Rédiger au temps de la pandémie

Les étudiants de cycles supérieurs en rédaction sont confrontés à de multiples défis.

11 Mai 2020 à 11H10

Série COVID-19: tous les articles
Les nouvelles sur la situation à l'Université entourant la COVID-19 et les analyses des experts sur la crise sont réunies dans cette série.

La candidate à la maîtrise en éducation Audrey Wagener rédige son mémoire entourée de ses enfants âgés de 6, 8 et 10 ans. 

La rédaction d'un mémoire ou d'une thèse est un exercice éminemment solitaire. «À cet égard, le confinement devrait constituer la situation idéale pour rédiger, mais c'est plutôt le contraire, souligne la candidate à la maîtrise en éducation Audrey Wagener (B.Ed. enseignement en adaptation scolaire et sociale, 2018), dont le mémoire porte sur la compréhension en lecture au primaire. Nous vivons une période anxiogène pendant laquelle il est difficile de se concentrer.»

Ces propos font écho à ceux de plusieurs autres étudiants aux cycles supérieurs, observe Sara Mathieu-Chartier (B.A. sexologie, 2009; M.A. éducation, 2013), directrice de l'organisme Thèsez-Vous. «Il y a beaucoup de découragement et de détresse, constate celle-ci. Certains éprouvent de la culpabilité, car ils ne sont pas en mesure d'atteindre les objectifs qu'ils s'étaient fixés dans leur échéancier, tandis que d'autres font état de la perte de sens lié à leur projet de recherche.»

Rédaction avec enfants

Auxiliaire d'enseignement pour son directeur de mémoire, le professeur Éric Dion, Audrey Wagener a  dû s'assurer que ses étudiants pouvaient terminer leur trimestre d'hiver sans trop de heurts. Puisqu'elle est également orthopédagogue deux jours par semaine dans une école primaire, elle continue d’effectuer un suivi auprès de ses élèves pendant le confinement. Pour cette jeune femme, la cascade d'événements déclenchés par le confinement a constitué un parcours éprouvant.

«À travers mes engagements professionnels, je dois aussi gérer mes propres enfants de 6, 8 et 10 ans et leur faire l'école à la maison, raconte-t-elle. Je me lève à 6 heures, j'écris une phrase, un de mes enfants se lève, les événements de la journée s'enchaînent et le soir, j'ai écrit deux phrases. Cela peut me prendre cinq jours pour terminer la lecture d'un article scientifique. Les premières semaines de confinement, je me sentais incompétente dans toutes les sphères: professionnelle, scolaire et familiale. Après, j'ai compris qu'adopter le fichu "lâcher prise" dont tout le monde parle était une question de survie.»

S'adapter... à chez soi !

Andréanne Bissonnette

Même si toutes et tous n'ont pas les mêmes contraintes professionnelles et familiales, le sentiment d'être moins productif est partagé. «Ma productivité n'est pas optimale, mais je pense qu'il faut être plus conciliant avec soi-même», analyse la doctorante en science politique Andréanne Bissonnette (B.A. relations internationales et droit international, 2016; M.A. science politique, 2019), qui travaille sous la direction du professeur Frédérick Gagnon. Chercheuse en résidence à la Chaire Raoul-Dandurand, elle avait l'habitude de rédiger dans son bureau à l'UQAM ou dans les cafés montréalais, entourée de gens. «Le plus difficile pour moi, ce fut de m'adapter au fait de travailler de la maison», précise-t-elle.

Le doctorant en études urbaines Jérémy Diaz (M.Sc. géographie, 2015) privilégiait lui aussi les lieux publics pour rédiger. «J'adore travailler au laboratoire du Département de géographie ou à la Grande Bibliothèque», dit-il. À la maison, il a dû réaménager une pièce en bureau et s'adapter à l'horaire de sa conjointe, qui télétravaille. «Les séances de rédaction qui pouvaient débuter à 23 heures, c'est terminé, dit-il en riant. Je m'astreins désormais à des horaires de rédaction entre 9 heures et 17 heures, autrement je serais toujours décalé par rapport à ma conjointe. En ce sens, la pandémie a plutôt favorisé de bonnes habitudes de travail chez moi.»

Séjours sur le terrain

Jérémy Diaz

Par chance, Jérémy Diaz, qui fait sa thèse sous la direction du professeur Sylvain Lefebvre, avait déjà complété ses séjours de recherche à l'étranger. «Je travaille sur l'aménagement d'ateliers publics de fabrication et d'expérimentation numérique à Barcelone, explique-t-il. C'est fascinant car mon objet d'étude évolue: le coronavirus a forcé la transformation de ces espaces, qui ont été rapidement reconvertis en lieux de fabrication de produits de première nécessité, tels que des masques et des pièces pour des respirateurs artificiels.»

Andréanne Bissonnette, elle, devra reporter son séjour sur le terrain. «Je m’intéresse à l'accès des Latino-américaines à la santé reproductive aux États-Unis. Je devais me rendre dans quelques cliniques ciblées à l'hiver 2021, mais j'ai reporté le tout d'un trimestre à cause des risques associés à l'éclosion d'une deuxième vague de COVID-19.»

