Mourir au 21e siècle

Un ouvrage collectif est consacré aux nouvelles technologies qui brouillent les frontières entre la vie et la mort.

5 Mars 2021 à 10H24

Un chercheur du Wake Forest Institute for Regenerate Medecine qui travaille à la bio-impression d'un tissu musculaire.
Photo: Armée américaine

Si, selon certaines croyances religieuses, une forme de vie débute après la mort, la distinction entre les états de vie et de mort demeure claire: la mort survient dès l’arrêt des fonctions vitales. Or, les nouvelles technologies, numériques et biomédicales notamment, ont pour effet, depuis quelques décennies, de brouiller les frontières entre la vie et la mort, affectant notre rapport au deuil et à la mémoire. C’est ce dont rend compte l’ouvrage collectif Mourir au 21e siècle: entre corporalités et technologies (éditions Yvon Blais), publié sous la direction de la candidate à la maîtrise en études littéraires Audrey Deveault (B.A. études littéraires, 2017) et du doctorant en droit de l’Université de Toronto Michaël Lessard.

Cet ouvrage s’inscrit dans la foulée du colloque interdisciplinaire Mort, corporalités et technologies, qui s’est tenu à la Faculté de droit de l’Université McGill au printemps 2019. L’événement était organisé par le Centre de recherche Figura sur le texte et l’imaginaire, le Centre Paul-André Crépeau de droit privé et comparé et le Groupe de recherche en droit privé (GRDP).

Les chercheuses et chercheurs ayant collaboré à Mourir au 21e siècle proviennent de différents horizons disciplinaires – droit, communications, histoire de l’art, anthropologie, études littéraires – et abordent des thèmes qui, à première vue, semblent disparates. «Une interrogation centrale sert de fil conducteur, dit Audrey Deveault. Dans quelle mesure les technologies contemporaines influencent notre rapport à la mort et nous amènent à la réapprivoiser?»

Parmi les huit textes réunis dans l’ouvrage, trois sont signés par des Uqamiens: Nadia Seraiocco, chargée de cours à l’École des médias, Gaëlle Gidrol-Mistral, professeure au Département des sciences juridiques, et Benoît Solbes, doctorant en histoire de l’art.

Survie numérique

Dans son texte intitulé «Vanité numérique: avatar postmortel, datafication et hybridation humain non-humain», Nadia Seraiocco rapporte que 30 millions de profils appartenant à des usagers décédés étaient affichés sur Facebook en 2012. Le réseau social a même dû créer un algorithme afin d’éviter que ces pages ne soient présentées trop souvent dans le fil d’actualités des usagers, afin de leur permettre de faire le deuil d’une personne proche.

Les technologies numériques permettent à des individus de télécharger sur Facebook ou Instagram des éléments représentatifs de leur identité ou de leur personnalité – messages, photos, vidéos –, qui constituent autant d’empreintes, même posthumes. «Les défunts peuvent ainsi maintenir une présence parmi les vivants d’une manière peut-être plus incarnée que ce n’était le cas jusqu’à maintenant avec les pierres tombales ou les monuments, engendrant une sorte de survie numérique, observe Audrey Deveault. Les métadonnées archivées sur les plateformes numériques portent alors la mémoire de notre action dans le monde et deviennent une dépouille virtuelle.»

Par ailleurs, certains logiciels permettent à une personne décédée de se manifester virtuellement et même d’interagir dans le monde, grâce à des chatbots, soit des robots conversationnels automatisés, créés à partir de données numériques. Nadia Seraiocco cite l’exemple de l’entreprise Replika, une plateforme où les gens peuvent entraîner un chatbot postmortel qui, après un certain temps, devrait leur ressembler et agir en leur nom.

D’autres entreprises ont mis en place des plateformes de commémoration de décès en ligne et des sites de legs numérique. D’autres encore se sont penchées sur l’élaboration d’une offre «d’éternité numérique». C’est le cas d’Eterni.me qui, depuis plus de trois ans, offre la possibilité de s’inscrire à son service «d’immortalisation» par les données. «Émuler, simuler la vie à partir de données mises en ligne pour créer un hybride humain-non humain remet en question le rapport que l’individu entretient aujourd’hui avec son corps, cherchant à être rassuré sur sa faillibilité par des modifications ou ajouts technologiques qui le rendront plus durable», écrit Nadia Seraiocco.

