La science désenchante-t-elle le monde?

Cinq chercheurs ont débattu de cette question lors d’une conférence organisée par le Cœur des sciences.

25 Février 2020 à 11H33

Photo de la Terre prise à une distance de 6 milliards de kilomètres par la mission spatiale Voyager 1 de la NASA. Notre planète y apparaît comme un petit point bleu pâle, traversé par un rayon de lumière. Photo: NASA/JPL-Caltech

Le 14 février dernier, les médias ont souligné le 30e anniversaire de la célèbre photo de la Terre prise à une distance de 6 milliards de kilomètres par la mission spatiale Voyager 1 de la NASA. Notre planète y apparaît comme un petit point bleu pâle, traversé par un rayon de lumière, seul au milieu du cosmos. «Voilà une image qui donne le vertige, a souligné l’astrophysicien Robert Lamontagne lors de la dernière conférence du Cœur des sciences. En présentant la place minuscule que nous occupons dans l’immensité de l’univers, elle invite à la modestie, mais elle incarne aussi la conscience que nous avons de cette place en tant qu’espèce.»

Quelque 200 personnes se sont rassemblées à l’UQAM, le 20 février dernier, pour assister à la conférence «La science désenchante-t-elle le monde?». Au cours de la soirée, les conférenciers ont soulevé plusieurs questions pour alimenter la discussion autour de ce vaste sujet. Mais ils avaient tendance à se rejoindre sur deux points. D’un côté, la science a effectivement un effet désenchanteur en dissipant les mystères qui entourent le monde. De l’autre, les découvertes de la science, que ce soit dans le domaine de l’astrophysique ou de la recherche sur le cerveau, peuvent être une source de véritable émerveillement.

Animée par Sophie Malavoy, directrice du Cœur des sciences, la conférence réunissait le professeur du Département d’histoire Yves Gingras, directeur de l’Observatoire des sciences et des technologies et membre du Centre interuniversitaire de recherche sur la science et la technologie, la dramaturge, metteure en scène et professeure à l’École supérieure de théâtre Angela Konrad, le professeur du Département de philosophie Christophe Malaterre, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en philosophie des sciences de la vie, le chef du Département de médecine d’urgence de l’Institut de cardiologie de Montréal Alain Vadeboncoeur, ainsi que l’astrophysicien et coordonnateur du Centre de recherche en astrophysique du Québec Robert Lamontagne.

Ni mystère ni magie

Yves Gingras a ouvert le bal en citant l’un des pères de la sociologie, Max Weber, selon qui il n’existe pas, du point de vue de la science, de puissance mystérieuse et imprévisible intervenant dans la nature. «Les sciences contemporaines – sciences de la nature ou de la société – essaient de rendre compte des phénomènes observables par des concepts et des théories qui n’invoquent aucune cause surnaturelle, a expliqué Yves Gingras. C’est ce qu’on appelle le naturalisme scientifique, un postulat qui fonde la méthode scientifique. La science postule que le monde est compréhensible. Elle désenchante en rompant tous les charmes, en dissipant tous les mystères. Mais cela n’empêche pas que l’on puisse s’émerveiller devant les beautés de la nature ou devant les découvertes de la science.»

Pour nos ancêtres, qui percevaient le ciel comme la résidence des dieux et des héros, le monde était magique, a rappelé Robert Lamontagne. «On interprétait les phénomènes de la nature par l’humeur des dieux, on tentait de déterminer l’âge de la Terre en interprétant les textes bibliques, tandis que la pensée scientifique a cherché, progressivement, des explications rationnelles au moyen d’outils de calcul et de mesure, repoussant les dieux à la périphérie de la science.»  Est-ce à dire qu’il n’y a plus de place pour l’émerveillement? Non, a répondu l’astrophysicien. «Nous avons découvert que nous sommes des poussières d’étoiles, au sens littéral du terme. Nous sommes faits de centaines de milliards de particules, lesquelles ont été créées dans les secondes qui ont suivi le Big Bang. Cela n’a rien à voir avec la magie, mais c’est fascinant.»

«C’est peut-être parce que nous savons que nous sommes des poussières d’étoiles, que nous venons de très loin, que nous avons tant de mal avec l’idée de la mort», a lancé la dramaturge Angela Konrad. S’intéressant aux rapports entre théâtre et science, elle a écrit et mis en scène, en 2018, la pièce Les robots font-ils l’amour?, qui aborde l’intelligence artificielle et le transhumanisme. «Proche de la philosophie, le théâtre agit comme une mise en abyme des savoirs qui irriguent la culture, a observé la professeure. Il s’intéresse aux enjeux qui concernent l’humain et sa place dans le monde.» En écrivant sa pièce, Angela Konrad a voulu témoigner des interrogations et des craintes que suscitent, sur le plan éthique, les manipulations génétiques et l’évolution accélérée des biotechnologies et de l’informatique.

Sentiment de perte  

Participer à des groupes de recherche, construire des protocoles de recherche, ce n’est pas toujours enchanteur, c’est même long et laborieux, preuve que la science est un processus parfois ascétique, a noté Alain Vadeboncoeur. «Si on définit le désenchantement par le sentiment de perte d’illusions, lesquelles sont associées à des croyances erronées mais séduisantes pour l’esprit, alors oui, la science désenchante le monde et c’est tant mieux! Cela dit, les résultats de la science, eux, que ce soit en génomique ou en neurobiologie, ont de quoi nous enchanter.»

Selon Christophe Malaterre, nous associons le désenchantement à une forme de regret, à une perte de repères. «Quand la science cherche à expliquer la structure de la matière ou le fonctionnement du cerveau, cela a quelque chose de déstabilisant, surtout qu’elle touche alors des questions complexes associées à la vie, au temps et à la conscience. C’est à nous de trouver un sens à ce que la science nous dit de la nature.» L’hyperspécialisation scientifique produit aussi un effet désenchanteur, contribuant même à assécher la science, a indiqué le philosophe. «On fait face parfois à des recherches tellement pointues qu’on a du mal à les inscrire dans une perspective plus large.».

Le doute systématique

Alain Vadeboncoeur a poursuivi la discussion en rappelant l’existence en science d’un courant de pensée qui repose sur le doute systématique. «La science incite à remettre en question nos croyances personnelles et des choses que nous avons apprises depuis l’enfance», a relevé le médecin. Abondant en ce sens, Christophe Malaterre a fait remarquer que la science part de l’observation de phénomènes particuliers pour induire des règles générales. «Nous ne sommes jamais certains que cela tiendra la route pour toujours, que quelqu’un ne trouvera pas un jour un contre-exemple. Bref, il n’y a pas de certitudes en science.» Yves Gingras n’était pas entièrement d’accord. «Il y a un danger à ne pas reconnaître que des consensus, voire des certitudes, existent en science, a-t-il soutenu. Par exemple, ce n’est pas dogmatique de dire que la Terre est ronde!»

L’historien et sociologue des sciences a tenu à mettre en garde contre le retour, depuis les années 1990, de la théologie naturelle, qui consiste à voir la présence de Dieu ou du surnaturel dans la beauté et la complexité de la nature. Il a aussi critiqué une forme de néoromantisme qui oppose la spiritualité et les savoirs traditionnels et ancestraux à la science dite occidentale, ou encore la puissance de guérison «naturelle» du corps humain aux divers produits de la médecine moderne, comme les vaccins. «Est-ce que la saignée reviendra à la mode ? Est-ce que les vaccins deviendront inutiles ? Non, la saignée, c’est fini, et les vaccins ont démontré leur utilité depuis trois siècles», a conclu Yves Gingras, provoquant des applaudissements dans la salle.   

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