douce au sein de l’organisme.

Le projet Less Salty a déjà fait ses preuves à l’Université de Ryerson, située au centre-ville de Toronto. Au cours de l’hiver 2018-2019, l’établissement a réduit de 4000 kilogrammes son utilisation des sels sur une portion spécifique de son campus, sans pour autant mettre en péril la sécurité de ses étudiants. On a remplacé l’épandage de cristaux de sel par celui d’eau salée, une solution permettant d’atteindre la même efficacité en matière de déglaçage. L’hiver dernier, l’université envisageait d’étendre son projet à l’ensemble du campus, diminuant son utilisation en sels de 20 000 kg! «Dans deux ans, nous comptons implanter le projet sur différents campus universitaires au Québec», souligne Anthony Merante.

Les alternatives aux sels de voirie : une solution ?

Pour Lee Gould, directeur de Smart about Salt Council, une organisation à but non lucratif qui offre des formations aux compagnies afin d’optimiser leur technique d’épandage de sel, «il n'y a pas d'alternative viable au sel en soi. Dans certains cas, le sable peut être utilisé, mais cela s'accompagne de ses propres défis négatifs en matière de sécurité et d’environnement.»

Anthony Merante partage le même avis. «Présentement, il y a beaucoup d’alternatives au sel, mais ne nous connaissons pas ou peu leur impact environnemental. Donc, la meilleure chose que nous pouvons faire est de promouvoir une formation et des certifications aux compagnies qui épandent le sel.»

Pourtant, le gouvernement canadien n’exige aucune formation ou certification de la part des compagnies qui participent à l’épandage du sel. Selon Lee Gould, certains modèles se sont avérés efficaces ailleurs comme le programme New Hampshire Green SnowPro aux États-Unis, lequel offre une indemnisation aux compagnies qui acceptent de suivre une formation. Anthony Merante pense qu’un tel modèle serait facilement applicable au Canada.

Aujourd’hui, il semble tout à fait envisageable de réduire les quantités de sels épandues sur les routes canadiennes chaque année - on en épand des quantités supérieures à ce qui est nécessaire par crainte de poursuites en responsabilité - sans pour autant diminuer la sécurité des usagers. Repenser la gestion des sels de voirie au Canada est plus que nécessaire, leur toxicité nuisant aux écosystèmes terrestres. Leur utilisation excessive a également un impact économique important à long terme, car ils sont très corrosifs et s’attaquent aux infrastructures. Anthony Merante rappelle à cet égard l’état avancé de corrosion de l’ancien pont Champlain, dont le remplacement a coûté quelques quatre milliards de dollars au gouvernement.

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Cet article a été rédigé dans le cadre du cours Éléments d'écotoxicologie donné au trimestre d'hiver 2020 par les professeurs Monique Boily, Philippe Juneau, Maikel Rosabal Rodriguez et Jonathan Verreault, du Département des sciences biologiques. Les étudiants, inscrits au baccalauréat en sciences naturelles appliquées à l'environnement ou au certificat en écologie, devaient produire un article de vulgarisation scientifique qui a été évalué dans le cadre du cours. Il s'agissait d'un premier contact, dans leur cursus, avec la toxicologie et la santé environnementale. Parmi les cinq meilleurs articles choisis par les professeurs, Actualités UQAM a sélectionné celui de Marie Defago pour publication.

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