Le droit interpellé

Dans l’article «Mort à la mort », Gaële Gidrol-Mistral et Anne-Sophie Hulin, chercheuse au GRDP, montrent que les techniques de conservation et de transplantation des produits corporels (organes, gamètes, embryons), d’augmentation de capacités physiques et cognitives (implants, puces), et celles concernant le maintien de l’existence numérique des personnes décédées sur les réseaux sociaux dessinent les contours d’une vie après la mort. «Selon les autrices, le droit civil, qui repose sur la distinction entre les catégories de  choses et de personnes, éprouve des difficultés à appréhender ces nouvelles formes de survivance de l’individu et doit désormais se questionner sur le statut juridique de ces "morts-vivants"», note Audrey Deveault.

Les deux chercheuses observent que l’ombre de la personne décédée ne cesse de planer sur les vivants par l’intermédiaire de deux types d’empreintes: l’empreinte corporelle (traitement des organes ou produits du corps) et l’empreinte virtuelle (données personnelles numérisées). Sorte de reliques des temps modernes, ces empreintes constituent ainsi le support de l’existence postmortem des personnes physiques.

Le droit doit se saisir de ces nouvelles modalités de survivance de la personne et des enjeux éthiques et juridiques qui y sont associés, soutiennent Gaële Gidrol-Mistral et Anne-Sophie Hulin. «Non seulement le corps peut-il désormais survivre hors et sans la personne par le biais de son empreinte matérielle, écrivent-elles, mais encore la personne peut-elle survivre hors et sans le corps par le biais de son empreinte virtuelle.»

Au-delà de l’image de la mort

Dans un tout autre registre, Benoît Solbes s’est intéressé à l’installation Famous Deaths, conçue par le collectif Sense of Smell, qui a été présentée au Centre Phi de Montréal en 2016, dans le cadre de l’exposition Sensory Stories. Cette installation permet d’expérimenter les quatre dernières minutes de vie de célébrités mortes tragiquement, qui ont marqué l’imaginaire, comme John F. Kennedy (1963), Lady Diana (1997), Mouammar Kadhafi (2011) et Whitney Houston (2012).

«L’objectif du collectif est de proposer de nouvelles narrativités induites par les innovations technologiques en allant au-delà d’une représentation visuelle de ces morts», écrit le doctorant. Sense of Smell propose une reconstitution réaliste, sonore et olfactive, de l’ambiance dans laquelle les faits se sont déroulés. Ainsi, le spectateur est placé dans une sorte de frigo mortuaire, dans le noir complet, où les seuls sens sollicités sont l’ouïe et l’odorat. Cette immersion fait appel aux sensations et aux constructions mentales liées au décès médiatisé des personnalités. En mettant l’accent sur l’identification du public à ces trépas ancrés dans la mémoire collective, Famous Deaths met non seulement en perspective notre rapport individuel au décès de ces célébrités, mais nous immerge aussi dans le moment de la mort afin de mieux l’éprouver.

À une époque de surmédiatisation de la mort – guerres, génocides, actes terroristes – ne subissons-nous pas une forme de banalisation de sa représentation?, s’interroge Benoît Solbes. Cela ne pousserait-il pas la production artistique contemporaine à s’y adapter en dépassant la confrontation à l’image de la mort, pour en offrir une expérience intime, comme le fait Famous Deaths?

Aux frontières du vivant

«Sans l’aborder directement, l’ouvrage Mourir au 21e siècle fait écho à l’influence des études sur le posthumain», remarque Audrey Deveault. Depuis quelques années, le concept de posthumain suscite la réflexion dans les milieux scientifique, philosophique et culturel. Son apparition est étroitement liée aux avancées scientifiques et technologiques – robotique, génomique, bio-informatique, médecine régénératrice – qui nourrissent l'ambition d’améliorer les performances physiques et intellectuelles de l'être humain, et de prolonger sa vie.

Ainsi, grâce à la convergence de la bio-informatique, du génie tissulaire, de la biologie de synthèse et de la médecine régénératrice, la technologie de la bio-impression est déjà à l’œuvre dans le domaine biomédical. Il serait possible d'imprimer des tissus de vaisseaux sanguins, de cartilage, de peau, d'os et de muscles dans la perspective de produire des substances biologiques comestibles – des aliments, par exemple – ou thérapeutiques, soit des médicaments. Les promoteurs de la bio-impression, qui cherchent à redéfinir le rapport entre le vivant et le non-vivant, font même miroiter la possibilité de bio-imprimer en 3D des organes complexes entiers, comme un cœur, un rein ou un foie, que l'on pourrait greffer à des patients, voire de nouvelles formes de vie (un nouvel organe ou un nouveau tissu).

Selon certains chercheurs, le posthumain renvoie à un imaginaire socio-technique qui réactive le fantasme de l'être surhumain, propageant une nouvelle utopie visant à affranchir l'espèce humaine de ses limites biologiques, indique Audrey Deveault.

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