Les entreprises zombies

«En continuant d'opérer, elles privent le marché d'une main-d'œuvre capable qui devrait normalement se replacer ailleurs», affirme Sophie Osotimehin.

14 Janvier 2021 à 9H19

Images: Getty

Des entreprises «zombies»? L'expression aurait émergé au Japon dans les années 1990, indique la professeure du Département des sciences économiques de l'ESG UQAM Sophie Osotimehin. «Des économistes ont suggéré que le système bancaire japonais était en partie responsable de la décennie perdue, durant laquelle le pays a connu une très faible performance économique. Les entreprises zombies étaient ces entreprises en défaut de paiement qui auraient normalement dû faire faillite, mais auxquelles les banques ont continué de prêter de l'argent.»

Pourquoi les banques ont-elles agi ainsi et continuent-elles à le faire un peu partout sur la planète ? «Elles ne veulent pas constater les pertes que ces entreprises infligeraient à leur bilan si elles ne reconduisaient pas leurs lignes de crédit», explique Sophie Osotimehin.

Le fait de maintenir en vie de manière artificielle ces entreprises a des conséquences économiques. «En continuant d'opérer, elles privent le marché d'une main-d'œuvre capable qui devrait normalement se replacer ailleurs pour assurer la croissance économique. Ce n'est pas une allocation optimale des travailleurs», explique la chercheuse.

L'aide gouvernementale: une bonne chose ou non ?

Avec la COVID-19, l'aide ne vient plus du secteur bancaire, mais plutôt des différents paliers gouvernementaux. «Certaines entreprises vont sans doute survivre alors qu'elle n'étaient plus profitables, mais on peut s'attendre à ce qu'elles sortent rapidement du marché après la crise», estime la professeure. 

L'économiste soulève de nombreuses questions, telles que celle-ci: doit-on absolument aider financièrement toutes les entreprises ? «En subventionnant des emplois ou en offrant une aide directe, c'est comme si on figeait des pans de l'économie en espérant les retrouver intacts après la crise, note-t-elle. C'est correct pour des crises de courte durée après lesquelles l'économie se rétablit rapidement, mais dans le cas qui nous occupe, la réponse est plus ambigüe.» 

Les comportements d'achat en ligne adoptés depuis mars dernier risquent de bouleverser l'économie pour les prochaines années, constate-t-elle, et certains secteurs comme le tourisme et l'aéronautique prendront quelques années à se relever du choc. «En les soutenant, empêche-t-on le développement ou l'émergence de nouveaux modèles dans certains secteurs?», demande-t-elle. 

Le profit n'est pas une mesure fiable

Dans ses recherches, Sophie Osotimehin utilise des données anonymisées, même pour étudier les cas de faillites. Elle ne se risque donc pas à donner le nom d'entreprises actuellement zombifiées. Et d'abord, comment détermine-t-on qu'une entreprise est en processus de zombification? «La théorie nous indique de ne pas uniquement se baser sur la profitabilité à l'instant T pour déterminer si une entreprise est une zombie ou non, explique-t-elle. Ce qui doit déterminer si une entreprise doit sortir ou non du marché, c'est la valeur actualisée de sa profitabilité future.» 

Certaines entreprises ne sont pas profitables pendant quelques années, puis le redeviennent, illustre-t-elle. «D'autres, comme les jeunes pousses, ne sont pas profitables pendant leurs premières années, mais le deviennent ensuite, car leur potentiel de croissance est énorme.»

Sophie Osotimehin ne craint pas outre mesure les conséquences de l’accentuation du phénomène d'entreprises zombies dans la foulée de la COVID-19. Ce qui l’inquiète davantage, ce sont toutes ces entreprises obligées de fermer leurs portes, alors qu'elles étaient productives avant la pandémie. «Je crains aussi la récession qui suivra la crise, car il survient parfois ce que l'on nomme un cleansing, c'est-à-dire un effet de nettoyage durant lequel le taux de défaillance des entreprises augmente», conclut-elle.

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