Chercheur à risque

Spécialiste en gestion de conflits, Valentin Migabo est le premier chercheur invité du comité Scholars at Risk UQAM.

13 Juillet 2020 à 18H56

Valentin Migabo.Photo: Nathalie St-Pierre

Politologue et spécialiste en gestion des conflits et de la paix, Valentin Migabo peut enfin publier ses travaux sur la situation désastreuse de la région des Grands lacs, en Afrique, minée par plus de 20 ans de conflits, et ce, sous l’œil indifférent de la communauté internationale. Depuis mai 2019, il est devenu le premier chercheur invité par le comité Scholars at Risk de l’UQAM (SAR/ Universitaires en danger, en français). Ce réseau universitaire permet à des chercheurs de partout dans le monde, et dont la vie est menacée, d'obtenir des postes dans des universités où ils pourront effectuer leurs recherches en sécurité et en toute liberté.

«Je suis très heureux d’être à l’UQAM, affirme l’enseignant de science politique, congolais d’origine, qui est l’invité des départements de science politique et de communication sociale et publique. Toute la communauté s’est montrée très accueillante et je lui en suis fort reconnaissant.»

Valentin Migabo a acquis une solide expérience en tant que travailleur de terrain dans les zones de conflit ou post-conflit. Il a participé aux Opérations de maintien de la paix en Afrique de l’Ouest et du Centre. En 2009-2010, son mandat en Côte d’Ivoire, au sein de l’Unité post-conflit du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), l’a amené à participer à la mise en œuvre du programme de désarmement, de démobilisation et de réinsertion sociale des anciens combattants. Grâce au Fonds Social de la République Démocratique du Congo (FSRDC), un organisme qui a pour mission de participer à l’effort de reconstruction et de développement du pays, il a collaboré, en partenariat avec la Banque Mondiale, à la conception d’une cartographie des conflits dans les provinces orientales et du Sud-Kivu (2014-2018). De 2011 à 2016, il a été agent humanitaire pour le compte de diverses organisations non gouvernementales, toujours en RDC. Enfin, il a aussi été chercheur au Centre de recherche ouest africain (WARC) et membre du réseau du Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (CODESRIA), de 2007 à 2009.

Insécurité et instabilité permanentes

Située au centre-est du continent, la région des Grands lacs, qui comprend notamment l’Ouganda, le Burundi, le Rwanda et la République démocratique du Congo (RDC), a été le théâtre de guerres civiles, de génocides et de rébellions sanglantes. «Organisés en royaumes autocratiques, ces états voisins n’entretiennent pas de bonnes relations entre eux; les chefs d’États s’accusent mutuellement d’espionnage et de déstabilisation», précise Valentin Migabo.

Ce climat de violence et d’insécurité est alimenté par de nombreux groupes armés issus de la société civile. En République démocratique du Congo, «véritable sanctuaire de bandes armées», une centaine de groupes nationaux et quelques groupes armés étrangers (moins d’une dizaine), formés d’exilés du Burundi, du Rwanda et de l’Ouganda, sont actifs, indique le chercheur. Ce dernier s’est penché sur les motivations de ces milices armées locales dans le cadre d’un article paru en mars dernier sur le site de contenu universitaire La Conversation.

«Les massacres et les génocides ne sont pas documentés. Il n’y a toujours pas eu d’enquêtes et les auteurs de ces tueries courent toujours. Il est urgent de faire la lumière sur ces faits et d’honorer la mémoire des victimes.»

Valentin Migabo,

Chercheur

Défendre leurs terres contre l’invasion des étrangers fait partie des raisons pour lesquelles des membres provenant de différentes communautés ethniques s’enrôlent dans les groupes armés, soutient le chercheur. «La population se sent ignorée de la communauté internationale et du gouvernement en place. En formant des groupes armés, certaines personnes revendiquent ainsi leurs droits tout en assurant leur sécurité, explique Valentin Migabo. C’est une lutte plus ou moins légitime.»

