Nouveau regard sur la Révolution tranquille

Stéphane Savard cosigne l’un des rares ouvrages de synthèse sur cette période charnière de l’histoire du Québec.

10 Mai 2021 à 16H47

Les années 1967-1975 sont celles d'une prise de parole et d'une mobilisation civiques. Parmi les nombreux groupes qui prennent la parole, les femmes sont au premier rang.Photo: Antoine Désilets / BAnQ

Plusieurs écrits ont été consacrés à divers épisodes de la Révolution tranquille. Mais, aussi étonnant que cela puisse paraître, rares sont les chercheurs qui ont brossé une synthèse de cette période marquante de l’histoire du Québec. «Le dernier à l’avoir fait est le politologue Léon Dion, dont l’ouvrage La révolution déroutée, 1960-1976, publié en 1995, est resté inachevé», rappelle le professeur du Département d’histoire Stéphane Savard. Avec son collègue Martin Pâquet de l’Université Laval, le jeune chercheur vient de publier une Brève histoire de la Révolution tranquille (Boréal).

Dans cet essai synthèse, les deux historiens proposent un précis des 25 années turbulentes – 1959 à 1983 – au cours desquelles le Québec a vécu en accéléré: réformes étatiques et sortie de la religion dans les années 1960, mobilisations citoyennes dans les années 1970, défaite référendaire et crise économique au début des années 1980. En s’appuyant sur les plus récentes recherches en histoire et en sciences sociales, ils interrogent la place de la Révolution tranquille dans notre histoire et la mémoire que l’on doit en conserver. Ce faisant, ils nous invitent à réfléchir à notre rapport au temps.

«On a souvent abordé la Révolution tranquille en vase clos, en se focalisant sur les responsables politiques des grandes réformes, observe Stéphane Savard. Dans notre essai, tout en soulignant le rôle central de l’État, nous avons voulu mettre en valeur d’autres acteurs importants, comme les jeunes, les femmes et les artistes. Nous avons aussi inscrit la Révolution tranquille dans le cadre plus large des grands mouvements politiques, sociaux et culturels qui secouent l’Occident à la même époque.»

Un chapitre de l’ouvrage traite ainsi des influences extérieures qui rendent possible la circulation d’idées nouvelles au Québec, notamment celles concernant le keynésianisme, le nationalisme, la décolonisation, la place des femmes et de l’Église catholique dans la société, les mutations de la jeunesse, les courants de la nouvelle gauche et l’émergence de la contre-culture.

«Pour la majorité des acteurs sociopolitiques du Québec, l’émancipation collective et l’épanouissement individuel des citoyens passent par le renforcement de l’État. C’est une caractéristique fondamentale de la Révolution tranquille.»

Stéphane Savard,

Professeur au Département d'histoire

Renforcer l’État

De la fin des années 1950 jusqu’au début des années 1980, nombreux sont les citoyens et citoyennes qui adhèrent à la promotion d’un projet de société organisé autour de l’État comme moteur de développement. «Pour la majorité des acteurs sociopolitiques du Québec, l’émancipation collective et l’épanouissement individuel des citoyens passent par le renforcement de l’État, souligne le professeur. C’est une caractéristique fondamentale de la Révolution tranquille.»

Durant ces années, l’État québécois entreprend des actions qui s’avèrent décisives. «Pensons, notamment, à la création de la Caisse de dépôt et placement du Québec, à ce qu’on a appelé la deuxième nationalisation de l’électricité, qui a permis à Hydro-Québec de devenir le symbole du nouveau pouvoir économique des Québécois francophones, ou à la création de sociétés d’État, notamment dans le domaine des ressources naturelles», rappelle Stéphane Savard.

Sur le plan social, d’autres réformes voient le jour: démocratisation du système d’éducation, adoption de la Charte de la langue française, refonte du Code civil, création de la Régie de l’assurance-hospitalisation, mise en place d’un programme complet d’allocations familiales et du Régime de rentes du Québec, etc. Dans le domaine culturel, les gouvernements successifs investissent massivement dans la construction ou la rénovation des infrastructures, comme le complexe de la Place des Arts et le Musée d’art contemporain à Montréal ou le Grand Théâtre de Québec.