Retour à la maison

Krystel Poirier

Krystel Poirier (B.Sc. économique, 2018) a quitté son appartement en ville au début du confinement. «Je suis retournée chez mes parents dans la région de Lanaudière pour ne pas être seule, raconte la candidate à la maîtrise en économique. J'ai conservé de saines habitudes de vie. J'essaie de travailler environ quatre heures par jour sur mon mémoire, qui porte sur des scénarios de taxation des boissons sucrées afin d'en diminuer la consommation.»

L'étudiante réalise son mémoire sous la direction de la professeure Catherine Haeck. «Le reste du temps, je m'occupe en faisant du sport, de la lecture, du jardinage, poursuit-elle. Je prends une ou deux journées par semaine où je ne touche pas à mes travaux pour me changer les idées.»


L'accès aux ressources documentaires

L'une des sources d'anxiété des étudiants en rédaction est l'accessibilité aux ressources documentaires. «J'ai besoin de consulter des chapitres précis dans certaines monographies qui ne sont pas accessibles en ligne, indique Jérémy Diaz. J'ai même essayé de commander des ouvrages sur Amazon, mais je ne les trouve pas!»

Les étudiants peuvent contacter leur bibliothécaire pendant le confinement, rappelle Nathalie Gagnon, agente d'information au Service des bibliothèques. «On tentera de trouver avec eux l’équivalent des monographies ou des articles qu'ils recherchent en version numérique. On pourra aussi les diriger vers le service de prêt entre bibliothèques si un article de périodique ou un chapitre de livre numérique est disponible dans un autre établissement. Et qui sait: parfois une discussion avec un ou une bibliothécaire ouvre la porte sur une ressource à laquelle l'étudiante ou l'étudiant n'avait peut-être pas pensé.»

Pour aider les étudiants à terminer leur rédaction et à déposer leur mémoire ou leur thèse, les professeurs du Département d’études littéraires ont lancé le concept de bibliothèque solidaire. Les étudiants en fin de parcours qui ont besoin de vérifier une citation ou encore de compléter une référence peuvent leur écrire sur Facebook en précisant l’information qu'Ils recherchent. Les professeurs prendront connaissance des demandes et pourront leur répondre si les ouvrages recherchés se trouvent dans leur bibliothèque.

Webinaire pour les étudiants à la maîtrise

Les professionnelles en soutien à l'apprentissage des Services à la vie étudiante proposent durant toute l'année des stratégies d'études et des ateliers aux étudiants. Elles ont adapté diverses activités au contexte actuel de la pandémie.

Un webinaire destiné aux étudiants de la maîtrise, intitulé «Rédiger à la maîtrise durant le confinement et l’été 2020» est offert ce vendredi 15 mai, de 13 h 30 à 14 h 30.

Thèsez-Vous en mode virtuel

Plusieurs étudiants aux cycles supérieurs utilisent une forme ou une autre de la technique Pomodoro, une stratégie de gestion du temps visant à contrer la procrastination en alternant des périodes minutées de rédaction avec de courtes pauses. «Les étudiants fréquentent nos retraites ou viennent rédiger à l'Espace Thèsez-Vous, dans le quartier Villeray, car nous utilisons cette technique et qu'elle fonctionne bien pour eux, affirme Sara Mathieu-Chartier. Or, ils ont été abruptement privés de nos services à cause du confinement.»

L'organisme a réorganisé ses activités en quatrième vitesse. «Nous avons migré rapidement sur notre page Facebook, dont la fréquentation a grimpé en flèche», souligne sa directrice. Thèsez-Vous anime désormais trois séances de rédaction virtuelle par jour, du lundi au samedi, auxquelles assistent chaque fois une quarantaine de participants. «Nous avons tenu une première retraite de rédaction virtuelle d'une journée complète sur Zoom il y a deux semaines... et ça fonctionne! se réjouit Sara Mathieu-Chartier. Les étudiants laissent leur caméra ouverte toute la journée, nous mangeons ensemble et nous faisons du yoga après le dîner. C'est à peu de choses près identique aux retraites en personne.» Ce mois-ci, la directrice espère pouvoir mettre sur pied des retraites tous les mercredis et vendredis. 

Thèsez-Vous organise en outre les jeudis #QuaranThèse, une séance animée en direct pour que les étudiants puissent échanger avec leurs pairs sur leurs réalités quotidiennes. «Nous avons également enregistré des capsules vidéos de postures de yoga, d'étirements et de conseils nutritionnels à regarder lors des pauses entre les périodes de rédaction», ajoute-t-elle.

L'organisme avait déjà dans ses cartons le projet de développer ses services en ligne. La pandémie a accéléré le processus. «Nous espérons obtenir le financement pour mettre sur pied notre propre écosystème web, qui nous donnera plus d'autonomie que les réseaux sociaux actuels, note la directrice. Si tout va bien, nous pourrions dévoiler le tout l'automne prochain.»

PARTAGER