Scénarios de fin de pandémie 2

Le vaccin va-t-il mettre fin à la COVID-19 en 2021?

15 Décembre 2020 à 14H57, mis à jour le 22 Décembre 2020 à 18H00

Série L'actualité vue par nos experts
Des professeurs et chercheurs de l'UQAM se prononcent sur des enjeux de l'actualité québécoise, canadienne ou internationale.

«Le fait que plusieurs vaccins différents seront bientôt disponibles améliorera l’efficacité de la lutte contre la pandémie», affirme le professeur Benoit Barbeau.Photo: Getty images

«Le vaccin sera un outil clé, croit le professeur du Département des sciences biologiques Benoit Barbeau (M.Sc. biologie, 1991). Si la proportion de gens qui se font vacciner est suffisante – on estime cette proportion à environ 70% – , nous réussirons en 2021 à contrôler le virus.» La pandémie de COVID-19 sera-t-elle bientôt derrière nous? Sa collègue Tatiana Scorza en est moins certaine. «Nous disposons déjà d’un vaccin, ce qui est beaucoup. La fin de la pandémie? Je pense que c’est trop ambitieux. Mais il est trop tôt pour le dire.»

En mars dernier, dans les jours qui ont suivi les premières mesures de confinement au Québec, les deux chercheurs s’étaient prononcés sur les différents scénarios pouvant mener à la fin de la pandémie. À l’époque, la perspective de devoir attendre la découverte d’un vaccin (un effort de recherche qui se calcule généralement en nombre d’années, et non de mois) paraissait effrayante. Mais alors que les mesures adoptées au Québec – comme dans la plupart des pays – n’ont pas réussi à nous débarrasser du virus, qui a fait plus de 1,6 million de morts mondialement, la science a progressé à pas de géant… et à coups de milliards. Moins d’an après le début de la pandémie, un premier vaccin, celui de la compagnie Pfizer, a été approuvé. D’autres le seront bientôt et des campagnes de vaccination se mettent en branle un peu partout dans le monde.

Plusieurs vaccins valent mieux qu’un

«Le fait que plusieurs vaccins différents seront bientôt disponibles améliorera l’efficacité de la lutte contre la pandémie, souligne Benoit Barbeau. Comme ces vaccins sont technologiquement différents, il y en aura probablement qui conviendront mieux à certains groupes plus vulnérables. La vaccination dans les pays moins riches sera favorisée par l’arrivée sur le marché de vaccins plus abordables, comme celui d’Astra-Zeneca. Enfin, des vaccins ne nécessitant pas des températures de stockage aussi basses que celui de Pfizer faciliteront aussi la distribution.»

Malgré cette contrainte, le vaccin de Pfizer, le seul à être déjà homologué par Santé Canada (un autre vaccin, celui de Moderna, devrait l’être bientôt) constitue une arme redoutable. Le professeur souligne son taux d’efficacité de 95%, selon les données, et le fait que les effets secondaires signalés, pour la plupart peu sévères, sont les mêmes que pour de nombreux vaccins.

Quelle efficacité à long terme?

Tout le monde doit se faire vacciner, affirme Tatiana Scorza. Mais on ne sait pas encore quelle sera l’efficacité à long terme du vaccin. «Je dis à mes étudiants que nous allons tous faire partie d’une grande cohorte expérimentale», dit la chercheuse, précisant qu’il faudra effectuer des suivis sérologiques pour déterminer combien de temps perdurent les anticorps chez les personnes vaccinées.

« Je dis à mes étudiants que nous allons tous faire partie d’une grande cohorte expérimentale. »

Tatiana scorza,

professeure au Département des sciences biologiques

«Il est normal qu’on ne sache pas quelle sera la durée de la protection immunitaire, note Benoit Barbeau. C’est seulement en phase IV, quand les études cliniques portent sur des populations entières qu’on peut savoir cela.»

Pour la poliomyélite, l’effet du vaccin a été radical, rappelle Tatiana Scorza. Cette maladie mortelle, qui a fait des ravages jusque dans les années 1950, frappait surtout les enfants, les laissant parfois lourdement paralysés. Elle a été, à toutes fins pratiques, éradiquée par la vaccination.

Pour certaines maladies, comme le tétanos, il fallait auparavant se faire vacciner périodiquement, soit tous les 10 ans, pour être parfaitement protégé. Aujourd’hui, après les doses initiales reçues pendant l’enfance, un seul rappel à 50 ans est prévu pour les adultes.