Pour Stéphane Savard et Martin Pâquet, les différentes actions de l’État sur les plans économique, social et culturel contribuent à consolider un nouveau nationalisme, tourné vers l’avenir, à établir une identité politique forte qui rompt avec la vieille référence canadienne-française.

«Notre ouvrage consacre une place importante aux années 1967-1975, une période de prise de parole pluridimensionnelle porteuse de nouvelles valeurs et axée sur les modalités et les finalités du vivre-ensemble, qui donne un second souffle à la Révolution tranquille.» 

 Un deuxième souffle

«Notre ouvrage, poursuit Stéphane Savard, consacre une place importante aux années 1967-1975, une période de prise de parole pluridimensionnelle porteuse de nouvelles valeurs et axée sur les modalités et les finalités du vivre-ensemble, qui donne un second souffle à la Révolution tranquille.»  

Au cours de cette période, de nouveaux protagonistes issus de la société civile – groupes socialistes, féministes, et environnementalistes, leaders étudiants et autochtones – surgissent sur la scène politique avec des revendications en faveur d’une démocratie plus participative et d’un pouvoir plus grand accordé aux travailleurs, aux femmes et autres groupes de citoyens. Les centrales syndicales emboîtent le pas en pratiquant un «syndicalisme de combat», font le procès de l’État employeur et dénoncent son association avec le patronat et le grand capital.

Opérant un croisement entre les thèses marxistes et celles de la décolonisation, des intellectuels, étudiants et syndicalistes défendent l’idée que l’indépendance nationale va de pair avec la révolution sociale, la libération du Québec étant une étape vers l’émancipation des travailleurs. «Selon eux, la lutte des classes est aussi importante, sinon plus, que le combat pour la souveraineté», écrivent les deux historiens. Enfin, les artistes – chansonniers, écrivains, cinéastes –, pour qui la culture est politique, font de l’indépendance du Québec et de l’épanouissement individuel les sources de leur inspiration et de leur engagement.

«Puis les années du premier gouvernement péquiste de René Lévesque – 1976 à 1980 – sont celles où s’opère une synthèse des pressions venant du haut et du bas en faveur de réformes sociales et de l’émancipation nationale, souligne Stéphane Savard. Ces années correspondent à la dernière phase de croissance de l’État interventionniste, garant du bien commun.»

Une révolution?

Dans un texte paru dans Le Devoir le 8 mai dernier, intitulé «Quelques idées reçues sur la Révolution tranquille», Stéphane Savard et Martin Pâquet revisitent, entre autres, la nature de cette période historique. Si plusieurs y voient des temps nouveaux, la Révolution tranquille ne marque pas le début de la modernité, que ce soit sur le plan culturel ou sur les plans socioéconomique ou politique, rappellent-ils. «Assimilée à l’émergence de l’industrialisation, de l’individualisme, du matérialisme et du rationalisme, la modernité a des racines plus anciennes au Québec.»

Divers chercheurs ont repéré des signes annonciateurs de la Révolution tranquille bien avant 1959. Toutefois, soulignent les deux historiens, des signes annonciateurs ne font pas une révolution. «Le changement de garde à la suite du décès de Maurice Duplessis révèle que la conception de l’État québécois comme garant du bien commun est désormais généralisée parmi de larges pans de la société. Nous pouvons y voir le début de la Révolution tranquille.»

Fin d’époque

Si la plupart des historiens estiment que la Révolution tranquille débute avec la fin du régime Duplessis en 1959 et l’arrivée au pouvoir, quelques mois plus tard, de l’«équipe du tonnerre» incarnée par le Parti libéral de Jean Lesage, tous ne s’entendent pas sur le moment de son achèvement. Pour certains, la Révolution tranquille se cantonne aux années 1960. Pour d’autres, elle se poursuit dans les années 1970, jusqu’à l’élection du Parti québécois en 1976, ou jusqu’à la défaite référendaire de 1980. Stéphane Savard et Martin Pâquet considèrent, pour leur part, que la Révolution tranquille se termine en 1983, alors que gouvernement du Parti québécois adopte une loi spéciale, la loi 111, qui force le retour au travail de dizaines de milliers d’enseignants en grève et prévoit de sévères sanctions en cas de désobéissance.