Ces milices armées sont aussi soutenues par le pouvoir en place, qui lui fournit armes et nourriture en échange d’une situation chaotique rendant les régions ingouvernables. «En détournant l’attention sur ces milices, le gouvernement peut s’adonner au trafic d’armes et au pillage des ressources naturelles du pays», constate Valentin Migabo. Quant aux groupes armés étrangers, ces derniers sont parfois utilisés par le pouvoir pour combattre… les groupes armés nationaux. Aucun État ne souhaite, par ailleurs, rapatrier ces réfugiés-soldats. Les gouvernements n’hésitent pas ainsi à les exterminer, violant du coup les conventions internationales quant à la protection des réfugiés.

Le chercheur a aussi profité de son séjour uqamien pour présenter deux conférences publiques organisées par le Groupe d’études et de recherche axées sur la communication internationale et interculturelle (GERACII). La première portait justement sur l’idéologie, les enjeux et les incidences des groupes armés sur la paix et sur le dialogue interculturel. La deuxième conférence avait pour thème l’avenir de la démocratie en Afrique. À la session printemps 2020, Valentin Migabo est aussi intervenu dans des cours en animant des conférences virtuelles en lien avec ses expériences.

Les conflits armés en RDC ont fait des milliers de victimes, rappelle le chercheur. «Les massacres et les génocides ne sont pas documentés. Il n’y a toujours pas eu d’enquêtes et les auteurs de ces tueries courent toujours. Il est urgent de faire la lumière sur ces faits et d’honorer la mémoire des victimes.»

Coronavirus et Ébola: banaliser la maladie

Valentin Migabo s’intéresse également aux défis de l’Afrique face à la pandémie de la COVID-19, notamment en RDC, où frappe déjà le virus Ébola. Le chercheur a publié en juin un article sur la situation pour le site web La Conversation. «Pour l’Afrique, les chiffres ne sont pas alarmants: le coronavirus ne semble pas avoir tué autant qu’ailleurs, concède Valentin Migabo. Cependant, ces statistiques ne disent rien sur la situation réelle, puisque, dans l’ensemble, très peu de cas sont déclarés aux autorités, tout comme les décès liés à la maladie. À l’instar du virus Ébola, la COVID-19 est une maladie de la honte: on cache les malades et les morts.»

Sans surprise, les autorités gouvernementales ne suivent pas non plus les consignes émises par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) afin de se prémunir contre le virus. Si les membres du gouvernement sont infectés, ils le cachent aussi. «Dans un tel contexte de déni, il est difficile pour la population de respecter les consignes, relève le chercheur. Les citoyens craignent davantage la famine que la maladie.» Difficile aussi de respecter les règles d’hygiène quand il n’y a qu’un seul robinet pour l’ensemble du quartier. «Règle générale, il manque de matériel de protection pour tout le monde.»

«À l’instar du virus Ébola, la COVID-19 est une maladie de la honte: on cache les malades et les morts.»

valentin migabo,

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Selon le chercheur, la République démocratique du Congo n’a pas su tirer de leçons de l’épidémie du virus Ébola qui a eu lieu en 2018. «Les pratiques culturelles n’ont pas changé, constate le chercheur. Il y a encore une tendance à banaliser la maladie, à croire qu’elle n’existe pas, ou encore à consulter des sorciers pour s’en tenir éloigné ou en guérir.» Au contraire de la maladie d’Ébola, dont l’épidémie a été restreinte à une seule région tout en stigmatisant ses habitants, «la COVID-19 se répand partout, dans toutes les régions du continent», note Valentin Migabo.

Le pays manque d’équipement de protection pour le personnel médical et de respirateurs pour les malades. De plus, les professionnels de la santé n’en connaissent pas bien le fonctionnement, regrette le chercheur. «On laisse les malades à leur propre sort. Quand le vaccin sera disponible, le pays n’aura même pas les moyens de se le procurer.»

Même si la population congolaise est jeune, Valentin Migabo craint pour sa santé. «Beaucoup de jeunes développent le diabète. Il y aussi de nombreux problèmes liés à la malnutrition et des épidémies ponctuelles de rougeole et de tuberculose, s’attriste le chercheur. Le corps est hélas déjà prédisposé au coronavirus.»

Valentin Migabo compte se pencher prochainement sur la gestion des travailleurs migrants dans le contexte de la pandémie. «Ce sera une étude comparative sur la manière dont les gouvernements canadien et congolais gèrent les migrants, comment ils assurent leur sécurité et s’ils exigent qu’ils se confinent.»

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