Pour être immunisé contre la COVID-19, on sait déjà qu’il faut deux doses de départ, la deuxième, administrée 21 jours après la première, stimulant une plus forte réponse immunitaire. «En fonction des résultats que nous obtiendrons avec le temps, nous saurons s’il faudra envisager de se faire vacciner chaque année», mentionne Tatiana Scorza.

Il sera important que les personnes qui développent des symptômes de la maladie après avoir été vaccinées aillent se faire dépister, ajoute la professeure, «afin de générer des données pour mieux comprendre la réponse au vaccin».

Si on ignore encore de quelle durée sera la protection conférée, on ne sait pas non plus si le vaccin empêchera une personne non symptomatique de continuer à répandre la maladie. En effet, les données actuelles nous apprennent que le vaccin prévient les formes graves de la COVID-19 dans l’immense majorité des cas. Elles ne disent pas s’il empêche tout à fait la contagion.

«Normalement, quand un virus entre en contact avec les voies respiratoires, il commence à se répliquer, explique Tatiana Scorza. Si on a développé des anticorps, ce phénomène est moindre puisque les anticorps neutralisent en bonne partie la réplication du virus. Mais pour infecter une autre personne, c’est le taux de particules virales qui compte. Est-ce que ce taux pourrait être suffisant pour qu’il y ait transmission? On ne le sait pas.»

Les résultats des recherches menées sur le vaccin de Pfizer montrent que les anticorps générés sont de haute affinité, précise toutefois la professeure. «Ce vaccin donne à nos cellules l’instruction de produire une protéine virale et de réagir contre cette protéine en générant des anticorps et cela, sans l’interférence du virus, explique-t-elle. Or, nous commençons à mieux comprendre que lors de l’infection, le système immunitaire réagit contre le virus en produisant des anticorps, mais que le virus cause aussi une réponse inflammatoire importante. Cela signifie que la vaccination pourrait stimuler le système immunitaire de manière plus optimale que l’infection le fait chez les personnes qui tombent malades et qui récupèrent. En théorie, le vaccin offre l’espoir de stimuler une immunité collective de qualité».

Un virus «assez stable»

Le virus pourrait-il devenir saisonnier, comme celui de la grippe? «Cela dépend de la capacité de mutation du SARS-CoV-2», répond Benoit Barbeau. Il faudrait que la structure du virus change beaucoup pour que le vaccin cesse de le «reconnaître». Or, les analyses suggèrent que le SARS-CoV-2 évolue, mais beaucoup moins vite que la grippe saisonnière, par exemple. «Le virus semble assez stable», dit le chercheur.

«Comme tous les virus, le SARS-CoV-2 a besoin de personnes susceptibles d’être infectées pour se propager, poursuit Benoit Barbeau. Plus la couverture vaccinale augmentera, plus il aura de difficulté à se transmettre.» En effet, quand le nombre de gens immunisés augmente, la probabilité qu’une personne infectée propage la maladie diminue. «Avec le beau temps qui va arriver et les gens qui vont passer plus de temps à l’extérieur, la transmission va encore diminuer, comme on l’a vu l’été dernier, ajoute le professeur. C’est ainsi que le virus pourrait devenir très rare et même peut-être disparaître.»

« Le virus pourrait devenir très rare et même peut-être
disparaître. »

Benoit Barbeau,

professeur au Département des sciences biologiques

Selon Benoit Barbeau, les mesures de distanciation sociale devront se poursuivre au moins jusqu’à l’été, quand le temps sera plus chaud et qu’une proportion importante de la population sera vaccinée. «À l’automne, je pense qu’on pourra espérer revenir à une vie quasi normale, dit-il. Bien qu’on va sûrement continuer à se laver les mains et qu’on ne va pas jeter nos masques…»

La marque de la pandémie

Tatiana Scorza croit, elle aussi, que la pandémie va laisser sa marque dans nos habitudes de vie. «On a appris avec cette expérience ce qu’il faut faire et ce qu’il faut éviter de faire, remarque-t-elle. En Chine, une personne malade qui prend les transports en commun va obligatoirement porter un masque, par respect pour les autres. Ici, on voit des gens qui ont les yeux qui coulent, qui toussent et qui éternuent dans le métro sans vraiment faire attention aux gens autour d’eux. Je crois qu’on ne verra plus cela. Enfin, je l’espère.»