«À cette époque, observe Stéphane Savard, la récession de 1981-1983 – la crise économique la plus importante depuis la Grande Dépression des années 1930 – crée un trou béant dans les finances de l’État, déjà fragilisées par la stagflation qui sévit depuis le milieu des années 1970.» Alarmé par des déficits de plus en plus importants, le gouvernement de René Lévesque rouvre les conventions collectives des employés des secteurs public et parapublic, et annule les gains salariaux accordés en 1979. «Le dernier bras de fer se déroule en février 1983 avec l’adoption de la loi 111, note le professeur. Cette mesure, prise par un parti porté au pouvoir par les mouvements sociaux, brise le consensus concernant le rôle de l’État-providence et opère une véritable rupture. Elle est vécue comme la fin d’une époque et le début du néolibéralisme.»

«Bon nombre de citoyens éprouvent aujourd’hui un attachement aux idéaux de la Révolution tranquille et plusieurs luttes sociales depuis le début du 21e siècle font référence à sa promotion de l’émancipation collective et à ses acquis qu’il faut conserver.»

Quelle mémoire?

À son dénouement, la Révolution tranquille devient objet de mémoire et matière d’histoire. «Les enjeux mémoriels sont toujours évoqués par divers protagonistes dans l’espace public pour répondre à des besoins du présent ou pour promouvoir des projets politiques permettant d’orienter le futur», indique Stéphane Savard.

Dans le cas de la Révolution tranquille, on observe d’abord une mémoire-repoussoir qui fleurit à partir du milieu des années 1980 dans un contexte de ralentissement économique, d’obsession de la dette publique et d’adhésion au credo néolibéral. Celui-ci s’exprime, entre autres, à travers la révision des fonctions et des organismes gouvernementaux, la déréglementation des marchés, la privatisation des services publics et la réduction des dépenses budgétaires. «Encore aujourd’hui, l’intervention jugée excessive de l’État offre un prétexte aux critiques contemporaines de la Révolution tranquille», dit le professeur.

Il existe aussi une mémoire-filiation pour laquelle le bilan de la Révolution tranquille est foncièrement positif. «Bon nombre de citoyens éprouvent aujourd’hui un attachement aux idéaux de la Révolution tranquille et plusieurs luttes sociales depuis le début du 21e siècle font référence à sa promotion de l’émancipation collective et à ses acquis qu’il faut conserver», observe Stéphane Savard. L’un des exemples les plus éloquents de cette référence mémorielle est celui de la mobilisation étudiante du Printemps érable de 2012 contre la hausse des droits de scolarité. «Les leaders étudiants s’étaient alors réclamés des grandes réformes des années 1960 visant à élargir l’accessibilité à l’éducation», dit le chercheur.

Enfin, on doit compter avec une mémoire-nostalgie, parfois heureuse, parfois attristée, «qui anime le regard rétrospectif de l’imaginaire et lui donne un sens grâce à l’émotion», peut-on lire dans l’épilogue de l’ouvrage. Cette mémoire se manifeste, notamment, dans le cadre de commémorations, comme celle du 50e anniversaire d’Expo 67, et d’œuvres romanesques, filmiques et télévisuelles qui évoquent une atmosphère d’époque, reconstituent un événement marquant, la Crise d’octobre 70, par exemple, ou rendent hommage à des personnalités disparues: René Lévesque, Michel et Simone Chartrand ou Jean Duceppe.

«La Révolution tranquille doit être prise comme un bloc temporel avec ses multiples facettes, conclut Stéphane Savard. Un bloc participe d’un ensemble selon divers agencements, comme la société québécoise de la Révolution tranquille s’intègre à sa manière et avec ses dynamiques propres au monde de la seconde moitié du 20e siècle.»

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