Disparitions de femmes autochtones à Montréal

Trois chercheuses du Département des sciences juridiques plaident pour une collaboration accrue entre le SPVM et les milieux autochtones.

27 Janvier 2021 à 16H16

Représentation visuelle du projet "Looking Out for Each Other", réalisée par l’artiste Wlastoq Susan Sacobie. Image: Susan Sacobie

La plupart des cas de disparition et d’assassinat de filles et de femmes autochtones ont lieu en milieu urbain. Bien que Montréal compte l’une des plus importantes populations autochtones au Québec, il existe peu de données sur la situation qui prévaut dans la métropole.

Dans l’objectif d’améliorer l’intervention du corps policier auprès de la population autochtone, en particulier des femmes, le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) et le Réseau pour la stratégie de la communauté autochtone urbaine de Montréal ont signé, en 2015, un accord de collaboration. Cinq ans après sa mise en œuvre, qu’en est-il de la réponse du SPVM face à ces disparitions et assassinats?

En collaboration avec l’organisme Femmes autochtones du Québec (FAQ), les professeures du Département des sciences juridiques Dominique Bernier, Doris Farget et Mirja Trilsch ont mené une étude afin de documenter la situation et mieux comprendre les relations entre le SPVM et les membres des communautés autochtones. Les chercheuses ont réalisé des entretiens avec des membres du corps policier et d’organismes communautaires et autochtones. Intitulé Les disparitions de filles et de femmes autochtones à Tiohtiá:ke/Montréal: pour une collaboration réelle entre le SPVM et les milieux autochtones, le rapport est publié sur le site web de la Clinique internationale de défense des droits humains de l’UQAM (CIDDHU).

La recherche s’inscrit dans la foulée du projet «Looking Out for Each Other – Assisting Aboriginal Families and Communities when an Aboriginal Woman Goes Missing» (LOFEO), une initiative de recherche-action sous le leadership du New Brunswick Aboriginal Peoples Council (NBAPC) et de Jula Hughes, ancienne professeure de droit à l’Université du Nouveau-Brunswick. L’objectif du projet participatif est de trouver des solutions novatrices et adaptées aux différentes réalités des communautés autochtones tout en impliquant ces communautés et les groupes communautaires dans la réflexion sur la problématique des disparitions et assassinats de femmes autochtones.

Racisme systémique et manque de coopération

Malgré un consensus autour de la nécessité d’une collaboration et les bonnes intentions de certaines personnes, dont un agent de liaison autochtone en poste depuis la signature de l’Accord, il manque une vision commune et un engagement institutionnel de la part du SPVM en matière de lutte contre les disparitions et assassinats de femmes et de filles autochtones. Peu d’actions ont été posées par les autorités. L’absence de relations entre les policiers et les organisations communautaires et autochtones est un réel problème, constatent les chercheuses. «Pour obtenir des résultats véritables, le SPVM devra passer de la parole aux actes», soutiennent-elles.

Le manque d’attention et de sensibilité envers les femmes autochtones est répandu au sein du SPVM. Les attitudes racistes et les interventions policières discriminatoires envers celles-ci font en sorte que leurs disparitions ou leurs meurtres ne sont pas pris au sérieux. «Un préalable à une collaboration appropriée et efficace est l’existence d’une relation de confiance entre les parties prenantes», affirment les chercheuses. La Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec (Commission Viens, 2019) avait d’ailleurs mis en lumière «l’existence d’un profond sentiment de méfiance des peuples autochtones envers les services policiers».

Autre constat alarmant: toutes les femmes et filles autochtones sont à risque de disparaître ou d’être assassinées. Plusieurs d’entre elles sont placées ou demeurent dans une situation de vulnérabilité. Elles sont plus à risque de subir des atteintes à leurs droits humains, en particulier à leurs droits à la vie, à la liberté et à la sécurité. «Les obligations du SPVM en matière de protection des droits humains ne se limitent pas à retrouver une femme autochtone disparue, précise la présidente de Femmes autochtones du Québec, Viviane Michel. Elles comportent également un devoir de prévention, de diligence, et cela passe par une coopération avec les organisations autochtones.»

Plus de services adaptés

Selon les chercheuses, le phénomène des disparitions et des assassinats de femmes et de filles autochtones à Montréal est la conséquence d’un décalage important entre les intentions déclarées de la direction du SPVM de vouloir remédier à la situation et l’ampleur et l’efficacité des mesures mises en place pour le faire. «Le manque de services adaptés aux communautés autochtones et à leurs membres par diverses instances publiques, dont le SPVM, accroît ce phénomène», expliquent-elles.

La réponse du SPVM doit être ancrée dans la non-discrimination, l’inclusion et la participation des communautés autochtones et de leurs membres. «Il faut reconnaître et tenir compte des besoins et de l’expertise des communautés et des organismes autochtones», martèlent les professeures.

Recommandations

Pour remédier au phénomène des assassinats et des disparitions de femmes et de filles autochtones, plusieurs actions doivent être posées par le SPVM. Les chercheuses ont formulées huit recommandations qui s’adressent aux policiers et aux autorités publiques:

Le SPVM doit adopter une approche claire et cohérente reconnaissant le caractère contraignant de l’Accord de 2015 et démontrer ainsi un engagement sincère et systématique.

Le SPVM doit mettre en œuvre un système permettant d’analyser les données et d’élaborer des indicateurs de suivi en matière de profilage racial.

Le SPVM doit élaborer des protocoles d’intervention applicables à tous les cas de disparitions et d’assassinats de filles et de femmes autochtones, mais aussi à toutes les interventions auprès de ces femmes.

Le SPVM doit explorer davantage les approches culturellement pertinentes et sécurisantes visant à développer la coopération, la culture du partenariat et à bâtir une relation de confiance avec les peuples autochtones.

Le concept d’égalité et les formes qu’il peut prendre dans sa mise en œuvre, en contexte d’intervention policière, doivent être maîtrisés par tous les membres du SPVM.

Le SPVM doit développer une équipe de liaison autochtone, composée notamment de personnes autochtones, afin de répartir adéquatement les responsabilités et la charge de travail entre plusieurs personnes.

Une table de travail incluant le SPVM et des organisations autochtones basées à Montréal, dont Femmes autochtones du Québec, doit être mise sur pied rapidement.

Un soutien financier récurrent des organismes autochtones à Montréal doit être assuré.

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