La fin d'un cycle politique

Le référendum de 1995 a marqué la fin de la polarisation du débat entre fédéralistes et souverainistes, estime Pierre Duchesne.

30 Octobre 2020 à 9H15

Des dizaines de milliers de Canadiens ont participé le 27 octobre 1995 au rassemblement organisé par le camp fédéraliste à la place du Canada, à Montréal.Photo: Brooks Kraft LLC/Sygma via Getty Images

Le 30 octobre 1995, les Québécois disaient non au projet de pays pour la deuxième fois en 15 ans. «Les nationalistes et les indépendantistes n'ont pas voulu évaluer pleinement ce que signifiait ce deuxième échec référendaire, analyse le chargé de cours de la Faculté de science politique et de droit Pierre Duchesne. Avec le recul, on s'aperçoit que cela marquait la fin d'un cycle politique important: la polarisation du débat entre fédéralistes et souverainistes amorcée pendant la Révolution tranquille et propulsée au-devant de la scène par la naissance du Parti québécois.»

Auteur d'une biographie sur Jacques Parizeau, cet ancien journaliste a passé sept ans à titre de correspondant parlementaire à Québec pour Radio-Canada, avant d'être élu député puis nommé ministre de l'Enseignement supérieur, de la Recherche, de la Science et de la Technologie dans le gouvernement Marois (2012-2014). «En fait, affirme cet observateur aguerri de l'écosystème politique québécois, le résultat du référendum de 1995 a eu trois impacts majeurs: le déclin du PQ, l'apparition de nouveaux partis et l'écrasement du Parti libéral.».

La déroute du PQ

L'article 1 du Parti québécois porte sur la nécessité de réaliser la souveraineté du Québec, rappelle Pierre Duchesne. «Quand le peuple a dit non à nouveau en 1995, c'est devenu très difficile pour le PQ de se repositionner par rapport à sa raison d'être et de trouver une façon de renouveler son discours sur la souveraineté.»

À l'époque, le PQ avait choisi de demeurer à la gauche du spectre politique sur les questions sociales, mais il s'est déplacé au centre droit pour les politiques économiques, notamment en faisant la lutte au déficit. «Cette posture l'a fragilisé et a entraîné la fragmentation du mouvement indépendantiste, ouvrant la porte aux autres partis comme l'ADQ, Option nationale, Québec solidaire et la CAQ», analyse le chargé de cours.

La fédération des forces nationalistes réalisée par René Lévesque avec la création du PQ en 1968, renforcée par la coalition PQ-Bloc québécois-ADQ lors du deuxième référendum, a volé en éclats. «Les souverainistes se sont dispersés et, à ce jour, le PQ n'a pas trouvé la façon de les ramener au bercail.»

Les libéraux en difficulté

Les transformations politiques s'effectuent sur de longues périodes, souligne Pierre Duchesne, qui observe que le Parti québécois n'est pas la seule formation politique à avoir subi les contrecoups du référendum de 1995.

Dans l'histoire du Québec, le Parti libéral a toujours été la formation politique la plus stable, revenant périodiquement au pouvoir malgré l'élection du Parti conservateur, de l'Union nationale ou du Parti québécois. «La fin de la polarisation entre les fédéralistes et les souverainistes a mis fin à la prédominance du Parti libéral, affirme-t-il. Les "bons vieux partis" qui traditionnellement occupaient l'ensemble du terrain sont désormais tombés dans la marginalité ou la presque marginalité dans le cas du Parti libéral.» C'est ainsi qu'aux dernières élections, en 2018, le Parti Libéral a obtenu 24, 8 % du vote pour 31 députés contre 17 % et 10 députés pour le PQ, tandis que la CAQ, ni souverainiste, ni fédéraliste, faisait élire 74 députés pour s'emparer du pouvoir.

La déclaration de Parizeau

La malheureuse déclaration de Jacques Parizeau à propos de l'argent et des votes ethniques le soir de la défaite référendaire a causé du tort au camp du OUI, certes, mais, selon Pierre Duchesne, cet événement ne peut pas expliquer à lui seul l'effondrement du PQ (et de la cause souverainiste) depuis les 25 dernières années. «Le camp de la souveraineté a compté dans ses rangs les politiciens les plus talentueux de leur génération: René Lévesque, doté d'une empathie naturelle, d'une habileté à communiquer hors pair et d'une intégrité exemplaire; Jacques Parizeau, un grand stratège à l'intelligence hors norme; et Lucien Bouchard, sans doute le plus grand tribun dans l'histoire du Québec. Or, ils n'ont pas réussi à concrétiser leur projet politique. Pourquoi? Parce que la population leur a dit "non". C'est aussi simple que cela. On ne peut pas réduire la dérive souverainiste des récentes années à une déclaration malhabile il y a 25 ans.»

Quand Jean Lesage a convoqué des élections en 1962, deux années seulement après avoir été élu, il souhaitait obtenir un appui clair pour réaliser le grand projet qu'était la nationalisation de l'hydroélectricité, rappelle le chargé de cours. «La population lui a donné un mandat clair et cela lui a permis de créer non seulement Hydro-Québec, mais aussi la Caisse de dépôt et de placement du Québec et plusieurs autres sociétés d'État.» Ce genre d'appui, les Québécois l'ont refusé à deux reprises au projet souverainiste, préférant demeurer au sein du Canada. 

Convaincre les gens?

Depuis plusieurs années, des députés (et des chefs) du PQ martèlent le même message: ils doivent poursuivre le travail d'éducation afin d'expliquer l'option souverainiste et ainsi convaincre les gens d'y adhérer. «Quand un discours ne suscite pas l'adhésion de la population, il faut revoir l'argumentaire, et cela, le PQ a été incapable de le faire depuis 25 ans, poursuit Pierre Duchesne. Le débat autour de la langue, par exemple, ne résonne plus comme avant auprès des jeunes. Cela dit, modifier l'argumentaire d'un discours est probablement la chose la plus difficile à faire pour un parti politique, car les membres de la première heure, souvent les plus militants, adhèrent toujours au discours fondateur.»

Et la nouvelle génération?

Depuis 2017, Pierre Duchesne donne le cours Communication et journalisme politiques dans le cadre du baccalauréat en communication, politique et société. «La génération actuelle étudie la crise d'Octobre, le premier référendum, la crise du Lac Meech et le second référendum comme des événements historiques. Quelques étudiants s'intéressent à la question nationale, mais ils sont très peu nombreux, car cela ne fait plus partie de l'actualité politique, remarque-t-il. Cette génération est passé à d'autres batailles, à d'autres enjeux qui lui tiennent à cœur.»

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