Soutenir les femmes en difficulté

Une recherche montre la nécessité de créer une ressource d’hébergement permanente à Laval.

15 Décembre 2020 à 13H45

Photo: Getty/Images

Troisième ville la plus populeuse du Québec avec ses quelque 450 000 résidants, Laval est loin d’être une banlieue dorée comme le veut la croyance populaire. On y trouve aussi des populations vulnérables, des femmes en difficulté notamment, dont les besoins sont particulièrement criants et pour lesquelles les ressources d’aide sont en nombre limité. 

Ces femmes sont aux prises avec de multiples problèmes: précarité financière, itinérance, prostitution, violence conjugale, troubles de santé mentale, consommation de drogues et d’alcool). «Leurs problèmes sont d’autant plus complexes qu’ils sont souvent interreliées, explique la professeure du Département de psychologie Sophie Gilbert. Pour une femme qui, par exemple, subit de la violence ou se retrouve à la rue, le recours à la drogue ou à l’alcool constitue une sorte de stratégie d’adaptation ou de survie. De plus, ces femmes en difficulté se heurtent régulièrement à des portes closes parce que les ressources d’aide existantes sont débordées, ce qui contribue à entretenir le cycle de l’exclusion.»

Pour comprendre les services dont ces femmes ont besoin, la professeure a codirigé une recherche en partenariat avec la Table de concertation de Laval en condition féminine. Coordonnée par le Service aux collectivités de l’UQAM, la recherche a bénéficié du soutien du Réseau québécois en études féministes (RéQEF).

Première étude

En 2015, la Table de concertation de Laval en condition féminine a mené une étude pour brosser le portrait des femmes en situation de vulnérabilité à Laval. Cette recherche avait révélé une hausse du nombre de femmes en difficulté et mis en lumière les obstacles à l’amélioration de leurs conditions de vie. Les constats étaient éloquents: 98 % des organismes interrogés devaient diriger des femmes en situation de vulnérabilité vers d’autres ressources et, dans 57 % des cas, vers d’autres régions.

La nouvelle recherche de Sophie Gilbert a couvert de manière systématique l’ensemble des ressources existantes. Des entretiens individuels ont aussi été menés avec six femmes âgées de 26 à 73 ans fréquentant ou ayant fréquenté des organismes communautaires lavallois ou montréalais, de même que des entretiens de groupe avec des intervenantes communautaires. «Ces rencontres ont permis d’approfondir notre connaissance des besoins des femmes afin de leur offrir des services adéquats», note la professeure.

On retrouve à Montréal des profils similaires à ceux des femmes en difficulté de Laval, mais la métropole offre davantage de services pour répondre aux besoins. «Le problème est qu’on ne peut pas demander aux femmes de Laval de se déplacer à Montréal», remarque Sophie Gilbert.

Un paradoxe

L’enjeu majeur au moment où les femmes entrent en contact avec des intervenantes communautaires est l’association entre les problèmes de santé mentale et la consommation de drogues diverses. «Les femmes en grande difficulté peuvent avoir un comportement instable, voire agressif, et ont du mal à respecter certaines règles en vigueur dans les organismes communautaires, observe la chercheuse. Le paradoxe est que les problèmes se trouvant à la source de leurs difficultés, qui justifient qu’on leur vienne en aide, peuvent aussi constituer des obstacles à l’obtention de services.»

Une majorité des femmes rencontrées ont connu des démêlés judiciaires au moment où elles étaient dans un état de désorganisation et de vulnérabilité liées au monde de la rue et à la consommation de drogues. Ces expériences ont eu pour résultat une absence de soutien après un épisode d’incarcération et une stigmatisation accrue.  

La recherche montre que la «désaffiliation » est l’une des principales caractéristiques des femmes en difficulté. «Souvent isolées, elles peinent à établir un lien social, à entrer en relation avec les autres, souligne Sophie Gilbert. Celles qui, par exemple, ont subi des violences tout au long de leur parcours, depuis l’enfance ou l’adolescence, développent une sorte de méfiance, rendant plus complexes les interventions d’aide.»

Les femmes en difficulté ont des besoins particuliers, qui sont liés à la nature des problèmes qu’elles rencontrent et à leurs expériences antérieures. «Le sentiment de sécurité, la stabilité, l’intimité et la valorisation de soi sont des besoins essentiels, note la professeure.  Si on parvient à y répondre, on peut espérer qu’un changement se produise un jour dans leur trajectoire.»

Vers une ressource permanente

Le 4 décembre dernier, un refuge temporaire pour personnes itinérantes, fruit d’une initiative de la Table de concertation de Laval en condition féminine, a ouvert ses portes à Laval, permettant d’accueillir un nombre limité d’hommes et de femmes.

«Cette mesure permet essentiellement de répondre à des besoins immédiats, mais elle ne peut pallier l’absence d’une ressource d’hébergement stable, permanente, capable de s’adapter aux différents profils et trajectoires des femmes en difficulté, indique Sophie Gilbert. C’est à cette tâche que se consacre depuis trois ans la Table de concertation de Laval en condition féminine. Son projet est de créer une maison d’hébergement non mixte, la maison Marie-Marguerite.»

Cette nouvelle ressource comprendrait différents paliers d’intervention et offrirait des types d’hébergement de courte, moyenne et longue durée. «La maison serait à la fois un lieu de répit, pour se reposer ne serait-ce que quelques heures, pour prendre une pause de la rue, manger, dormir, se laver, ou pour se poser quelques jours, quelques semaines, voire quelques mois, note la chercheuse. Un hébergement à plus long terme, avec des appartements supervisés, est aussi envisagé.»

Si la vie de groupe au sein de la maison d’hébergement permet de contrer l’isolement, il reste que la cohabitation entre des femmes ayant des trajectoires et des profils différents comporte des défis. La maison pourrait comporter plusieurs étages ou, mieux, plusieurs pavillons, afin d’offrir à toutes les femmes une chambre individuelle, assurant ainsi une intimité, ce qui n’exclut pas la possibilité d’avoir un espace communautaire, une sorte d’agora, accessible aux femmes hébergées et aux anciennes résidentes.

L’originalité du projet tient à son caractère inclusif, insiste Sophie Gilbert. «Des mères victimes de violence conjugale et leurs enfants pourraient être accueillies dans la maison, de même que des femmes en situation d’itinérance.» On ne sait pas encore quand ce refuge verra le jour, mais un montage financier a déjà été réalisé. «Chose certaine, les intervenantes communautaires ne ménagent pas leurs efforts pour mettre en place les conditions gagnantes»

On peut consulter ici les versions intégrale et abrégée du rapport de recherche.

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