Les deux biologistes soulignent que la culture du masque était déjà bien implantée en Chine et dans plusieurs pays asiatiques avant la crise de la COVID-19. C’est l’une des raisons qui expliquent pourquoi ces pays, qui ont connu plus d’épidémies dans le passé, ont mieux réussi à contenir celle-ci. «Les Chinois ont été très très agressifs dès le départ, rappelle Benoit Barbeau. Ils ont mis en place une quarantaine très stricte, beaucoup plus que la nôtre, et ils ont très vite fermé les frontières. Les personnes qui entraient dans le pays étaient soumises à une quarantaine rigoureuse.»

Les mesures mises en place par le régime chinois pour contrer l’épidémie seraient sans doute inacceptables dans les sociétés occidentales, où même l’obligation de porter le masque passe difficilement. Il n’en demeure pas moins que, depuis plusieurs mois, la Chine est moins affectée par la COVID-19 que le Canada, les États-Unis, la France ou l’Allemagne.

Certains mettent en doute les chiffres fournis par la Chine. Difficile de savoir ce qu’il en est véritablement, estime Benoit Barbeau, mais il faut tout de même reconnaître la capacité de réagir des Chinois et les efforts mis dans le dépistage et l’isolement des cas. «Il y a eu des éclosions, pour la plupart dues à des personnes revenues de l’étranger, mentionne le chercheur, mais ils ont réussi à les contrôler très rapidement.»

Alors que la Chine a adopté une politique radicale pour contenir la propagation de la maladie sur son territoire, le reste du monde a cherché ses propres solutions. «Tous les pays avaient leur propre formule, rappelle Benoit Barbeau. Au début, il y avait des gens informés qui disaient que le confinement n’était pas la solution. Le Royaume-Uni avait même opté pour le développement d’une immunité naturelle collective, avant de changer d’avis. Nous avons appris au fur et à mesure.»

Une plus grande expertise

En un an, les connaissances ont beaucoup évolué sur la transmission de la maladie. «On aurait agi différemment au mois de mars si on avait su ce qu’on sait aujourd’hui», pense le professeur. Sa collègue est du même avis. «Pour moi, le message le plus important, c’est qu’on a plus d’expertise, souligne Tatiana Scorza. On n’a pas toutes les réponses. Mais on sait ce qu’il faut faire, et qu’il faut le faire rapidement.»

« Pour moi, le message le plus important, c’est qu’on a plus d’expertise. On n’a pas toutes les réponses. Mais on sait ce qu’il faut faire, et qu’il faut le faire rapidement. »

Tatiana scorza

Avec le vaccin, on aperçoit la lumière au bout du tunnel de la COVID-19. Mais cela ne change pas notre vulnérabilité face à d’autres virus aussi destructeurs. Tout comme le SARS, la grippe H1N1 ou l’Ebola, le SARS-CoV-2 provient certainement du monde animal. En fait, on soupçonne qu’une forme mutante d’un virus provenant de la chauve-souris aurait été transmise à l’humain par l’intermédiaire du pangolin, un petit mammifère dont les écailles sont utilisées en Chine à des fins médicinales. «Tant qu’il y a une activité humaine à proximité d’animaux capables de transmettre des zoonoses, le risque d’une pandémie existe», rappelle la biologiste. 

Plusieurs facteurs environnementaux peuvent jouer un rôle dans la propagation des épidémies. Le réchauffement climatique, par exemple, favorise la migration de moustiques vers le nord. Il y a aussi des facteurs liés à notre mode de vie. Avec la mondialisation, les virus circulent de plus en plus vite, note Benoit Barbeau. 

«Ça fait 100 ans qu’une pandémie d’une aussi grande ampleur a frappé, dit-il en faisant référence à la grippe espagnole. Est-ce qu’il faudra encore 100 ans pour voir la prochaine? On ne le sait pas. En fait, la question n’est pas tant de savoir s’il y aura une autre pandémie, mais quand.»

Selon les deux chercheurs, il faut être prêts: avoir les équipements nécessaires, investir dans la recherche, améliorer notre capacité de réaction. «Cette pandémie nous a appris beaucoup, insiste Benoit Barbeau. J’espère que les gouvernements vont prendre de meilleures décisions pour se préparer à la prochaine.»

PARTAGER