Des poissons sous antidépresseurs

Malgré son utilité pour combattre la dépression, la fluoxétine ne fait pas le bonheur de tous.

26 Avril 2021 à 8H27

Image: Getty

Durant les dernières décennies, le taux de consommation d’antidépresseurs a explosé de 400 %. On estime désormais qu’en Occident, 1 personne sur 10 obtiendra une prescription d’antidépresseurs au courant de sa vie. Ces produits pharmaceutiques sont certes très utiles aux humains, mais leurs effets biochimiques ne s’arrêtent pas au moment où le corps les excrète. Résultat? La faune aquatique baigne, littéralement, dans une soupe d’antidépresseurs. 

Utilisée afin de traiter la dépression sévère, les troubles obsessionnels compulsifs, la boulimie nerveuse et de nombreux autres états, la fluoxétine fait partie de ces antidépresseurs que l’on retrouve abondamment dans les eaux de surface. 

Commercialisée sous la marque Prozac en 1986 en tant que psychotrope et sous Sarafem en 1999 pour traiter les troubles dysphoriques prémenstruels, la fluoxétine n’est plus protégée par brevet depuis 2001, ce qui a permis à de nombreux laboratoires à travers le monde d’en produire en vue de la commercialiser. Selon une étude menée en 2010, la fluoxétine a été prescrite à 34 millions de personnes entre 2001 et 2009. 

De la pharmacie au poisson

Une fois la fluoxétine consommée et excrétée par un patient, il est commun que ses métabolites soient inefficacement filtrés par les stations d’épuration municipales, rarement conçues pour ce genre de produit chimique. Ces rejets sont en faibles quantités, mais leur apport constant rend la molécule quasi persistante dans les effluents. 

Selon le biologiste marin Alex Ford, on retrouve des antidépresseurs comme la fluoxétine dans les égouts, les eaux de surface, les eaux souterraines, les sédiments et l’eau potable. La faune aquatique y est donc exposée de différentes manières.

La voie d’absorption varie selon les différents organismes aquatiques. Dans les sédiments, le composé peut être absorbé par les algues, les escargots et les bivalves qui les filtrent. Ces petits organismes jouent des rôles essentiels dans l’environnement et leur perturbation peut avoir des impacts majeurs sur l’écosystème. 

La fluoxétine est une molécule lipophile, ce qui facilite sa distribution dans les tissus adipeux d’un organisme. À partir des consommateurs primaires, le contaminant se disperse jusqu’aux plus grands prédateurs de la chaîne alimentaire. 

Toxicocinétique

Une étude réalisée en 2005 a fait le portrait de la concentration et de la biodistribution de fluoxétine chez trois espèces de poissons. Les résultats indiquent que les concentrations les plus élevées se trouvaient dans les tissus du cerveau et du foie, et que celles-ci excédaient les concentrations des eaux environnantes, un signe inquiétant, car cela signifie que le contaminant s’accumule dans l’organisme avec le temps. Si on atteint le seuil de toxicité maximal pour un organisme donné, cette bioconcentration pourrait être létale. 

Impact sur le système sérotoninergique

La fluoxétine agit sur le système sérotoninergique en augmentant le taux de sérotonine dans le cerveau d’un individu. La sérotonine est l’hormone responsable de l’humeur. Elle contribue au bien-être, au bonheur, au cycle du sommeil et à la régulation du système digestif. Une fois que la sérotonine livre son «message» dans une synapse, elle est réabsorbée par la cellule nerveuse qui l’a envoyée. La fluoxétine intervient dans le système sérotoninergique en empêchant la sérotonine d’être réabsorbée par sa cellule nerveuse d’origine. En conséquence, il y a plus de sérotonine disponible pour les neurones adjacents. 

Ce phénomène bénéfique pour des humains souffrant de dépression et d’autres troubles psychologiques peut mettre à risque la faune aquatique. De nombreuses études ont examiné les effets de la fluoxétine sur le comportement des animaux. On note, par exemple, que certains poissons deviennent plus audacieux et ont une diminution de mouvement, ce qui augmente leur risque d’être repéré et tué par un prédateur. D’autres études démontrent l’influence de l’altération du système sérotoninergique sur des comportements clés comme la reproduction, la nage et l’alimentation chez des poissons, bivalves et annélides. 

Deux études effectuées en 2005 et 2006 ont analysé les effets de la fluoxétine sur l’agressivité du poisson Betta splendens. Les Bettas mâles sont responsables de la nidification, de l’élevage des jeunes, et de la défense du territoire contre les autres mâles. Or, les résultats de ces deux études ont démontré que les mâles de cette espèce exposés à des concentrations élevées de fluoxétine ont présenté une diminution de leur comportement agressif lorsque confrontés à leur réflexion. Cette modification de leur caractère peut affecter leur capacité à défendre leur territoire, et donc leur succès reproducteur. 

Même si on constate la présence de plusieurs drogues chimiques dans les milieux aquatiques, la fluoxétine est l’une des plus présentes dans les eaux de surface. Et cela risque d’empirer: les experts prédisent, en effet, que son émission dans l’environnement pourrait doubler d’ici 2050, en raison d’un nombre toujours grandissant d’adolescents et d’enfants qui se font prescrire des antidépresseurs.

Puisque les solutions de traitement des eaux pour de tels produits pharmaceutiques ne sont pas envisagées pour des raisons économiques, il faut se poser la question: existe-t-il d’autres solutions pour retrouver le bonheur en société sans compromettre la santé de la faune aquatique?

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Cet article a été rédigé dans le cadre du cours Éléments d'écotoxicologie donné au trimestre d'hiver 2021 par les professeurs Philippe Juneau, Maikel Rosabal Rodriguez et Jonathan Verreault, du Département des sciences biologiques. Les étudiants, inscrits au baccalauréat en sciences naturelles appliquées à l'environnement ou au certificat en écologie, devaient produire un article de vulgarisation scientifique qui a été évalué dans le cadre du cours. Il s'agissait d'un premier contact, dans leur cursus, avec la toxicologie et la santé environnementale. Parmi les meilleurs articles choisis par les professeurs, Actualités UQAM a sélectionné celui d'Imani Boicel pour publication.

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